Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Luc et Mily ne pouvaient faire grand-chose d’autre que de regarder la mare finir d’être vidée. Domfront se leva néanmoins, incapable de supporter plus longtemps d’être assis. L’homme qui les surveillait fit claquer son arme mais Luc ne prêta guère d’attention à ce bruit. Il aurait voulu agir, reprendre la main sur le cours des évènements. Que pouvait-il faire à présent ? Ils tenaient Vincent. Ils tenaient sûrement Mathilde. Ils étaient tout autour. En force et armés. Ils savaient beaucoup de choses qu’il ignorait encore. Etait-il donc à ce point pieds et poings liés devant ses ennemis ? La situation paraissait inextricable. Et personne ne pouvait surgir du néant en lançant la charge de la cavalerie. A moins que ce Larcher… ? Non, c’était impossible. La forêt était grande et l’endroit où ils devaient se trouver en ce moment semblait particulièrement impénétrable. Personne ne surgirait donc de l’ombre. L’ombre ? Est-ce que cela pouvait être la solution ? Cet appel qui avait pris Luc tout à l’heure pouvait-il lui servir de nouveau ? Etait-il possible de contrôler cette force pour l’utiliser ? Se servir d’elle pour se battre contre eux ? Libérer la furie qu’elle lui avait laissé entrevoir ? Cela paraissait fou, mais fallait-il juste accepter d’attendre qu’on les tue ? Luc chercha à tâtons une trace de cet appel en lui. Il n’eut aucun mal pour ressentir sa force, serrée. La sensation était blottie, toute prête à resurgir et à l’emporter. La chaleur qui émanait d’elle irradiait à travers ses chairs. Le simple fait de la chercher avait presque mis en route son réveil et Luc dut se forcer à retenir son épanouissement. Il y avait en elle une telle violence et une telle promesse de pouvoir qu’il en fût étourdi.
Il eut une seconde pour choisir de se laisser emporter. Mais il fut une fois encore bloqué par une image. Il revit son père. Il revit cette nuit-là. Il lui sembla mieux comprendre ce qui avait pu se produire. A trop utiliser cette sensation, elle vous faisait oublier qui vous étiez et vous forçait à agir à sa guise. Elle vous prenait comme on joue avec une poupée de chiffon et vous utilisait pour assouvir sa propre volonté. La porte n’appelle que pour être ouverte car à travers elle, c’est le chuchotement de l’Ogre qui se répand.             
 
 
Le bruit de la pompe cessa. Plusieurs techniciens entrèrent dans la mare vidée de son eau et commencèrent à utiliser des lances à haute pression pour racler le fond de vase. Mily s’était approché de Luc et se tenait à sa droite. Il le regarda et Luc crut lire dans ses yeux qu’il avait suivi le même raisonnement que lui à propos de l’appel. Etait-ce le moment de se laisser emporter ? Luc remua lentement la tête en signe de dénégation. Mily ne fit plus un geste et resta silencieux. Mais sans savoir comment, il fut sûr qu’il le soutenait dans son refus de tenter de l’utiliser.
 
- Et bien nous allons voir ce qui se passe maintenant, pas vrai les garçons ? demanda la voix de Karimey dans leur dos. Je crois que tu as pris la bonne décision dans les dernières minutes, Luc. J’aurais pu être dans l’obligation de te tuer, tu sais. J’ai vu ce que cela peut faire. D’ailleurs, il serait peut-être bon que je fasse plus attention, non ? Le chemin peut être encore long…
Une nouvelle lumière apparut sur la route forestière d’où était arrivée la camionnette.  
 
- Ah, s’exclama-t-il. Voilà justement la petite surprise que j’avais demandée. Voulez-vous bien me suivre, mes enfants ?
 
Une voiture arriva près de la pompe et s’arrêta. Karimey entraîna les deux hommes vers elle, plusieurs gardes armés s’assemblèrent autour d’eux. A leur approche, la porte du véhicule s’ouvrit et le visage de Mathilde apparut. Elle fut poussée dehors et ne réussit que difficilement à se maintenir debout car on lui avait lié les mains derrière le dos. Sa peau se révélait encore plus blanche que dans les pires heures des évènements passés et elle semblait à présent toute de craie. Malgré la violence de la situation, elle ne put retenir un petit sourire à la vue de Luc et de Mily. Luc en eut le cœur meurtri et il lui sembla qu’un nouveau pan de ce qui avait été sa peau s’arracha sous l’impact de sa colère.
 
- Et voici, la jolie princesse à présent, dit Karimey en lui prenant le bras. Quelle honte de traiter ainsi une jeune femme telle que vous. Je vous promets de me plaindre comme il se doit auprès des responsables.
 
Mathilde regarda l’homme qui lui parlait sans trop comprendre. D’un geste, celui qui l’avait poussée hors de la voiture trancha ses liens. Pantelante, la jeune femme faillit tomber en avant mais Karimey la retint avec adresse.
 
- Prenez garde ma jolie, dit-il goguenard. Si vous voulez, je serais votre chevalier servant jusqu’à la porte de votre nouveau château.
- A quoi rime tout ça ! s’emporta Luc. Qu’est-ce que tu cherches à faire !
 
- Doucement. Notre princesse est un peu fatiguée, elle doit évoluer dans le calme. N’est-ce pas ma chère ? Promenons-nous quelques temps, pendant que nos amis cherchent le loup à coups de jets d’eau.
 
- Vous êtes fou, complètement fou, souffla Luc.
 
- Vous savez que vous nous manquiez à tous, ma chère ? continua Karimey sans prendre en compte ce que disait Domfront. J’avais entendu parler de vous bien sûr, mais vous voir vous joindre à notre petit cercle est vraiment une chose dont je n’aurais pas osé rêver.
 
Le bruit des lances à eau se fit moins présent et un de techniciens se précipita hors de la mare.
 
- Il y a quelque chose, dit-il très haut dans leur direction.
 

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