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Il y avait une cabine téléphonique dans un petit recoin du hall, près d’un kiosque à journaux. Domfront se saisit du combiné et inséra la carte qu’il avait achetée la veille. Son portable était inutilisable après sa visite du lac. Il put toutefois retrouver le feuillet au dos duquel il avait noté les coordonnées de Mathilde et Mily. L’encre avait un peu coulé, mais les chiffres restaient lisibles. Il composa le numéro de Mathilde. Après deux courts bips, le répondeur se mit en marche et la voix un peu syncopée de la jeune fille retentit, demandant de laisser un message.
- C’est Luc. Il faut tout de suite aller voir la police, il y a un danger de mort à présent. Il se peut que Marient essaie de vous tuer, Mily et toi. Il a failli réussir pour moi. Allez à la police et faites très attention. Je rappellerai tout à l’heure.
A tout hasard, Domfront essaya de joindre Mily et laissa à peu de choses près le même message sur sa boite vocale. Il finit par raccrocher le combiné mais, après quelques secondes d’hésitation, il le reprit en main et composa le numéro du commissaire Larcher. Dès la fin de la première sonnerie, la voix du petit homme monta dans le téléphone.
- Oui ?!
- C’est Luc Domfront à l’appareil.
- Et bien, monsieur Domfront, on peut dire que vous étiez attendu ! Où êtes vous, je dois absolument vous voir, il se pourrait que…
- Ecoutez-moi Larcher. On a presque réussi à me tuer. J’ai découvert que Dampierre était lié à un certain Philip Marient. Je me suis rendu chez lui en Suisse et… j’ai peur que d’autres personnes ne soient en danger de mort.
- Philip Marient ? Vous vous foutez de moi, Domfront ? s’étouffa Larcher.
- Je n’ai pas le temps. Il se pourrait qu’ils aient besoin de protection.
- Je vous écoute.
- J’ai rencontré une jeune femme, Mathilde Amiel, et un de ses amis, son prénom est Emilien mais je ne connais pas son nom de famille. J’ai essayé de les joindre pour les mettre en garde mais ils ne répondent pas.
- Et vous savez où ils sont, en ce moment ?
- Non, pas précisément. Je sais que le père de cet Emilien est gendarme, au Nord de Rouen.
- De mieux en mieux… Je m’en occupe, mais je dois vous voir le plus tôt possible, alors vous rappliquez fissa, je vous préviens !
- J’ai aussi des inquiétudes pour un journaliste qui m’avait renseigné sur Dampierre. Un certain Chanin.
- Je le connais, je vais vérifier aussi. Où êtes-vous exactement ? s’impatienta Larcher.
- Sur une aire d’autoroute, il faut d’ailleurs que je reparte, je vous verrai bientôt.
- Ne raccrochez pas, monsieur Domfront ! Ne raccrocher…
Il raccrocha fermement le téléphone. Avait-il bien fait d’appeler Larcher ? Oui assurément. Les visages de l’homme aux taches de rousseur et de cette infirmière le hantaient. Blancs, vides. Il ne voulait pas imaginer les traits de Mathilde de cette façon. Et puis, il était un Nauville. Comme son frère et comme son père. Il n’était plus le mieux placé pour assurer la sécurité des personnes qu’il aimait. Il était peut-être à son tour devenu le danger. Encore tout à ses pensées, il entra dans la salle de restaurant. Line ne s’y trouvait plus.
- Excusez-moi, il y avait une jeune femme à cette table, est-ce que vous savez où elle est ? demanda-t-il à un employé, occupé à nettoyer le sol.
- Elle est partie en compagnie de deux messieurs.
- Où sont-ils allés ? demanda Domfront en haussant la voix.
- Vers le hall, je sais pas trop.
Domfront retourna précipitamment près des cabines téléphoniques. Elle lui avait donc encore joué la comédie ? Une fois de plus, elle avait su le tromper ? Ou bien quoi ? La police l’avait emmenée ? D’autres hommes de Marient ? Il tournait sur lui-même dans le hall du complexe, scrutant la moindre indication. Il n’y avait pas beaucoup de passage, pas beaucoup de gens. Si Line était sortie par ici en compagnie de deux hommes, Domfront l’aurait certainement aperçue quand il téléphonait. Ce n’était donc pas possible. Il pivota de nouveau et scruta les autres chemins qu’elle aurait pu prendre.
Seul celui menant aux toilettes paraissait imaginable. Il se précipita donc dans cette direction, bousculant au passage une touriste en s’excusant.Evitant un homme qui semblait en sortir, il entra bientôt dans les toilettes pour hommes et entreprit de vérifier chacun des douze boxes que comptait l’endroit. Il ne semblait pourtant pas y avoir de présence en ces instants, seuls les ronronnements des néons et les échos de chansonnettes de noël emplissaient la pièce. A mieux y regarder, il découvrit néanmoins un homme qui se lavait les mains. Le plus normalement du monde, Domfront vérifia une à une les portes, sans s’attarder. Mais rien, personne. Puis, vint la dernière porte. Elle était fermée mais le loquet n’était pas tiré, il était impossible de voir quoi que soit par l’espace libre au bas de la porte. Luc actionna donc la poignée et poussa le panneau. Il aurait dû s’y préparer, se dire que dans une telle situation, cela n’était pas surprenant. Il aurait dû faire plus attention, garder en tête les dangers et la violence de ses ennemis. Il aurait dû savoir, surtout lui qui avait tant de facilité à cela. Mais, quand il découvrit le corps inerte de Line pendu à un petit tuyau d’évacuation, visage blême et rictus encore tiède, il ne put s’empêcher de rester figé quelques secondes. Ce laps de temps permit à l’homme, qui avait fini de se laver les mains, de lui passer une corde autour du cou et de serrer avec fureur. Reprenant soudain un peu d’aplomb, Luc tenta sans succès de se saisir du fil qui lui écrasait la gorge. L’homme tenait bon sa prise, Domfront ne pouvait déjà plus crier. En désespoir de cause, il lança ses dernières forces en poussant son agresseur vers l’arrière.
Il pressa de tout son poids. Mais l’homme tenait ferme. Luc Domfront lança alors des coups de coude en aveugle et finit par l’atteindre. L’homme eut un léger chancellement et Domfront put en profiter pour le faire reculer jusqu’à heurter un mur. Puis il tenta de l’assommer en envoyant de grands mouvements de tête vers l’arrière. Quelque chose sembla se détacher du mur et tomber par terre. Loin. Il se sentait partir, le battement du sang inondait son cerveau et l’air commençait à manquer. Il lui sembla pourtant que l’étau se desserra soudain. Un coup avait porté. Dans un sursaut, Luc pivota avec l’homme et se lança contre les lavabos. Il y eut un choc violent. Enfin, l’homme lâcha prise. Etourdi, Domfront put tout de même se mettre debout et recevoir en pleine face le coup de poing que lui lança son adversaire. Il l’encaissa sans trop broncher et riposta. Alors que l’homme sortait une dague noire, Luc l’empoigna et l’entraîna au sol. Les coups continuaient à pleuvoir, avec une violence extrême. Luc sentit soudain la lame s’enfoncer dans le creux de son épaule. A tâtons, il put se saisir de la main armée de son agresseur et l’immobiliser en tremblant. L’homme utilisa son autre main pour frapper Domfront au visage. D’un geste Luc finit par le saisir par les cheveux et lui fit claquer le crâne contre le carrelage. Une fois. Puis une autre. Puis encore et encore. Après même que l’homme l’eut lâché.Luc se força à ne pas courir dans la grande pièce. Il restait étourdi, gêné dans son équilibre et dans son souffle. Mais il savait qu’il ne pouvait perdre la moindre minute. A peine la porte passée, il remarqua un homme au visage défait qui le fixait du regard.
Un guetteur sûrement. Il y avait une porte de service sur la droite et Luc s’y engagea. Elle émergeait dans un petit entrepôt. Domfront courut entre de grandes caisses peintes avant d’atteindre une autre sortie. Close. Derrière lui, il entendit la porte s’ouvrir de nouveau. Des pas précipités. On venait le prendre. Il se rendit alors compte qu’il était prêt à se battre, prêt à tuer d’autres gens. Qu’au fond de lui, une hâte s’était même installée. Ce qu’il ressentit à cette minute lui fit peur. Une onde de destruction et de haine immense parcourait tout son corps. Une envie de fin du monde et de mort. Quelque chose de laid et d’incroyablement fort, de profondément vénéneux. Un frisson courut sur son buste. A ce moment, la porte près de lui s’ouvrit et un livreur entra en sifflotant. Domfront resta dans un angle que l’homme ne pouvait voir et se glissa derrière lui pour sortir.- Qu’est-ce que vous faites là ? entendit-il l’homme demander plus loin. C’est interdit d’entrer ici messieurs, c’est privé.
Une lumière d’hiver parait les parkings de teintes bleutées. Domfront zigzagua entre les voitures en essayant de rester dissimulé. Il sauta plusieurs haies et arriva sur le parking réservé aux poids lourds. Une dizaine de camions y stationnaient comme un improbable troupeau de pachydermes. Domfront se dirigea fermement vers un véhicule un peu caché par les autres et frappa contre la vitre. Après quelques secondes, l’énorme visage du conducteur apparut et la vitre s’abaissa de quelques centimètres.
- Alors, on peut pas pioncer tranquille ? ronchonna le routier.
- Vous allez à Paris ?
- Qu’est-ce ça peut vous foutre ?
Domfront sortit cinq billets de grosse coupure de sa poche et les appuya contre la vitre. Ils étaient encore trempés du voyage au fond du lac.
- Je vais à Aubervilliers, dit le chauffeur soudain radouci.
- Je dois partir maintenant.
- A ce tarif-là, mon prince, j’t’y emmène sur mon dos.
Domfront contourna le véhicule en jetant des regards alentour. A une centaine de mètres, des silhouettes pressées parcouraient les abords du complexe commercial. Domfront finit par monter à bord. Malgré son inquiétude, le camion put quitter sans encombre l’aire de repos et se lancer à pleine charge sur la route de Paris.
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