Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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La tempête s’était calmée. Plus de neige ni de bourrasques sauvages dans la forêt. Même le froid avait perdu de son mordant à présent qu’il était privé de l’humidité tournoyant dans l’air. Les nuages s’étaient presque évanouis et des rayons de lune faisaient briller le sol gelé d’une lueur quasi surnaturelle. Les hommes de Karimey emportaient Vincent sur un brancard pliant qu’ils venaient de sortir du sac déposé plus tôt contre la porte de la chapelle. Luc tenait toujours la main de son frère. Il ne parlait pas, conscient que Vincent n’était plus en état de répondre, mais les regards durs qu’ils échangeaient suffisaient. Depuis longtemps, ils avaient développé cette facilité à communiquer sans rien exprimer de visible. Et leur séparation des dernières années n’avait en rien émoussé ce don. Il y avait quelque chose d’impossible à accepter dans ce qui arrivait. Comment supporter de voir Vincent blessé à bout portant quelques instants après leurs retrouvailles ? Comment ne pas se replonger dans cette malédiction sanglante dont les Nauville semblaient gorgés ? Pourtant Luc Domfront s’y opposait. Il se refusait à imaginer la main du Diable ou d’un quelconque mal immémorial posée sur son épaule. Personne ne chuchotait à son oreille, personne ne lui parlait pendant son sommeil. Personne sauf lui-même. Peut-être chacun porte-t-il sa propre bête affamée, prête à surgir ? Toutes ces choses ne pouvaient être que des troubles qui naissaient de lui. De ce qu’il avait vu lors de cette nuit de 85. Comment craindre le démon quand on a vu son propre père se rafraîchir du sang de la gorge de sa mère ? Comment vivre avec cette blessure ? Luc n’en avait jamais parlé, même à Vincent.
Même à lui-même, en refusant de se souvenir de ce qu’il avait vu. « Si l’on refuse qu’une chose existe, elle finit par mourir », avait-il pensé des années durant. Mais c’était faux, bien sûr. Pour mourir, une chose doit avoir existé, pour finir elle doit avoir commencé. Impossible donc de la nier. Fuir son pays, fuir son univers quotidien, fuir tout ce qui pouvait peser sur ses pensées et sa mémoire n’avait rien donné. Même au cœur des montagnes les plus lointaines, même devant des soldats qui hurlaient dans des dialectes inconnus et le prenaient pour quelqu’un d’autre, il sentait toujours la facilité avec laquelle le serpent dévorait ses entrailles et rongeait une à une toutes les défenses qu’il tentait de dresser sur sa route.
 
- Si ça tourne mal, dis à Line que je l’aime…
 
Cette phrase était la dernière que Vincent avait pu prononcer avant de tomber dans un demi-sommeil. Luc en était resté muet. Quelle que soit la direction qu’il prendrait, il courrait vers de grandes souffrances. Alors oui, après tout, mieux valait régler définitivement cette affaire. Il arrive un moment où la fatigue et la conscience vous poussent à prendre des risques qui vous paraissaient mortelles quelques instants auparavant. Luc passa une dernière fois sa main sur le front de son frère et regarda la civière s’éloigner à travers les branchages tordus des chênes. Il se redressa et vit Jacques Karimey qui l’observait depuis un rocher.
 
- Nous aurions pu éviter tout cela, c’est dommage. Mais au moins, je pense que maintenant tu n’hésiteras plus. Ton frère ne sera pas loin.
Domfront ne répondit pas, ne bougea pas. Il lui semblait être un autre, comme si sa peau se craquelait sous la chaleur d’un souffle incandescent.
 
- Je te laisse, mon garçon, conclut Jacques Karimey. Il me reste des choses à accomplir à moi aussi, et puis je ne voudrais pas te déranger. Bien sûr, ton ami et toi n’êtes pas seuls, il serait idiot de tenter de fuir ou de contacter l’extérieur. Laisse-toi porter, Luc. Personne ne peut plus t’aider à présent. Ah oui, une dernière chose…
 
Luc regardait Karimey sans le moindre sentiment. Il ressemblait à l’ombre qui était apparue dans le miroir de l’avion qui l’avait remmené en France.
 
- Ne compte pas trop sur ton amie Mathilde pour vous sortir de cette situation. Je crains qu’elle n’ait fait une rencontre… déplaisante.
 
- Qu’est-ce tu lui as fait ? s’emporta Luc.
 
- Moi… ? Rien du tout. Rien encore. Elle n’est pas morte, rassure-toi. Il se peut même que tu la voies bientôt.
 
Karimey s’éloignait de la lumière de la chapelle quand un bourdonnement intense se fit entendre dans l’oreille de Luc. Cela avait commencé.     
 
 
Mily était resté dans la chapelle, à proximité des vitraux. Quand il entendit le pas de Luc derrière lui, il ne se retourna pas.
 
- Ce qui est étrange, commença-t-il sur un ton neutre, c’est que les vitraux sont récents. Ils n’ont pas plus de trente ans, dit-il.
- Tu en es sûr ? demanda Luc comme sorti d’un rêve.
 
- Mathilde serait encore plus précise que moi mais cette technique n’est pas très ancienne. Et il n’y a pratiquement pas de trace d’usure sur les attaches.
 
- Qui paie l’entretien ? demanda Luc en passant la main à la surface du verre. C’est un bâtiment communal ?
 
- Je ne sais pas. L’accès est public, mais j’ignore qui gère cet endroit. Si quelqu’un le gère. En tout cas, on s’est mieux occupé de ces vitraux que du reste de la chapelle. C’est une preuve de leur valeur. On cherche à s’assurer que le chemin reste accessible.
 
- Quelqu’un aurait pu trouver le secret ? remarqua Luc. C’est impossible, Karimey vient de nous dire l’inverse.
 
- Ou alors, les vitraux ont été remplacés par des copies.
 
Mily faisait une fois de plus montre de sa maîtrise des choses. Même au milieu de la tempête, même fou d’inquiétude pour Mathilde et pour Vincent, il savait rendre calme et sang-froid à Luc. Il savait faire ce qu’il fallait.
 
- Vincent t’a parlé de ça ? reprit Luc.
 
- Nous n’avons pas eu beaucoup de temps, mais il m’a montré une reproduction des vitraux datant de la fin du dix-neuvième siècle. Ce dessin correspondait exactement à ce qui se trouve ici. Si ce n’est pas l’original, c’est une copie exacte.
- C’est Jehan de Nauville qui les aurait faits mettre dès l’origine ?
 
- Oui. La chapelle était rattachée à Val Rebours, comme presque toute cette partie du rivage.
 
- Mais quand les aurait-il faits installer ? Nous savons qu’il est mort peu de temps après la nuit où il aurait ouvert la porte ? Il l’avait déjà ouverte avant ?
 
Luc recula de quelques pas et scruta l’autel de pierre usé qui se trouvait-là. Il se mit soudain à genoux et se pencha sur la base du pupitre.
 
- Pourquoi la pierre est-elle si rongée ? remarqua-t-il. Ca ne doit pourtant pas être très fréquenté par ici.
 
- Je dirais que c’est dû à une fuite dans le toit. Il a été réparé depuis, mais l’écoulement de l’eau a peu a peu grignoté l’autel et le sol. Regarde-là…
 
Par terre, on distinguait un creuset entre deux dalles noircies. Domfront remarqua soudain des traces plus récentes. Il s’approcha et les caressa du bout des doigts.
 
- Quelqu’un a tenté de bouger l’autel.
 
- Oui, mais tout ce qu’il a réussi à faire, c’est à en briser un coin, ajouta Mily. Il y a aussi d’autres marques de mouvements sur des jointures de dalles.
 
- Récentes ? demanda Luc.
 
- Certaines oui, d’autres moins. Visiblement des gens cherchent cette porte depuis longtemps. Mais je ne crois pas qu’ils aient pu la trouver ici.
- Karimey ne nous aurait pas laissés seuls s’il pensait que la réponse était ici.
 
- Mais pourquoi ne pas nous avoir dit ce qu’il sait ? Il veut que nous trouvions la porte le plus vite possible mais il ne nous aide pas ! C’est n’importe quoi ! Tu as compris ce qu’il disait à propos de cette marque sur ta joue ?
 
Luc Domfront fut surpris par l’emportement de Mily.
 
- Karimey est fou, reprit-il. Nous trouverons la porte avec notre tête. Mais, ce lieu est important… d’une manière ou d’une autre.
 
- Vincent a dit qu’il était cité dans cette lettre de Nauville.
 
- Oui. Je ne me rappelle plus très bien mais Antoine de Nauville disait venir y prier chaque jour avec sa femme revenue d’entre les morts.
 
Mily était reparti vers les vitraux et se penchait contre le verre.
 
- Ces éclairs sont un peu louches quand on les observe bien. On dirait qu’ils ne descendent pas mais qu’ils montent.
 
- Je vois ce que tu veux dire. Le trait est plus fin en haut qu’en bas. Ca signifierait que la puissance sort de la terre. Peut-être n’est-ce pas la foudre finalement.
 
- Ca viendrait de cette espèce de truc sombre au sol ? La forme semble étirée, qu’est-ce que ça peut être ? Un animal ? A ce niveau-là, ça ressemble un peu à une mâchoire.
- Difficile de savoir, articula Luc avec difficulté.
 
- Ca va pas ? s’inquiéta soudain Mily. Tu es blessé ?
 
- Non, dit Luc en reculant. Mais je me sens…
 
Sa tête battait à toute force. Un sifflement aigu rougissait son oreille. Il commençait à avoir du mal à ignorer la douleur, du mal à penser. Il pouvait voir les lèvres de Mily bouger, mais impossible de comprendre ce qui était dit. Il posa sa main contre le dossier d’un banc et l’accrocha fort. Des sons et des images se mélangeaient de nouveau dans sa tête. Il eut l’impression qu’un bras le soutenait et l’emmenait jusqu’à la porte. Puis ce fût comme si l’air glissait plus vite sur ses joues. Le froid envahit ses narines puis sa gorge et son ventre. La réalité revint par morceaux. Et soudain, il perçut au loin la silhouette fantomatique de la demoiselle coiffée.
 
 
L’aspect de la pierre avait changé. Le calme revenu lui offrait un tout autre visage. A l’éclat des lampes torches, les irrégularités de la roche créaient des ombres et des reliefs rassurants. Ce n’était plus là une déesse de la nuit du monde, tout au plus un étrange caillou. Luc n’allait pas mieux mais il avait réussi à cantonner le mal dans un coin de lui. Pourtant, il ressentait un trouble incandescent qui lui faisait trembler les lèvres. Cette histoire d’appel qui l’aurait fait gentiment rire quelques jours auparavant, ne semblait plus si impossible. Comment savoir ce qui entoure ? Comment être certain de ce qui observe ? Luc posa sa main sur la surface de la pierre.
Il s’attendait presque à l’entendre lui parler, à la voir prendre vie et lui demander de la suivre. Mais il ne se passa rien. La pierre était juste humide et froide. C’était tout.
 
 
- Il y a des traces autour de la base. Des entailles, dit Mily. On dirait des coups de burin ou quelque chose comme ça.
 
Luc baissa les yeux vers le sol. Mily dégageait la neige et l’humus tout autour de la demoiselle, révélant ainsi des parties mieux préservées de la pierre.
 
- Les traces ont l’air assez anciennes, il y a de la mousse qui s’est incrustée dans les creux. Difficile de situer l’époque. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
 
Mily se baissa jusqu’à être presque à plat ventre contre la terre. Luc devait lutter pour garder l’équilibre.
 
- Il y a quelque chose de bizarre, remarqua Mily. Le sol est meuble sous la pierre, elle a dû être déplacée. Ca expliquerait les coups de burin. On l’a littéralement coupée de son socle et amenée ici. Mais pourquoi ? Est-ce que c’est elle qui gardait l’entrée ?
 
- Je ne pense pas, articula Luc avec le plus de clarté qu’il put trouver en lui. On l’a sûrement déplacée pour vérifier qu’elle ne repose pas sur une porte. Mais ce n’est qu’un gros caillou.
 
- Comment peut-on être sûrs qu’elle n’est pas liée à la porte ? Pourquoi avoir déplacé la pierre si ce n’est pas le cas ?
La main de Luc se crispait sur la roche. Mily se releva et posa sur lui un regard attentif. Il ne savait pas s’il devait avoir peur.   
 
- On l’a liée à la porte, reprit Luc. Elle doit marquer la limite du territoire. Karimey le sait. C’est pour cela qu’il m’a laissé ici. Mais tout à l’heure, j’ai suivi mes yeux et je me suis dirigé droit vers la chapelle. Je suis parti dans le mauvais sens. La porte doit être par ici, dit-il en tendant la main vers les profondeurs de la forêt. Et je crois que ce que m’a dit Karimey est vrai. Elle me supplie de l’ouvrir.
 

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