Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

64

64
 
 
Le commissaire Larcher était assis sur un confortable fauteuil de cuir, au bureau de l’appartement de Frédéric Chanin. Il fouillait le portefeuille du journaliste. Autour de lui, une dizaine de personnes s’agitait méticuleusement à ranger un matériel varié. Un homme gigantesque qui portait des gants s’approcha de lui.
 
- Nous avons fini. L’appartement est libre maintenant.
 
- Merci. Quand est-ce que je pourrais avoir les premiers résultats ? demanda Larcher.
 
- Deux jours. Avec le réveillon, c’est pas l’idéal.
 
- Et bien bouge les un peu, tu veux ! Je dois savoir le plus vite possible.
 
- Je vais essayer. De toute manière, les choses paraissent assez simples. Les premiers relevés et les lampes toujours allumées semblent situer la mort aux alentours d’une heure du matin. Une balle dans la tempe. D’après le trou dans la vitre, elle a dû être tirée du toit d’en face. J’ai toujours dit qu’on devrait forcer les gens à avoir des volets.
 
L’inspecteur Goubert entra dans la pièce, essoufflé par la montée des marches.
 
- Rien. Personne n’a entendu quoi que ce soit, articula-t-il avec difficulté. J’ai vu tous les gens présents dans l’immeuble en ce moment.
 
- Visiblement, on a utilisé un silencieux, remarqua Larcher. A une telle distance, c’est un travail de tireur professionnel. Et en face ?
- Rien non plus, mais les toits communiquent presque tous. Il est très facile de circuler là haut. J’ai envoyé deux hommes avec Daoudi pour vérifier.
 
- On est sûr que Chanin vivait seul ? demanda Larcher.
 
- Oui, un homme très solitaire apparemment. Mais quand même de bonnes relations avec les autres habitants. Je n’ai trouvé personne pour m’en dire du mal.
 
- Bon désolé, mais je vais y aller, dit l’enquêteur en serrant la main de Larcher et Goubert. Joyeux Noël et à Lundi.
 
Puis le géant se tourna vers ses hommes, frappa dans ses mains et cria à la volée.
 
- Allez, les petits, on l’emmène. Et faites attention à pas me le mettre par terre dans cet escalier à la con !
 
L’appartement se vida à la suite de l’homme. L’équipe sortit le corps de Chanin sur une civière. Larcher se balançait sur le fauteuil en continuant à fouiller les papiers personnels du journaliste.
 
- Et pour cette installation sur les fils de téléphone en bas ? demanda-t-il. Ils ont pu jeter un coup d’œil ?
 
- Les gars ont sifflé d’admiration en voyant le matériel, c’est bien un renvoi. Mais pas vers un portable.
 
- Vers quoi alors ?
 
- Vers un récepteur à ondes courtes. Toute personne qui appelait Chanin tombait ailleurs. Mais impossible de traquer le signal.
- Les RG ? demanda Larcher, songeur.
 
- Eux disent que non.
 
- C’est pourtant le profil. C’est Monfreid qui a démenti ?
 
- Oui. Ah, au fait Commissaire, excusez-moi d’insister mais la presse est en bas. Vous imaginez comment ils réagissent au meurtre d’un des leurs.
 
- Il y a quelqu’un de son journal ?
 
- Oui, je l’ai fait monter. Elle vous attend sur le palier, c’est une responsable de la rédaction.
 
- Amenez la.
 
- A l’intérieur ? Sur la scène de crime ?  
 
- Epargne-moi ce regard de veau, tu veux ! Oui, sur la scène de crime. Tu sais très bien que dans deux heures la plupart des gens vont rentrer dans leur petite famille pour attendre le père Noël en chantonnant des histoires de rennes volants ! Je n’ai pas de temps à perdre. On parle de meurtre ! Et on en est quand même au cinquième !
 
Goubert ne répondit pas et sortit. Il revint presque aussitôt en compagnie d’une femme en tailleur et cardigan sombre. Elle arborait la résolution de ceux qui ne veulent pas laisser voir leurs faiblesses. Si l’assassinat de Chanin lui avait fait quelque chose, elle le cachait loin. Larcher l’accueillit d’un petit signe de tête.
 
- Bonjour, Commissaire.
- Madame Levante. Vous connaissiez bien Frédéric Chanin, je crois ?
 
- Oui, nous avons commencé à la même période au journal.
 
- Je vous convoquerai dans les formes mais pourriez-vous répondre à quelques questions ?
 
- Bien sûr.
 
- Il était spécialisé en politique locale, c’est ça ? reprit Larcher.
 
- Entre autre. Vous savez, nous ne sommes pas un grand quotidien. Les gens sont amenés à travailler sur tous types de sujets.
 
- Mais c’était sa marotte ? Son domaine réservé ?
 
- Oui. Il adorait analyser les arcanes et les coursives du jeu politique.
 
- Surtout ceux des milieux « extrêmes », c’est bien ça ?
 
- Entre autres. Il ne parvenait pas à comprendre quelle étrange force pouvait inciter des gens aux convictions différentes voire opposées à s’unir sous la bannière de la droite la plus extrême. Comment expliquer que des royalistes intégristes, des néo-fascistes, des banquiers ultraconservateurs ou des adeptes de paganisme primitif comme Martin Dampierre puissent marcher main dans la main ?
 
- C’est un terrain glissant, non ? remarqua Larcher. Il s’était fait des ennemis ?
 
- Je ne crois pas. Ces mouvances aiment que l’on parle d’elles, même en mal. Surtout en mal en fait. La notoriété et le côté marginal sont ce qu’elles recherchent.
Si vous écrivez un article négatif sur elles, c’est presque une médaille que vous leur donnez.
 
 
- « On nous diabolise parce que nous sommes les seuls à vraiment vouloir changer les choses » ? cita Larcher.
 
- Quelque chose comme ça, oui. Ca fait marcher leur pub. Et bien sûr, si on n’écrit rien, nous « boycottons les vraies voix de la France ». D’une manière général, Chanin était un bon professionnel. Assez mystérieux, mais surtout très fiable.
 
- Vous avez dit « d’une manière générale » ? Et dans les détails ?
 
- Disons que ses informations étaient parfois très précises.
 
- Et ? encouragea Larcher.
 
- Et certains se demandaient s’il n’était pas dans la confidence de gens, comment dire, peu fréquentables.
 
- Vous voulez dire qu’il faisait lui-même partie de certains de ces mouvements ?
 
- Je n’irais pas jusque là. De toute manière, je n’ai jamais cru en la validité de tous ces bruits. Mais il évoluait parfois dans un environnement malsain, c’est vrai. C’est aussi une méthode de travail, vous savez. Etre au plus près du danger.
 
- Il avait déjà reçu des menaces ?
 
- A ma connaissance, rien de sérieux. Et puis, il y a toujours un certain rapport de force dans ce milieu. Mais il était malin et bien informé. Il était juste difficile de savoir à quoi s’attendre avec lui.
- Vous n’avez pas l’air très chagrinée par les évènements ?
 
La journalise leva des yeux outrés vers Larcher mais se retint de répondre. Elle serra les dents et articula en essayant de ne pas trembler.
 
- Pour être honnête, je ne peux même pas imaginer qu’il soit mort. Je… c’est un des piliers de notre équipe et un homme remarquable, s’embrouilla-t-elle.
 
Larcher n’était pas fier de lui mais il était rassuré. Cette femme avait juste dissimulé sa peine. Rien de bien louche à ça. Le refrain lui était connu. Le chagrin la prendrait plus tard, ce soir, devant une prise de conscience subite. Pour l’heure, elle pensait en terme d’article à rédiger et de titre à choisir. On ne pouvait pas lui en vouloir, chacun combat le deuil avec les armes qu’il trouve en lui. Pour ne pas la pousser plus loin sur ce chemin, il enchaîna avec rapidité.
 
- Sur quoi travaillait-il ces jours-ci ?
 
- Il était en congés, comme presque tout le monde d’ailleurs. 
 
- Est-ce qu’il vous avait parlé d’un certain Domfront ?
 
- Je savais que me vous me demanderiez ça. Je vous ai apporté quelque chose, répondit-elle en reprenant un visage plus serein.
 
La journaliste tendit à Larcher une feuille de papier pliée en quatre.
 
- C’est un brouillon que Chanin voulait faire paraître hier. Il avait demandé d’attendre sa confirmation. Comme elle n’est jamais venue, nous avons pensé que cet homme avait peut-être était retrouvé et que tout ça n’avait plus de raison d’être.
Larcher prit le temps de lire l’article que Chanin avait préparé sur la disparition de Vincent Domfront.
 
- Monsieur Domfront, monsieur Domfront, chuchota le commissaire avec lassitude.
 
- J’ai aussi pris des renseignements. Il avait appelé la rédaction durant les dernières quarante-huit heures pour des demandes d’informations à propos d’un certain Jérôme Amiel et puis il avait emprunté des archives concernant l’accident de la maison forestière de la Heurte en 85. Elles doivent être ici.
 
Le commissaire Larcher tourna la tête : derrière la femme, Goubert lui faisait signe de venir le rejoindre. Il semblait surexcité, ce qui ajoutait encore à la rougeur campagnarde de son nez et de ses joues.
 
- Si vous voulez bien m’excusez une seconde, glissa Larcher à la journaliste en rejoignant l’inspecteur sur le palier.
 
- Ca y est, commissaire ! On a quelque chose ! Après vérification, l’homme retrouvé mort dans la forêt à la même période que Dampierre a pu être identifié. C’est un autrichien, fiché à Interpol. Il pourrait bien être un proche de ce Marient. L’info était bonne. Ca bouge pas mal là-haut : des gens de Paris vont débarquer dans la soirée.
 
- Autant dire qu’on va nous sucrer l’affaire.
 
- Justement, le patron vous attend au siège. Il avait l’air encore moins commode qu’en temps normal.
Un jeune agent arriva en haut de l’escalier et salua les deux hommes. Il paraissait content.
 
- Ha Florent ! Vous avez les coordonnées ? demanda Larcher.
 
- Oui, le numéro que vous m’avez indiqué correspond bien à celui d’une cabine publique d’une aire de repos de l’A6. Et, s’interrompit l’agent en fouillant dans sa poche.
 
- Et ? demanda Goubert qui détestait attendre.
 
- La brigade en charge du secteur a émis ça il y a quelques minutes. J’ai préféré appeler pour vérifier avant de venir.
 
L’agent tendit à Larcher un fax. Le commissaire le lut rapidement. Le texte relatait la découverte de deux cadavres, celui d’un homme et celui d’une femme, dans le bloc sanitaire d’un complexe de restauration autoroutier et la recherche de témoins pouvant avoir des informations sur cet évènement.
 
- Monsieur Domfront, monsieur Domfront, souffla Larcher avec une résignation traînante.   
 

Chapitre suivant : 65