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Luc Domfront avait pu changer de vêtements. En fait, il n’avait même pas eu à appeler Karimey. Quelques instants après que Mily l’ait sorti de l’eau, des silhouettes étaient apparues dans les combes qui entouraient la mare. Sans prononcer un mot, on était venu leur proposer de s’asseoir un peu plus loin et on leur avait servi du café brûlant. Deux hommes restaient près d’eux, la main posée sur des armes automatiques. Des images et des impressions se liaient dans l’esprit de Luc. « Les yeux des dieux ». Toujours, cette présence aquatique aux côtés de ses cauchemars. Toujours ces eaux, fleuves ou lacs, qui le pressaient d’agir avec haine. Soudain, un bruit de moteur se fit entendre dans les bois et une forte lumière courut au loin.
- Tu crois qu’ils ont pu trouver une pompe ? demanda Mily
- Je ne pense pas que ce soit un problème pour eux.
- Tu t’y connais en forages, non ? Il faudra combien de temps pour vider la mare ?
- Ca dépend du matériel, remarqua Luc. Pas très longtemps.
- Tu… tu ressens encore ce qui t’a amené dans l’eau ? ajouta Mily, mal à l’aise.
- A petites doses. J’essaie de ne pas trop y penser.
- Ils ont dû soigner Vincent maintenant. Sa blessure n’était pas mortelle une fois bien prise en charge.
Domfront ne répondit pas. La lumière dans la forêt s’approchait rapidement.
- Qu’est-ce que nous devons faire Luc ? prononça Mily tout bas. Maintenant qu’ils ont ce qu’ils cherchent, plus rien ne les empêche de nous tuer.
- Ils n’ont encore rien. Mais tu as raison. Il faudra agir vite quand le moment sera venu. Je pense qu’ils se relâcheront si nous arrivons à ce « trésor ». A ce moment-là…
Une camionnette tirant une énorme remorque s’arrêta à proximité de la mare. Les portes arrière s’ouvrirent et trois hommes entreprirent d’installer du matériel de pompage. Karimey descendit de l’avant du véhicule et se dirigea vers Luc. Il souriait.
- Tu m’as ébloui mon garçon. J’avoue que toute cette couche mystique accumulée depuis des lustres me laissait dubitatif. J’avais tort. J’aurai mieux fait d’écouter ceux qui savent, dit-il en riant.
- Comment va Vincent et où est Mathilde ? demanda Luc avec dureté.
- Oh, ton frère va très bien, il visite les environs. Quant à Mathilde, elle se trouve entre des mains attentives.
- Je veux parler à Vincent ! Je n’ai aucune confiance en toi.
- Bien sûr. Je te comprends, c’est tout à fait normal.
Karimey fit un geste vers un des hommes qui attendaient près d’eux. Celui-ci sortit un talkie de sa veste et le lui tendit.
- Ici Ours, vous m’entendez Louve, dit Karimey.
- Je vous entends, répondit une voix féminine.
- Mon ami insiste pour avoir des nouvelles du blessé, il semble douter de l’intérêt qui lui est porté. Pouvez-vous le rassurez ?
- Nous veillons sur le blessé. Son état est stabilisé. L’ambulance attend pour le mener à l’hôpital.
- Il peut parler ? demanda Karimey.
- Peut-être…
Jacques Karimey passa le talkie à Luc.
- Bien sûr, pas de noms ou d’informations, ajouta-t-il. Sinon notre accord est rompu.
Luc se saisit du récepteur et le porta à lui.
- Tu m’entends ?
- Oui, répondit une voix faible et lointaine.
- Il te soigne ?
- Il y a du personnel médical, mais je sais pas où je suis.
Luc reconnut cette fois très nettement la voix de son frère. Si faible soit-elle, une vigueur nouvelle s’empara de lui.
- On en sera bientôt sorti, je te le promets.
Il n’y eut qu’un souffle en guise de réponse. Luc se tourna vers Karimey.
- J’ai trouvé la porte ! J’ai rempli ma part du marché. Emmenez-le immédiatement à l’hôpital.
Karimey rangea le talkie dans sa poche et, sans perdre son sourire, il ajouta :
- Allons, allons. Ce n’est qu’un petit bobo. Il peut bien attendre encore quelques temps. A toi de continuer sur ta lancée. Où en est-on ? demanda-t-il vers la mare.
- Tout est prêt, monsieur, répondit un des techniciens.
La pompe était bien en place. Plusieurs longs câbles flexibles plongeaient dans les eaux froides de la mare avant de remonter vers le cœur de la machine. Toutes sortes de protections sonores avaient été installées sur l’engin. Des torches basses, de faible intensité, encadraient le lieu d’une teinte cendrée.
- Alors lancez, commanda Karimey.
Un bruit assourdi se fit entendre du côté de la mare. Des masses d’eau furent soudain éjectées par un gros câble d’évacuation.
- Tu nous dois des réponses, Jacques, dit soudain Luc.
Karimey prit le temps de le dévisager. Il sembla hésiter un instant et passa sa main dans sa barbe. Il hocha finalement de la tête.
- Tout à fait, mon garçon. Il est temps. Et puis, cela pourrait nous être utile.
- Pourquoi déclencher tout ça ? demanda Domfront. Pourquoi ne pas m’avoir demandé de l’aide plus tôt, sans cette violence insensée ?
- Pourquoi ? ria Karimey. Mais parce que tu aurais refusé. Et tu aurais sans doute eu raison.
- C’est toi qui a tué Dampierre ?
- En quelque sorte, admit le gros homme. J’ai dirigé les crocs dans la bonne direction.
- Celle de sa gorge ? remarqua Domfront. Mais pourquoi lui avoir laissé ces marques ? Pourquoi avoir attiré l’attention sur son assassinat ?
- Nous avons accompli son rêve. Il voulait rencontrer un démon, nous lui en avons amené un. Et un vorace.
- Pour qu’il se taise. Parce qu’il avait trouvé quelque chose à propos du secret ? Ce « sang de l’Ogre » ? Et qu’il avait monnayé ces renseignements, c’est ça ?
- C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé ? demanda Karimey avec sérieux.
- Oui, c’est toi aussi qui as tué l’homme dans cette forêt. Sans doute un contact de Dampierre. En le tuant, tu faisais bien comprendre que quelqu’un avait déjà la main mise sur cet endroit et ce qu’il cachait. Mais tu ne savais pas qu’il s’agissait d’un homme de Philip Marient. Tu as agi dans la précipitation et de manière trop radicale. Et quand tu t’es rendu compte de ce qu’allaient provoquer tes actes, de la vengeance qu’allait lancer Marient, tu as accéléré le mouvement. Vers le pire. Tu as même essayé de m’utiliser dès les tous débuts, mais je suis passé entre les mailles du filet en allant en Suisse. Tu m’as alors perdu de vue, car je ne t’avais pas parlé du compte de la banque ACT.
Karimey regardait Luc en souriant. Il semblait admirer les efforts qui lui étaient présentés.
- Là, je dois dire que tu m’as surpris, mon garçon. Je n’aurais pas eu l’air très malin si tu étais mort à ce moment. Toi non plus, d’ailleurs. Dieu merci, tu es revenu te serrer dans mes bras.
- Et tu m’as immédiatement déposé ici. Parce que brusquement, tu avais compris que Vincent n’avait pas trouvé ce sang de l’Ogre. Qu’il était juste égaré. C’est pour cela que tu t’es permis de tirer sur lui tout à l’heure. Il n’est pas le porteur du signe. Pour toi il a échoué à être une clef et ne sert donc plus à rien.
- C’est vrai que je n’ai jamais cru que ton frère pourrait être utile, mais tu es injuste, Luc. J’aime beaucoup Vincent. Je le trouve amusant.
Luc Domfront ne répliqua pas à la provocation de Karimey et resta concentré sur ses pensées. Les choses venaient seules à lui, par vagues.
- C’est toi qui as fait en sorte que le professeur Amiel ne gène plus en l’empoisonnant, ajouta-t-il.
- On peut dire que j’en ai suggéré l’idée. Mais peut-être pas dans le sens que tu crois.
- Tu savais où se trouvait Vincent quand je t’ai vu à Paris ?
- Bien sûr que non, voyons. Sinon je te l’aurais dit. Les choses étaient alors encore floues pour moi.
Karimey rit un peu avant de reprendre.
- J’ai bien peur qu’il ne te faille encore attendre un peu avant de pouvoir comprendre tout cela. Il est difficile de construire un pont sans pilier. Maintenant, ajouta-t-il après avoir consulté sa montre, si vous voulez bien m’excusez une minute.
Karimey se leva et commença à s’éloigner. Quand il fut à dix mètres d’eux, il reprit le talkie dans sa poche.
- Ici Ours, vous pouvez lui faire suivre les petits cailloux blancs.
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