Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Mily et Luc s’enfonçaient dans le cœur des bois. Si des hommes de Karimey les suivaient, ils demeuraient invisibles. L’atmosphère des lieux se révélait assez inattendue. En effet, la neige se faisait plus rare à mesure que les ramures des arbres cloîtraient le sol. Il faisait moins froid et la nuit était plus noire.
 
- Pas le genre d’endroit où on a envie de rigoler, dit Mily. Je ne savais même pas que ça existait vraiment en dehors des livres pour enfants.
 
Luc ne pouvait plus répondre. Sous des allures d’automate, il avançait sans comprendre, sans voir. Ou du moins, ce qu’il voyait à présent n’était pas ce qui vivait autour d’eux. La nuit n’était plus seule. Il y avait des marques, des voix qui s’inscrivaient dans l’air. Des langues qu’il n’avait jamais entendues. Du gibier qui fuyait ou naissait. Des soldats, des batailles, de l’or. Comme si les moments figés dans chacun des grains d’un sablier s’unissaient les uns aux autres en donnant naissance à un seul monde. Un monde de tous les instants passés, un monde où chaque acte qui s’était déroulé se fondait dans tous les autres. La sensation devenait insupportable. L’esprit de Luc ne pouvait gérer le flot immense de données qui l’inondait. Il ne pouvait même pas concevoir une telle quantité d’informations et de sentiments. Et pourtant, il y avait toujours plus de choses. Plus de cris et de courses éperdues. Toutes les neiges de tous les temps glaçaient son dos. Tous les soleils, toutes les aubes, tous les printemps, toutes les morts et les naissances tournoyaient entre les arbres.
Les plantes poussaient puis mouraient sans fin, parfois même dans le même instant. Les choses se déplaçaient, Luc crut souvent être mêlé à un chêne ou à un chemin qui apparaissait au travers de lui. Il n’osait pas bouger. Pourtant, un endroit finit par attirer son regard. Un point. Un point qui ne bougeait jamais. Qui ne changeait jamais. Un point qui était peut-être le pivot de toute cette agitation frénétique. Son centre. Alors Luc réussit à bouger. Il traversa les rideaux de visages et de formes qui empesaient l’air autour de lui. Pour un instant, il oublia de se défendre et se laissa faire. Le point s’approchait à la fois vite et lentement. Il paraissait parfois très éloigné et parfois très proche. La tempête de signes qui se jetait sur Luc s’amplifia encore. Jusqu’à en être douloureuse. Oui, il sentait de nouveau quelque chose. Il avait mal. Terriblement mal à la tête et au cœur. Et puis il se voyait. Jeune et vieux. Terrifiant et tranquille. Il était face à son visage, à ses yeux. Comme devant un miroir de tous ses reflets. Et la vision ondulait sous l’effet de son mal. A mesure que la douleur devenait plus nette, la forêt reprenait sa place. Les marques disparaissaient dans la nuit, les voix et les bruits étaient mangés par la réalité. Il ne restait que son visage planté devant lui. Puis, la sensation de son corps lui revint tout à fait. Et un froid intense glissa sur lui depuis ses jambes. Il reprit conscience au moment où on l’entraînait en arrière et le faisait chuter sur le sol.           
 
- Luc ! Tu m’entends ?! Luc ! Réveille-toi ! hurla une voix à bout de souffle.
Le visage de Mily apparut devant ses yeux. Il fut surpris de l’inquiétude et de la tension qu’il put y lire.
 
- Qu’est-ce qui se passe ? J’ai dormi ? demanda-t-il, grelottant.
 
- Dormi ? hoqueta Mily. Pas vraiment, non ! Tu t’es mis à courir comme un taré à travers la forêt. J’ai à peine pu te suivre tellement tu allais vite. J’ai jamais vu un truc comme ça. Je sais même pas comment j’ai pu te rattraper.
 
Mily respirait avec beaucoup de peine et il toussa plusieurs fois.
 
- C’est étrange, reprit Luc. Je ne suis même pas fatigué… j’ai juste froid. Aux jambes.
 
- Tu m’étonnes. Tu as vu où on est ?
 
Luc se releva, encore un peu étourdi. Devant lui, à deux mètres, on pouvait distinguer l’éclat d’une mare. Il fut surpris de voir ses jambes couvertes de boues jusqu’à mi-cuisse.
 
- Tu avançais dans l’eau. Si je ne t’avais pas sorti de là, tu te serais noyé.
 
- Merci. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais pas quand ça a commencé. C’était comme si j’avais été à plusieurs endroits en même temps.
 
- Tu ressemblais à un somnambule. Quand elle était petite, ma sœur traversait parfois la maison la nuit et se réveillait dans une autre pièce que sa chambre. Mais elle, elle ne courait pas en évitant d’instinct les branches !
- Je ne sais pas…
 
- Enfin, au moins on a trouvé.
 
- Trouvé ? demanda Luc.
 
- « Le domaine est inversé », cita Mily. C’est le reflet de l’eau dont parlait Jehan.
 
Luc Domfront fixa son regard sur l’eau qui ondulait devant lui.
 
- L’entrée est sous la mare ? Mais… et les yeux des dieux ?
 
- Dans beaucoup de mythologies, les eaux dormantes sont des passages vers d’autres mondes. Un regard déformant qui plonge vers d’autres univers. Un moyen pour les dieux de surveiller les humains. Je crois, mon ami couvert de bouillasse, que tu viens de découvrir la porte.
 

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