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Il y avait tellement de questions, de sentiments confus, de peur et de joie qui s’entrechoquaient dans l’esprit de Luc, qu’il fut incapable de prononcer le moindre mot durant un long moment. Par quoi commencer ? Ou reprendre le fil qu’on les avait forcés à rompre ? Soudain, Vincent perdit un peu l’équilibre et s’appuya sur un banc. Il s’assit, chancelant.
- C’est ta jambe ? Tu as pu la soigner un minimum ? demanda Luc.
- La balle a juste éraflé ma cuisse. Ca va, Mily m’a refait un pansement. C’est juste que j’ai mal quand je suis debout trop longtemps.
- Heureusement que Mathilde tire comme un pied, commenta Mily.
- Où est-elle au fait ? demanda Luc, soudain inquiet de l’absence de la jeune femme.
- A la clinique.
- Elle est blessée ?
- Non, on l’a juste appelée pour la prévenir que son grand-père avait eu une nouvelle crise. Rien de trop grave, mais elle est partie pour vérifier.
- Ils risquent de lui poser des questions, dit Luc. J’étais inquiet et j’ai donné son nom à Larcher. Le planton de la clinique va sûrement la retenir. Merde. En plus, personne n’est avec elle ?
- C’est une grande fille, répliqua Mily, elle s’en sortira très bien. Elle nous rejoindra de toute manière, elle ne manquerait jamais ça.
Il échangea alors un regard complice avec Vincent et ils sourirent tous les deux, ce qui exaspéra Luc.
- Quoi ? demanda-t-il.
- Nous pensons que l’entrée est ici, dans la chapelle, prononça lentement Mily.
- L’entrée ? répéta Luc, se refusant à comprendre.
- L’entrée du secret, répondit Vincent. C’est un lieu, nous en sommes sûrs à présent. Il y a une porte de fer, quelque part. Elle est citée dans plusieurs sources très anciennes. Des archives de Jehan de Nauville indiquent que « c’est par les yeux des dieux que l’on peut atteindre le domaine ». Il y a aussi des signes notés en vrac. Le problème est que nous ne savons pas ce qui a servi à Nauville pour trouver le chemin.
- Mais alors, vous avez trouvé la bibliothèque de Jehan de Nauville ? s’écria Luc.
- Yep. Ton frangin y campait depuis pas mal de temps.
- J’ai pu lire beaucoup de choses et je suis certain que ce domaine de l’Ogre n’est qu’à quelques pas de nous, ajouta Vincent. C’est l’endroit malsain qu’a pointé Nauville père.
- Tu penses que les évènements de 1862 ont suivi la découverte de ce « domaine » ? interrogea Luc.
- On ne peut pas l’affirmer, continua Vincent. Mais Jehan de Nauville n’a pas choisi cet endroit au hasard. Il a souvent noté une indication sur un de ses carnets : « le domaine de l’Ogre est inversé ». C’est encore la dernière phrase qu’il ait écrite avant de mourir.
De là à penser qu’il avait pu voir ce « domaine » de ses propres yeux.- Visiblement, il a tourné autour de Val Rebours pendant cinq ans avant de pouvoir l’acheter, ajouta Mily qui se massait l’épaule.
- Mais comment as-tu découvert la bibliothèque ? demanda Luc à son frère.
- C’est Martin Dampierre qui m’a dit de m’y cacher. Il m’y a conduit comme si c’était chez lui, j’ai même cru que le manoir lui appartenait.
- La crise du professeur Amiel a donc été une bénédiction pour lui, souffla Luc. Il a pu fouiller l’endroit et découvrir des traces. On entrerait chez cet Ogre par cette chapelle ?
- Peut-être. Tu te souviens comme Antoine de Nauville en parle dans les feuillets ? Comme d’un lieu où il lui est permis de prier aux côtés des spectres. C’est étrange. Et puis, il y a justement quelque chose ici…
Vincent se dirigea vers un des vitraux et leva la lumière de sa lampe sur la surface du verre. Une image éclatante se révéla.
- Voilà deux vitraux. C’est extrêmement rare de trouver un pareil travail dans une simple chapelle, surtout au beau milieu de nulle part. Et c’est encore plus rare de se trouver face à ce genre de composition. Tu vois : le vitrail de droite est le parfait inverse de celui de gauche. C’est comme s’il s’agissait de son reflet dans un miroir. Et comme d’après les recherches de Nauville, « le domaine de l’Ogre est inversé », ça pourrait être une indication.
- Et le jeu, man, c’est de voir s’il y a une différence, dit Mily.
- Et il y en a une, c’est bien ça ? demanda Luc sans quitter les images des yeux.
Mily ne répondit pas. Luc s’approcha de son frère et se concentra sur le vitrail de gauche éclairé par la lampe. La scène représentée était un paysage. On pouvait remarquer un ciel de nuages qui surmontait une terre couverte d’arbres. Des silhouettes d’hommes et d’animaux semblaient fuir en tous sens.
- Ce n’est pas un motif très courant pour une représentation religieuse, remarqua-t-il alors que son regard passait à la seconde image.
Le vitrail de droite reprenait la même scène. Les mêmes fuyards, les mêmes arbres, le même ciel tourmenté. Les coloris choisis étaient les mêmes que son jumeau. Et pourtant.
- Ce sont les éclairs ? dit Luc à un Mily déconfit. Ils paraissent plus bas.
- Chapeau ! Ca nous a pris dix bonnes minutes pour trouver.
- Sur le deuxième panneau, les éclairs frappent le sol, reprit Vincent. Ce qui pourrait confirmer que le lieu est sous terre. Et peut-être qu’il faut utiliser la foudre ou la lumière pour le révéler. Mais ça, nous n’en sommes pas sûrs.
- Et le passage serait ici même ? demanda Luc, dont le regard restait accroché à l’image de tous ces gens pris de panique.
- C’est ce qu’on croit, confirma Vincent. Cette chapelle a été agrandie par Jehan de Nauville lors de la création de Val Rebours, l’endroit était alors tout a fait abandonné. Ce vitrail a dû être fait sur ses ordres. On a tout essayé pour dénicher un passage mais rien à faire. Si c’est bien ici, il doit y avoir un mécanisme caché. Nous cherchions des indications quand tu es apparu comme un spectre. Mais tu ne nous as toujours pas dit comment tu avais pu nous trouver au fait ?
- Je n’en sais rien, dit Luc. On m’a déposé ici.
- Déposé ? Comment ça ? demanda Mily. Il y a des gens avec toi ?
- Oui, il y en avait. Nous sommes toujours en danger, peut-être plus que jamais. Que sais-tu exactement sur Karimey ? demanda Luc en se tournant vers Vincent.
- Jacques ? Euh, pas grand-chose de plus que toi je pense.
- De quoi t’a-t-il parlé quand tu l’as vu pour la dernière fois ? insista Luc.
- De Papa et Maman surtout, expliqua Vincent visiblement mal à l’aise. De la famille.
- C’était Dampierre qui t’avait aiguillé vers lui, c’est ça ?
- Je… un peu, oui, avoua Vincent. Je voulais parler de certaines choses. C’est le seul lien qui nous reste avec notre passé, non ?
- Et qu’est-ce que t’a dit Karimey exactement ? reprit Luc. Il t’a incité à venir dans cette région ?
- Non. Il paraissait presque inquiet durant la conversation. Il ne m’a rien dit de bien nouveau. Il ne savait rien de la nuit de l’accident, juste quelques souvenirs à propos de nos parents.
- Ce n’est donc pas lui qui t’as amené au « secret » ? demanda Luc avec rudesse. Il n’était pas lié à Martin Dampierre ?
- Non, non. Il ne savait rien des Nauville et de toutes ces choses. Il m’a surtout conseillé d’être très prudent et de ne pas faire n’importe quoi, comme toujours.
- C’est donc Dampierre et uniquement lui qui t’a poussé vers Val Rebours ? Nous sommes d’accord ?
- Je, hésita Vincent.
Luc Domfront souffla de dépit face aux dérobades de son frère. Il se pencha un peu sur lui, l’obligeant à le regarder droit dans les yeux.
- Nous n’avons plus le temps Vincent. Répond-moi simplement. Tu as reçu une lettre adressée à Vim ?
- Oui, un truc bizarre. On a déposé à l’appartement la copie d’une lettre que Papa avait écrite peu avant de venir à la Heurte. Il racontait son exaltation.
- La lettre était fournie par Martin Dampierre ? demanda Luc.
- Oui. C’est ce qui m’a décidé à tenter le coup ici. C’était une preuve de ce que m’avait dit Dampierre à propos des recherches à la Heurte.
- Parce qu’il t’avait proposé de venir en Normandie, c’est bien ça ?
- Oui. Mais j’étais resté évasif sur mes intentions. Tout ça paraissait tellement incroyable.
- Vous étiez en contact depuis quand ? reprit Luc.
- A peu près deux mois. C’était un ami de Line, ma fiancée. On a tout de suite sympathisé, il s’intéressait beaucoup à mon travail. J’ai même pu lui faire visiter l’Institut. Et puis… Dampierre avait découvert des choses sur les origines de la famille et…
- Quand t’a-t-il parlé de la lignée Nauville ? coupa Luc, soudain ébranlé par l’évocation de Line.
- Cette semaine seulement. Quand il est venu me récupérer à la descente du train.
- La veille du jour où il a été tué.
- En fait, il m’en avait vaguement parlé, mais sans faire un lien direct avec ma venue. Il m’avait surtout dit qu’il y aurait des recherches à entreprendre, c’est pour ça que j’ai laissé tomber l’Institut. C’était une chance incroyable ! Il y avait des choses importantes à trouver, en plus en lien avec notre famille. Il s’apprêtait à fonder une société de recherche archéologique, il me voulait comme expert, il m’a donné vingt-cinq mille euros d’avance pour les frais…
- Expert ? Ah ça, il faut dire que l’hébreu est très répandu dans le pays de Caux ! Et toi, tu as trouvé ça le plus normal du monde ! s’emporta Luc. En plus, il t’a payé en liquide, j’imagine ?
L’ardeur de Vincent retomba d’un coup, laissant place à une mine misérable digne d’un chien qui mendie de la nourriture. Son grand frère était revenu, plus impressionnant que jamais.
- J’ai été con, hein ? remarqua-t-il. Je voulais te prévenir mais il m’a fait jurer de ne rien dire avant la finalisation du projet. Il prétendait que des concurrents nous surveillaient. Il était très convaincant, tu sais.
- Bon, peu importe, souffla Luc. Pourquoi avoir caché tes notes avant le rendez-vous chez Dampierre ? Et pourquoi avais-tu une clef ?
- Je ne sais pas ce qu’ouvre la clef. C’est Dampierre qui me l’a confiée en dépôt. Le rendez-vous était avec un investisseur étranger qui était intéressé par ses projets et qui souhaitait me rencontrer. J’ai préféré mettre tous les papiers en sûreté.
- Dampierre t’avais confié une clef et des références codées ?! Et tu n’as rien demandé ?! explosa Luc.
- Non. Il me les a dictées, ça ne paraissait être qu’un détail technique, je n’ai pas voulu…
- Pourquoi est-ce que ça ne me surprend même pas venant de toi ? demanda Luc entre ses dents. Bon, s’il avait ces éléments, c’est que la transaction était déjà en cours avant ton arrivée.
- La transaction ? demanda Vincent, trop heureux que l’on change de sujet.
- Oui, Dampierre a vendu quelque chose qui pourrait être lié avec cet Ogre. Peut-être même ce « trésor » lui-même. Tu ne sais rien là-dessus, j’imagine ?
- Rien du tout, avoua Vincent d’un ton penaud. Il ne m’en a pas parlé.
- Et ce n’est pas toi qui allais lui poser des questions… Donc Dampierre finit par t’appeler.
- Dimanche oui, il avait l’air catastrophé, il m’a dit qu’il fallait que je vienne d’urgence, qu’il avait besoin de moi tout de suite.
- Et tu as tout laissé en plan rue Doré ? Même ce qu’il t’avait confié ? Même cette clef ? T’es vraiment un as, tu sais.
- Ca, faut dire que c’est pas très malin, commenta Mily dans leurs dos.
- Mais il ne m’a pas parlé de la clef ! Et puis je devais revenir à Paris très rapidement ! Comment je pouvais imaginer qu’il y aurait des meurtres et tout ce chaos ? Pour moi, il s’agissait de faire des recherches généalogiques et historiques qui pourraient mener à des découvertes. Un gros travail de bibliothèque et de documentation, avec peut-être des dégagements de murets gaulois, ou des choses comme ça. Mais tout a dérapé.
- Avec la mort de Dampierre ? demanda Luc.
- Un peu avant même. Dès que nous sommes arrivés au manoir, il m’a ouvert la porte de la bibliothèque. J’ai eu comme un doute, car nous sommes entrés en douce, par une brèche dans le mur. Tout paraissait… bizarre. Il faut dire que c’est pas l’endroit le plus accueillant du monde.
Et Dampierre semblait soudain très pressé, très inquiet aussi. En une soirée, j’ai pu lire presque tous les documents dont il disposait à propos de ce « domaine ». Tu as lu la lettre d’Antoine de Nauville ? Incroyable, non ? Et encore, tu n’as pas vu la bibliothèque souterraine du manoir !- Et Dampierre ? demanda Luc. Que s’est-il passé ? Tu sais qui l’a tué ?
- Non. Ce que je sais c’est qu’un homme est venu discuter avec lui en début de semaine. Je ne voulais pas perdre une seule minute et je suis reparti passer la nuit dans la bibliothèque Nauville. C’est une vraie cache de brigands, avec plusieurs entrées, tu sais ? Enfin bref, Dampierre est venu me trouver durant la nuit, encore plus affolé. L’homme qu’il avait reçu avait été tué et nous courions un grand danger. Il m’a dit de rester caché là, d’attendre qu’il envoie quelqu’un et puis il est sorti. Je ne l’ai jamais revu et personne n’était venu quand le jour s’est enfin levé.
- Et ensuite ? pressa Luc.
- J’ai attendu toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi en lisant et relisant les documents des Nauville, même si je m’inquiétais un peu, ce que je découvrais était trop incroyable pour que je fasse attention à autre chose. Et puis la cache semblait sûre. J’aurais voulu t’appeler, mais j’ai… j’ai eu honte de tout ça. Je pensais que Dampierre allait finir par revenir, que les choses s’arrangeraient.
- Quelle clairvoyance, remarqua Luc.
- A la nuit tombée, j’ai fini par sortir. Je savais que tu étais à Paris, je voulais tout te dire. Je suis quand même retourné chez Dampierre, au cas où. Et là…
- Tu as vu son cadavre ? Mais espèce d’abruti, tu aurais du m’appeler à ce moment-là !
- Dès que je suis sorti du cabinet, un homme m’a fait signe. C’était un proche de Dampierre, Guillaume Karrec. Je l’avais vu quelques fois, il faisait le relais pour Dampierre.
- Un homme avec des taches de rousseur, c’est bien ça ? remarqua Luc.
- Oui, répondit Vincent surpris. Tu le connais ?
Un nuage noir passa soudain sur le visage de Vincent alors qu’il finissait de poser la question. Luc ne répondit pas et continua de fixer le visage de son frère. Celui-ci reprit, la voix plus tendue qu’auparavant.
- Il m’a dit de retourner à l’abri. De ne surtout joindre personne, pour ne pas se faire repérer. Il m’a dit que la police ne pourrait pas me protéger et que tous les collaborateurs de Dampierre étaient en danger de mort. Tout tournait mal, il fallait rester caché. J’ai accepté parce que je savais que tu finirais par trouver ce que j’avais laissé dans la cheminée et que tu serais bientôt là pour me dire quoi faire. Je suis donc retourné au souterrain et j’ai attendu. Karrec est vite revenu avec de la nourriture, il posait beaucoup de questions. Surtout à propos de ce que m’avait dit Dampierre. Il paraissait très énervé. Il a commencé à franchement me faire peur.
- Tu penses que c’est lui qui a tué Dampierre ?
- C’est ce que j’ai fini par me demander. Il était vraiment inquiétant… extrême. Il faisait en sorte de toujours se placer de manière à ce que je ne puisse pas m’enfuir. Ca devenait mauvais. Le soir, j’ai entendu une jeune femme entrer au manoir. Dampierre m’avait prévenu qu’elle pourrait passer, mais il m’avait dit qu’elle ignorait tout de la bibliothèque et des recherches. Karrec était toujours avec moi et quand je t’ai vu arriver par un soupirail, j’ai essayé de t’appeler. Alors il s’est jeté sur moi et m’a mis un couteau sous la gorge. Je ne pouvais rien faire.
- Tu étais de l’autre côté du mur ce soir-là ? dit Luc avec consternation. A quelques pas de moi, dès le début ?
- Oui, j’aurais tellement voulu te mettre en garde. Après votre départ, il m’a attaché et m’a forcé à prendre des cachets. Il était fou furieux. Il a menacé de me tuer si je ne lui disais pas où se trouvait la clef de Dampierre. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il parlait de la clef que j’avais laissée à Paris. En plus les calmants commençaient à agir et il s’est trouvé tout con. Je crois que j’ai fini par le lui dire… je ne sais plus vraiment. Je ne me rendais même plus compte de ce qu’il y avait autour de moi. Je ne sais pas ce qu’il a fait après.
- Moi je crois que je sais, dit Luc. Il nous a suivi jusqu’à la clinique du Phare Leu. Et il a sûrement tué l’infirmière qui surveillait Jérôme Amiel pour le compte de Dampierre. Parce que tout ce qui concernait les lumières noires et le sang de l’Ogre lui échappait.
Il a dû penser pouvoir s’en sortir tout seul, après avoir tué les autres proches de Dampierre qui participaient à cette affaire. Et puis il est revenu à Val Rebours, avec les dernières informations, pour chercher ce qui avait été confié aux centaures.- Aux centaures ? demanda Mily.
- Oui, c’est ce qu’il a dit, enchaîna Vincent. Il est revenu me chercher et m’a emmené dans le manoir, il avait besoin de lire quelque chose en allemand, il ne le parlait pas. J’ai dit que moi oui. Les médicaments commençaient à faire moins d’effet mais j’ai continué à jouer un peu la comédie. Ma première idée était de m’enfuir, mais quand j’ai tenté le coup, il m’a plaqué au sol et a ressorti son poignard. Il voulait me tuer… il me l’a dit…
Le visage de Vincent se pétrifiait à mesure que lui revenaient en tête les évènements qu’il racontait. Il y avait un léger tremblement sur sa lèvre qui fit frissonner Luc de rage.
- Me tuer et Mathilde et toi après, reprit Vincent. Il était totalement cinglé. J’ai réussi à me retourner et à bloquer son bras. J’ai fait comme j’ai pu. Il m’a donné des sacrés coups de poings dans la gueule… j’ai failli me faire étrangler… moi, je voulais juste me sortir de là, mais je n’ai pas eu le choix. Finalement j’ai pu me trouver dans son dos et… j’ai donné un coup sec avec son poignard vers lui, expliqua-t-il avec gêne. Je n’ai pas eu le choix, je ne voulais pas que ça arrive.
- Il t’aurait tué, dit Luc en songeant à son propre cas. Et ensuite ? Pourquoi est-ce que tu ne t’es pas enfui immédiatement ?
- Après, j’étais comme vide, reprit Vincent. Je me suis écroulé dans la pièce d’à côté. J’avais du mal à respirer et il y avait plein de sang, partout. Ca avait tout arrosé. Je savais qu’il fallait que je m’en aille mais je ne pouvais pas bouger. Je suis resté prostré. Finalement, j’ai entendu du bruit, et vous êtes arrivés. Je ne t’avais pas reconnu. J’ai foutu le camp. Je… je n’ai jamais rien ressenti de pareil. J’ai cru que j’étais mort quand tu m’as plaqué au sol. Et puis il y a eu ce face à face dans le parc, et j’ai cru que c’était fini, que tout allait s’arranger. Mais j’ai vu comment tu me regardais, j’ai vu comme tu avais peur de ce que tu contemplais. Alors quand la balle a perforé ma cuisse, je suis retourné à la bibliothèque par une entrée qui se trouve près des ruines. Là, j’ai vraiment compris ce que ça voulait dire d’avoir peur.
- Mathilde et moi, nous sommes arrivés ce matin pour faire les recherches dans le coin et je suis tombé dans une sorte d’évacuation d’air en me massacrant l’épaule, ajouta Mily. C’est comme ça qu’elle a trouvé le passage qui mène au souterrain depuis l’ancien fumoir.
Un silence tomba sur la chapelle, chacun s’imprégnait de tout ce qui venait d’être dit. Les pièces prenaient leurs places, avec force, avec gêne aussi. Toutes ces bribes se transformaient en histoire. Et pourtant, des choses n’allaient pas. Pour Luc surtout. Un souvenir précis lui revenait en tête et lui posait problème. Il hésita un instant puis finit par s’adresser à son frère.
- Dès le début, Mathilde m’a dit qu’elle t’avait vu chez Dampierre, expliqua-t-il.
- Heu… oui. Je venais d’arriver, elle a eu une violente dispute avec lui.
- Elle m’a aussi dit qu’à ce moment-là tu étais blessé, reprit Luc. Des traces de sang, des entailles si je me souviens bien.
Vincent fit un pas en arrière, soudain méfiant. Effectivement, en plissant un peu les yeux, on pouvait apercevoir quelques traces fines sur ses joues.
- Je… je ne me rappelle pas, bafouilla-t-il. Peut-être…
- Tu te moques de moi ?! Pourquoi as-tu ces marques là ?
- Je…
- Réponds moi tout de suite ! s’emporta Luc. D’où viennent ces entailles ?
Vincent regardait son frère en écarquillant les yeux. Mily s’était approché de lui et fixait ses poignets. Là aussi se lovaient des marques et des stries. Vincent reculait à présent. Il semblait à bout de souffle. Son visage se teintait de blanc, ce qui faisait encore mieux ressortir les petites lignes qui témoignaient de ses blessures sur le haut des joues.
- Ils t’ont fait une petite cérémonie de bienvenue ? demanda Mily avec le plus grand sérieux dont il était capable.
- Réponds bordel ! hurla Luc, hors de lui.
- Dampierre voulait faire un essai. Il pensait que la porte se trouvait peut-être dans l’ancienne bibliothèque des Nauville. Il m’a fait essayer. Il m’a fait appeler.
- Tu es malade ?! gronda Luc. Qu’est-ce que tu racontes ?
- Mais est-ce que tu te rends compte d’où nous venons Luc ? Dès que j’ai commencé à lire dans la bibliothèque, j’ai compris ! Est-ce que tu te rends compte de ce que nous portons en nous ? De ce que nous pouvons faire ?
- C’est pas possible ! Qu’est-ce que tu racontes ? s’exclama Luc. Tu es complètement fou ? Il t’a fait des marques pour appeler la porte ?
- Bien sûr que non, répliqua Vincent. Dampierre avait beaucoup d’éléments mais il n’arrivait pas à les relier entre eux. A ce moment-là, nous n’étions pas encore sûrs que cette porte existait bel et bien. Nous l’avons appelé lui.
- Lui ? demanda Luc.
- Lui, répéta Vincent. Celui qui a pris nos parents. Nos grands-parents. Et tous les autres de notre sang. Celui qui attend notre venue pour être libéré. Ne me dis pas que tu ne l’as jamais senti au-dessus de ton épaule ?
- Surtout toi qui porte la marque ! lança une voix basse du côté de la porte.
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