Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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- Vous voulez ma trousse de secours ? Vous avez vraiment une sale gueule, vous savez.
 
Domfront leva les yeux vers le conducteur. Des flux de sang cognaient maintenant dans sa tête. D’un coup d’œil dans le miroir du pare-soleil, il prit conscience des blessures qu’il avait reçues au visage. Bleus, plaies et bosses se partageaient toute une partie de son crâne. Depuis vingt minutes qu’ils avaient quitté l’aire d’autoroute, il n’avait pas ressenti la douleur. Avait-il seulement ressenti la moindre chose ? Il ne put s’en souvenir avec certitude. Il n’avait pensé à rien, il s’était comme absenté. Son esprit avait réussi à fuir toutes ces choses qui lui revenaient à présent en tête, pendant que son corps empêchait les souffrances de toutes sortes de se faire trop voir. Mais tout reprenait place maintenant. Tout.
 
- La boite est derrière, juste là, ajouta le routier. Elle est rouge et blanche, vous pouvez pas la rater.
 
Domfront se tourna sur son siège et ouvrit un compartiment. A l’intérieur, tout près d’un extincteur, il trouva la trousse et entreprit de l’ouvrir.
 
- Elle est comme neuve, je m’en suis jamais servi, précisa le chauffeur. En quinze ans de conduite, le seul accident que j’ai eu, le mec a été coupé en deux. Je me voyais pas lui faire des pansements, à part pour recoller les morceaux ensemble, expliqua-t-il en éclatant de rire.
Les blessures de Domfront n’étaient pas très graves. Juste superficielles. La douleur avait presque disparu quand il en eut terminé avec l’eau oxygénée. Son épaule, par contre, portait une entaille mauvaise. Il faudrait recoudre sinon l’infection ne tarderait pas. L’homme avait été tout près de le tuer, quelques centimètres plus haut et il lui aurait poignardé la gorge. Tant bien que mal, Luc Domfront parvint à calmer son épaule d’un enroulement de bande compliqué.
 
- Ca vous dérange si je mets de la musique ? demanda le routier. J’ai pas beaucoup dormi ces derniers temps et moi le calme ça me fait bailler.
 
- Dans combien de temps serons nous à Paris ? demanda Domfront après avoir accepté la proposition du chauffeur.
 
- Les embouteillages vont commencer d’ici soixante bornes. Disons deux heures pour porte d’Italie. Mais peut-être plus…    
 
Le chauffeur mit son autoradio en marche et des chansons françaises gentiment démodées envahirent l’habitacle. De temps à autres, le chauffeur reprenait à voix basse des couplets et des refrains. Les billets humides donnés par Domfront s’agitaient dans le courant d’air d’un petit ventilateur accroché au tableau de bord. Une image inattendue et terrible s’imposa à l’esprit de Domfront, celle d’un gamin qui apprendrait bientôt qu’il n’avait plus de mère. Celle de ce fils dont lui avait parlé Line. Si seulement il avait fait confiance à la jeune fille, elle l’aurait accompagné jusqu’au téléphone et elle serait toujours en vie. Si seulement… 
Que fallait-il faire ? Allez voir la police ? Il y a une heure à peine, cette solution paraissait encore très sage, mais à présent ? A présent que Luc avait dû tuer un homme ? A présent qu’il avait vu le cadavre de Line ? Qui aurait assez de force et de calme pour savoir quoi faire ? Et Mathilde ? Etait-elle déjà morte elle aussi ? Avait-elle pu découvrir le secret qui brûlait tout près de Val Rebours ? Et Vincent ? Ce sang Nauville était-il donc maudit ? Avait-il connu les mêmes chemins ? Etait-il à présent dans la même situation ? Ou bien était-ce déjà trop tard ? Il fallait se reprendre. Ne pas se laisser dominer par le vertige. Par la peur. Un autre visage s’imposa à l’esprit de Luc. Le seul homme qui pouvait quelque chose était Jacques Karimey. Il avait des contacts multiples avec la police, il connaissait très bien la loi et avait, à sa façon, toujours veillé sur Vincent et lui. C’était de lui que pourraient venir les conseils. Même si Luc ne l’avait jamais aimé. Préjugés idiots qui lui avaient fait voir l’ancien ami de son père comme faisant partie du même cauchemar. Rencontrer Karimey avait longtemps été pour lui repenser aux ombres qui le réveillaient en sursaut. Et pourtant Karimey n’avait jamais laissé les deux enfants. Inlassablement, il revenait les voir, veillait à ce qu’ils aient un peu d’argent pour découvrir les choses, appuyait les dossiers qu’ils envoyaient aux écoles. Luc se rendait mieux compte de la tache ingrate qu’il avait dû jouer durant près de vingt ans. Karimey qui n’avait jamais eu d’enfants à lui et qui s’échinait à protéger ceux de son meilleur ami. Karimey que Luc avait tellement détesté par bêtise et abandon.
Oui il irait le voir. Lui saurait peut-être. Lui saurait sûrement.
 
 
 
Au loin, on pouvait déjà deviner la monstrueuse silhouette de la capitale. La neige caressait l’air avec timidité, mais elle était bien là. Depuis plusieurs kilomètres déjà, le camion n’avançait plus qu’aux à coups des bouchons.
 
- Ca promet sacrément ! Si vous êtes pressé, vous avez le RER C à dix minutes par-là. Ca caille, mais c’est plus rapide.
 
Domfront hésitait. Il était mal en point et s’était habitué à la chaleur de la banquette. Mais le chauffeur avait raison. Le monde continuait de tourner, le temps passait sans ralentir. Il fallait agir vite. Il fallait retourner au dehors.
 
- Ok, merci. Je vais descendre là.
 
Profitant de l’arrêt de la circulation, Domfront ouvrit la portière. Un froid mordant et humide l’attendait de l’autre côté. Resserrant son col, il sauta au bas du camion. Il regretta immédiatement ce geste idiot en sentant un véritable embrasement de toute son épaule. Il se retourna en faisant de son mieux pour dissimuler sa douleur. Le chauffeur lui fit un signe ample du bras.
 
- Fais gaffe à tes miches, garçon. Et joyeux Noël !
 
- Oui. Joyeux Noël.
 
Ce fut seulement à ce moment que Luc Domfront se souvint que l’on était déjà le 24 décembre. Il se força à sourire et sauta la rambarde du bord de l’autoroute avant de remonter un petit chemin vers une zone de hangars et d’immeubles gris.
La traversée de Paris fut longue et désagréable. Les trains étaient bondés par les acheteurs en tous genres, les voyageurs en partance, les travailleurs ayant quittés plus tôt, les distributeurs de tracs, les jeunes, les vieux, les pickpockets, les agents de sécurité et les musiciens, quelques animaux et des vendeurs de journaux. Il faisait chaud sous terre et le bruit amplifiait encore l’impression d’étouffement qui prenait Domfront à la gorge. La fourmilière marchait à plein. Et cela était peut-être mieux. Difficile ainsi de trop s’inquiéter, de trop penser. Impossible d’être suivi ou même devancé. Impossible même d’être vu ou croisé. Tout juste se contenter de n’être qu’une goutte dans le mascaret qui secouait les entrailles de la ville. Son épaule restait douloureuse et il fut en fait soulagé de retrouver la neige et l’air glacé. Mais même à Saint-Germain, l’agitation était grande et la circulation très dense. Il remonta quelques rues bordées de voitures de luxe et finit par retrouver la maison des Karimey. Il sonna.
 
- Oui ?
 
- C’est Luc. J’ai besoin d’aide.
 
- Luc ! articula un Karimey visiblement suffoqué. Mais où étais-tu ? Tout le monde te cherche ! Entre vite !  
 

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