Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Au fond de la mare, il y avait un parterre de dalles. Elles faisaient à peu près deux mètres de côté et, sur l’une d’elles, on pouvait remarquer une sorte d’encoche en biseau. La pierre paraissait presque avoir été posée la veille tant la puissance des jets d’eau l’avait nettoyée de toutes les impuretés accumulées au cours de son histoire.
 
- Peut-on l’ouvrir ? demanda Karimey.
 
- Je pense que oui, monsieur. Une simple barre de fer glissée dans l’encoche devrait permettre de faire pivoter la dalle, détailla un des hommes dans la mare.
 
- Très bien, mais prenez des précautions. Il n’est pas prévu que la porte s’ouvre si facilement, il pourrait s’agir d’un piège.
 
- Bien monsieur.
 
Karimey tenait toujours Mathilde par le bras. Celle-ci ne semblait pas encore avoir recouvré tous ses esprits.
 
- Donnez un téléphone à monsieur Domfront, ordonna-t-il soudain.
 
Un homme s’approcha de Luc et lui tendit un téléphone portable. Il s’en saisit dans un geste sec.
 
- Et qu’est-ce que je suis censé faire, maintenant ? demanda-t-il avec méfiance.
 
- Appelle les renseignements et demande à être mis en contact avec le CHU de Rouen. Demande aux admissions s’ils connaissent ton frère. Il n’y aura ainsi pas de doute dans ton esprit.
Luc regarda Karimey avec surprise. Il fit pourtant ce qu’il lui avait demandé et se vit bien confirmer qu’un jeune homme du nom de Vincent Domfront avait été admis inconscient quelques minutes auparavant au service des urgences et que la police avait été contactée car il semblait s’agir d’une blessure par balle. Il subissait actuellement une intervention chirurgicale.
 
- A quoi joues-tu ? demanda-t-il à Karimey après avoir raccroché.
 
- A rien. Vois-tu, je suis un homme d’honneur et je n’ai plus rien contre ton frère. Quand il retrouvera toute sa tête, d’ici un ou deux jours, tout sera fini depuis bien longtemps. Ce qu’il pourra alors raconter n’aura plus la moindre importance. Et puis tuer un Nauville n’est jamais une bonne idée. Après tout, vous êtes une race maudite, non ? Qui sait, il pourrait peut-être même servir plus tard, en d’autres occasions.
 
- Nous sommes prêts à ouvrir monsieur, intervint un des techniciens.
 
- Alors allez-y.
 
Deux hommes firent pression sur une barre de fer qu’on avait coincée dans l’encoche. La dalle bougea et finit par monter de quelques centimètres sous les à-coups répétés. Une calle fut insérée dans le jour ainsi créé et, après avoir fait de même de tous les côtés de la dalle, il fut facile de la faire glisser. Quand cela fut fait, une ouverture profonde se révéla.
 
- Il y a une conduite, monsieur. Au moins vingt ou trente mètres. On dirait que les parois sont ouvragées.
- Très bien. Amenez des échelles de cordes et des lampes puissantes. Nous allons maintenant descendre. Pendant ce temps-là, évacuez-moi tout le matériel. Et dépêchez-vous ! Personne ne doit soupçonner notre présence. Vérifiez bien que les gardes forestiers soient toujours entravés.
 
Les hommes s’activèrent avec une organisation parfaite. On pouvait y noter une habitude militaire incontestable. Visiblement satisfait, Karimey se tourna vers Luc et fit passer Mathilde vers lui.
 
- L’heure est venue de rentrer chez toi, mon garçon. Mais avant de poursuivre il reste un détail à régler.
 
Deux des hommes armés mirent en joue Luc et Mily qui les fixèrent sans comprendre.
 
- Rassurez-vous, je ne vous veux pas de mal, précisa Karimey. Je me méfie juste de certaines choses et je ne voudrais pas que la tentation que tu as repoussée tout à l’heure ne te revienne. Je crois donc qu’il vaut mieux que mon loup porte une muselière pour éviter qu’il ne me déchire la main. Moi aussi j’ai lu la légende.
 
Karimey referma une paire de menottes d’un côté sur la main droite de Mathilde, de l’autre côté sur la main gauche de Luc.
 
- Voilà, je pense tu y réfléchiras à deux fois avant de replonger dans certaines interrogations. Il serait dommage que cette jeune fille soit déchiquetée par la fureur qui tourne autour de toi.   
Karimey avait raison : jamais Luc n’oserait se laisser porter par l’onde de haine si proche de Mathilde. La force qui l’avait tout à l’heure emplie resterait aveugle au visage connue comme aux amis. Un poison ne choisit pas ceux qu’il va tuer. Il tue. C’est pour cela qu’il existe.    
 
 
Luc avançait vers le tunnel. Mathilde à ses côtés, avait repris un peu de force mais ne semblait toujours pas en état de parler. On la sentait encore étourdie, comme échappée d’un manège trop rapide. Mily, qui les suivait à quelques mètres, arborait un visage attentif et fermé. Quand ils arrivèrent au niveau de Karimey, ils purent mieux voir le passage du fond de la mare. Deux hommes y étaient déjà descendus et avaient installé des lampes le long des parois. La galerie semblait très profonde, mais on pouvait remarquer une autre lumière sur un des côtés.
 
- Le trou file beaucoup plus loin, mais la seule issue est une ouverture située sur un des flancs du tunnel, à peu près à la moitié de sa hauteur, détailla un homme penché au-dessus du trou.
 
- De cette manière, les éventuels écoulements d’eau sont évacués par le tunnel et n’entrent jamais en contact avec la salle principale, ajouta Domfront. Principe classique.
 
- Exact, mon garçon. Etes-vous tous bien prêts à descendre ? demanda Karimey.
 
- Vu la manière dont on nous a attachés, fit remarquer Domfront en levant sa main menottée, je ne vois pas trop comment nous allons nous y prendre.
- Ne vous inquiétez pas. Le treuil sera bientôt en place et vous n’aurez qu’à vous accrocher au plateau. Descente assise, garantie tout confort.  
 
Des flocons de neige recommençaient à tomber dans les environs de la mare. Le treuil fut mis en place en quelques instants. Mathilde et Luc s’assirent bientôt sur une planche accrochée aux quatre coins par des câbles d’acier.
 
- Partez devant, les enfants. Je vous rejoindrais par le prochain voyage. Et surtout ne faites pas de bêtises en route, dit Karimey en gloussant.
 
Le moteur du treuil se mit en marche et ils commencèrent à descendre dans la galerie. Quand ils furent hors de vue de la surface, Luc se pencha vers la jeune femme.
 
- Mathilde, tu m’entends ? lui demanda-t-il avec une grande douceur.
 
- Je crois, répondit la jeune fille en levant les yeux vers lui. Tout est un peu flottant.
 
- Que s’est-il passé à la clinique ? reprit Luc.
 
- Ils ont pris mon grand-père, je ne sais pas comment…
 
- Ils vont sûrement avoir besoin de lui. Ecoute-moi Mathilde, il y aura un moment où quelque chose va se produire. Je ne sais pas encore quoi mais nous aurons une chance d’agir. Tu comprends ?
 
- Oui, souffla la jeune femme.
- Si nous restons près de Mily et que nous arrivons à leur prendre une arme et à menacer Karimey, nous pourrions retourner la situation.
 
Le visage de Mathilde se tendit. Malgré son état, elle semblait se forcer à s’imprégner de ce que lui disait Domfront. Elle finit par relever le regard vers lui. Ses yeux reflétaient la lumière avec intensité, comme ceux d’un félin.
 
- Et pour mon grand-père ?
 
- Je ne sais pas. Je…
 
La palette s’arrêta devant une large ouverture dans la paroi du tunnel. Un homme les aida à descendre pendant qu’un autre les maintenait en respect, arme au poing. La salle dans laquelle ils entrèrent ne correspondait à rien de ce que Luc avait pu imaginer. Elle semblait presque entièrement naturelle. Seul le plafond et quelques murs ou piliers de renfort témoignaient d’une ancienne présence de l’homme à cette profondeur. Mais ce qui choquait surtout Luc, c’était la taille de la salle. Elle ne devait pas mesurer plus de cinq ou six mètres de long sur quatre de large. Petite. Trop petite. Il comprit mieux quand il devina une masse ténébreuse devant lui. Une autre galerie qui partait de cette première pièce. Elle ne devait donc être qu’un hall. La palette réapparut devant l’ouverture et Karimey en descendit. Il ressembla un court instant à une sorte de limace quand il se tortilla pour rejoindre la salle. Ses yeux brillaient d’une lueur inédite. Son sourire permanent offrait maintenant des traces inquiétantes de plaisir et de malignité. Luc crut qu’il allait parler mais il se dirigea tout de suite vers un pilier et le fixa avec gourmandise.
Après avoir caressé le travail gravé sur la pierre, il se tourna vers Mathilde.
 
 
- Maçonnerie gothique diriez-vous, Mademoiselle Amiel ?
 
- Composite, bien que je ne sois pas experte, dit-elle avec une voix encore faible. Les aménagements semblent avoir été remaniés plusieurs fois.
 
- Du temps où l’on venait encore visiter le maître des lieux comme un seigneur. Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda tout haut Karimey en avançant vers l’extrémité de la pièce.
 
Il se pencha. Au sol, on pouvait deviner un corps étendu, ou du moins, une masse de vêtements gris qui composaient une silhouette humaine.
 
- C’est un soldat allemand ! s’écria-t-il en fouillant les poches du cadavre. Mais ce n’est pas possible ! Alors les nazis avaient pu atteindre cet endroit ? Pourtant…
 
Karimey s’interrompit et posa un sourire carnassier sur Mathilde et Luc.
 
- Bah… quelle importance après tout, ajouta-t-il.
 
Le plateau revint une fois de plus et Mily en descendit en compagnie d’un garde armé.
 
- Mes enfants, il semble qu’il faille encore avancer avant de trouver le propriétaire. Je vous propose d’entrer, dit Karimey. Quand à vous chers amis, si monsieur Domfront fait le moindre geste suspect, tuez tout de suite ses amis. Tout le monde est prêt ? demanda-t-il comme s’il faisait l’appel avant un départ en pique-nique. Alors, allons-y.      
 

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