Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Karimey resta stupéfait devant le récit que lui fit Luc. Il faut dire qu’il ne lui épargna rien, ni les risques qu’il avait courus, ni la mort qu’il avait côtoyée.
 
Il évita juste de trop parler de sa blessure. Son exposé fut complet et assez rapide. Quand il eut terminé, Jacques Karimey garda le silence en sirotant son café. Dans l’intérieur bourgeois de la demeure, seul l’énervant tic-tac d’une horloge se faisant entendre en l’absence de Lily.   
 
- J’ai besoin de conseils, je n’ai personne d’autre que toi. Je dois aller voir la police d’après toi ? demanda Luc.
 
- Peut-être, souffla Karimey, attentif.
 
- Je ne sais vraiment plus comment voir cette affaire. Je… je n’ai plus pied. Et puis la fatigue…
 
- Le problème est qu’ils ne pourront sûrement pas t’aider la veille de Noël, il leur faudra du temps. Et il sera trop tard. Il y a peut-être moyen de jouer une dernière carte.
 
- Mais ils vont me rechercher pour meurtre ! Ils sauront ce que j’ai fait.
 
- Tu n’as rien fait que te défendre mon garçon ! Plus j’y pense, plus je crois qu’il y a encore des choses à tenter avant de se rendre à la police. Tu sais où pourrait être Vincent à présent ?
 
- Pas le moins du monde. Il s’est comme évanoui.
- Ecoute Luc, reprit Karimey, si tu vas voir les autorités, ils t’arrêteront tout de suite. Tu devras tout leur dire et leur faire confiance pour retrouver Vincent. Tu sais comme moi que cette solution est peut-être la pire. Surtout après ce que tu m’as raconté sur l’état dans lequel tu as entrevu ton frère. Et puis, il n’est pas exclu que tu sois condamné à de la prison.
 
- Il faudra que je me rende un jour ou l’autre de toutes les manières.
 
- Sans doute, sans doute, reconnut Karimey. Mais pour l’instant, ce n’est pas pour ça que tu serais en sécurité.
 
Domfront était très surpris par ce que lui disait l’ancien avocat, d’habitude si légitimiste et prudent. Tout comme par le calme absolu et l’étrange résolution avec lesquels il parlait.
 
- En es-tu vraiment sûr ? reprit Luc. Tu penses qu’on pourrait me tuer même…
 
- Même en prison ? Evidemment. Et même plus facilement que si tu es libre d’agir et de te déplacer.
 
- Mais comment sortir de tout ça ? Marient sera toujours derrière moi !
 
- Je ne crois pas. Il me semble qu’il est en train de s’immoler. Déjà l’attitude de ses hommes à Paris n’était pas très intelligente. Peut-être était-ce encore son fils qui dirigeait les opérations d’ailleurs. Mais en fonçant tête baissée à ta poursuite sur le sol français, il se montre totalement suicidaire. Tout ça n’a plus de sens commun, plus d’esprit. J’ai bien l’impression qu’il ne souhaite pas survivre à ce qui se passe.
Il s’est lancé dans une traque à mort. Ca le rend encore plus dangereux, mais il finira par se détruire. C’est une question de jours, peut être même d’heures.
 
 
- Mais qu’est-ce qui a pu se passer pour le pousser à agir comme ça ?
 
Karimey fit remuer sa cuillère dans sa tasse avant d’avaler son café d’un trait.
 
- Je peux me tromper, mais je pense que son fils est mort, reprit-il.
 
- Quoi ? Mais quand ?
 
- Juste après ton départ, je pense. D’après ce que tu m’as dit, Marient se savait menacé mais pensait encore avoir du temps. Il s’est trompé, voilà tout.
 
- Mais qui aurait tué son fils ?
 
- Cette histoire est encore un peu nébuleuse, mais ce qui est certain, c’est que Dampierre avait promis quelque chose à Marient. Et que Marient, en homme d’affaires avisé, l’avait à son tour promis à quelqu’un d’autre.
 
- Et comme il ne faut jamais vendre la peau de l’ours… Je peux te poser une question ? demanda Luc après une courte réflexion.
 
- Bien sûr.
 
- Je crois me souvenir que quand tu commences une phrase par « je peux me tromper », c’est que tu es certain de ne pas te tromper, justement. Tu as eu des informations ?
 
 
Karimey partit d’un rire communicatif.
 
 
- Tu as raison. J’ai appris la mort du fils Marient juste avant que tu n’arrives. J’aurais dû te le dire tout de suite mais bon, tu sais ce que c’est : déformation professionnelle.
 
- Toujours laisser parler les gens pour connaître leur vision des choses avant de prendre la parole et de s’adapter à eux.
 
- Tu as bien retenu ton cours.
 
- Et est-ce que tu aurais également appris qui pourrait avoir commandité cet assassinat ?
 
- Non, mon réseau est surtout composé d’anciens collègues bientôt en retraite. Il faut un certain temps pour que je sois renseigné. En tout cas, ce doit être un individu puissant pour pouvoir frapper ainsi une figure comme Marient. Il faut être sûr de soi avant de s’attaquer à quelqu’un de la Catena.
 
- La Catena ?
 
- La chaîne, dit Karimey. Décidément, tu as des lacunes en histoire contemporaine !
 
- Le professeur était moins bon, sourit Luc.
 
- La Catena est une sorte de cercle secret, plus ou moins fantasmé, qui permet aux mouvances d’extrême droite de se financer les uns les autres. Il n’y a pas si longtemps, certains truands versaient une partie des butins de leurs vols pour une protection politique discrète. Surtout en Italie. Bien sûr, il n’y a jamais rien eu en France…
- Bien sûr. Mais je ne comprends pas. Marient crois que je suis lié à l’assassinat de son fils ? C’est absurde.
 
- Non. Marient est fini. Il n’avait qu’un seul fils vivant. Il n’a plus aucun descendant, tout ce qu’il compte d’ennemis doit déjà le presser pour tenter de le mettre à terre. C’est la curée. Et personne ne prendra sa défense : celui qui a tué son fils est un homme plus puissant que lui. On ne lui livre pas ce qu’il a demandé, il fait lui-même le compte. Marient sait qu’il ne s’en relèvera pas. Il lance sa haine de manière folle.
 
- Mais qu’est-ce que Dampierre a bien pu vendre pour provoquer ça ? C’est incompréhensible ? Il n’avait pourtant pas découvert ce qui se cache à Val Rebours ! Ca, nous en sommes certains !
 
- La seule chose certaine, mon garçon, c’est que Marient veut te voir mort, ainsi que Vincent. Peu lui importe le prix. S’il doit tout mettre à feu et à sang, il le fera. Mais il ne pourra plus mordre longtemps. Son pouvoir faiblit à chaque instant.  
 
- A-t-il pu déjà tuer Vincent ? demanda Domfront après un petit temps de réflexion et une gorgée de café amer.
 
- Non. Je ne crois pas. Si c’était le cas, nous le saurions. Par contre, il a pu remonter vers d’autres gens, grâce à ce que tu as dit à cette fille, Line. C’était d’autant plus facile pour lui s’il t’observait depuis ton retour.
 
- Je n’ai pas pu joindre Mathilde et Mily.
- Eux sont en grand danger. Sais-tu où ils étaient sensés se trouver à cette heure ?
 
- À Val Rebours, je pense. Nous avons découvert des pistes pour s’approcher de ce fameux secret. Nous savons que quelque chose y était cachée. Une bibliothèque noire et sûrement beaucoup plus. C’était sans doute ce « beaucoup plus » que mon père était parti retrouver il y a vingt ans.
 
- Et tes amis savent où chercher ?
 
- Il y a des indices, mais je ne sais pas comment ils ont avancé depuis la nuit dernière. Le territoire à fouiller est immense. Et j’ai eu d’autres choses à régler.
 
- Je pense que tu devrais les rejoindre. La clef de cette histoire est en Normandie. Dans ce manoir, ou tout près. Et la résolution n’est sûrement pas loin. Ne sens-tu pas le parfum qui monte de tous ces combats ?
 
- Comment ça ?
 
- Ne penses-tu pas que si tu trouves cette « chose », ce « trésor » dont tu m’as parlé, tu auras le contrôle de toute cette situation ?
 
- Le contrôle ? Je n’y avais pas songé.
 
- Et bien, commence mon garçon. Ce pouvoir doit être immense pour créer tant de chaos et de danger à travers le temps. Crois-tu que ce soit un hasard si tu reprends aujourd’hui le chemin de ton père ?
 
 
Le regard de Luc s’éclaira. Une sensation étrange venait de naître dans son ventre.
 
 
- A ce propos, il y a autre chose, commença-t-il.
 
- Au sujet de la marque ? risqua Karimey.
 
- Pas tout à fait. Est-ce que mon père t’avait déjà parlé de ses propres parents ? De son père surtout ? Avait-il des souvenirs ou des histoires à propos de lui ?
 
- Je ne crois pas. Je ne m’en souviens pas en tout cas. Il a pourtant bien dû le mentionner mais tu n’as rien de ton côté ? demanda Karimey en se levant.
 
- Absolument rien. Je n’ai jamais eu ni photo, ni quoi que ce soit. Beaucoup de choses ont été perdues dans l’appartement quand nous étions en pension. Mais je ne garde pas de souvenirs de ce genre de choses.
 
- Encore du café ? proposa Karimey.
 
- Oui, merci. Quand j’y repense, ma famille n’existait pas. Je ne crois pas en avoir parlé, il n’y avait que nous quatre. C’est étrange. 
 
- J’ai eu un certain nombre de papiers en main durant la période où j’étais votre tuteur, mais je vous ai rendu tout ça à votre majorité.
 
- Peut-être mon père avait-il découvert son origine ?
 
- Son origine ? demanda Karimey en servant Luc.
 
- D’après ce que m’a dit Line, ma famille descend directement des fondateurs du manoir de Val Rebours. Domfront n’est qu’un nom d’emprunt, utilisé pour se débarrasser d’une réputation encombrante.
Mon vrai nom est Nauville. Je suis l’héritier d’une lignée empoisonnée.
 
 
La fatigue montait rapidement dans tout le corps de Luc. Il ne pourrait pas tenir longtemps sans soin de sa blessure. Il devait en parler tout de suite, sous peine de tomber de faiblesse.
 
- C’est assez fantastique. Les renseignements de Line étaient-ils sûrs ? demanda Karimey.
 
- Visiblement c’est ce que Dampierre a affirmé à Vincent. Ce serait pour ça qu’il l’aurait suivi là-bas, à la poursuite d’un « destin » à accomplir ou je ne sais quoi. Cela pourrait être lié au secret.
 
- Celui de Val Rebours ? Un enfant Nauville pourrait peut-être en devenir la clef.
 
- Mais bien sûr ! souffla soudain Domfront. Après avoir lu les feuillets d’Antoine de Nauville et avoir collecté des informations sur les évènements de 1862, Dampierre devait penser qu’un héritier de ce sang pourrait le mener aux mêmes découvertes que Jehan. Par je ne sais quel moyen, il a pu trouver un chemin jusqu’à un descendant de la lignée Nauville, jusqu’à Vincent ! C’est ça ! Vincent devait mener Dampierre jusqu’au cœur des ténèbres.   
 
- Mais ce n’est pas lui qui porte la marque et ils ont échoués. Impossible alors pour Dampierre d’honorer sa promesse à son ami Philip Marient.
 
- Oui et…
 
Alors qu’il relevait les yeux vers Karimey, Domfront s’immobilisa. Le gros homme se tenait devant un buffet et pointait vers Luc un pistolet qu’il venait de sortir d’un tiroir.
- Qu’est-ce que… ? demanda Luc dont la vue commençait à s’altérer.
 
- Nous n’avons pas le temps, mon garçon.
 
- Mais qu’est-ce tu fais ? Qu’est-ce que tu veux ? 
 
Karimey souriait avec ironie.
 
- Pour l’instant, juste que tu finisses la tasse posée devant toi. Ensuite, nous verrons. Tu as déjà senti le petit étourdissement, n’est-ce pas ? Sois gentil, ne m’oblige pas à appeler. Tu as déjà assez mal comme ça, non ? Tu ne voudrais pas qu’on insiste ?
 
Les images se brouillaient. Tout semblait perdu. Chaque être était donc une trahison, chaque route un piège. Ce monde était rongé, moisi. Aucun espoir, aucune explication. « Nous serons toujours dans les flammes » avait dit Marient. Et c’était vrai. Luc se saisit du café posé sur la table et l’avala d’un trait, souhaitant de tout cœur que le poison le tue ici et maintenant.  
 

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