Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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On avait un peu tiré les rideaux, mais les crêtes neigeuses étaient encore bien visibles par les larges fenêtres. Le silence régnait dans la chambre et une certaine torpeur occupait l’espace. Les radiateurs chauffaient à plein. Philip Marient était assis au bord du lit, les yeux perdus dans les lueurs des bougies qu’on avait allumées sur le chevet. Son visage remuait parfois dans un soubresaut incontrôlé mais le reste de son corps ne bougeait plus depuis de longues minutes déjà. C’était à peine s’il respirait. C’était à peine s’il était là. Tant de choses lui revenaient en tête. Tant d’images et d’impressions. Des lieux et des saveurs, des gens et des lumières. Des sons et des voix, aussi. Alors cela se pouvait ? Cela était en train d’arriver ? Il était déjà trop tard pour faire marche arrière, il lui faudrait le vivre. Et rien ne pourrait plus jamais être comme il l’avait rêvé. Tout était perdu. Tout.

Un pas étouffé se fit entendre de l’autre côté de la porte, dans le couloir. Après un instant, quelqu’un frappa avec douceur. Le vieil homme resta immobile, comme s’il était à un autre endroit, à un autre moment. La lumière des mèches brûlantes donnait à ses yeux des reflets d’or. Une voix monta derrière la porte.
- Monsieur ? Veuillez excuser mon insistance, mais nous avons des nouvelles… urgentes.
Le visage de Marient n’exprima aucune émotion, aucune réaction. Il semblait toujours écrasé par l’inertie. Pourtant, avec une raideur d’automate, il releva peu à peu la tête et la tourna vers la porte.
Après avoir avalé sa salive, il demanda d’une voix blanche à l’homme d’entrer. Celui-ci poussa la porte et avança en se faisant le plus petit possible malgré sa carrure massive. Il s’approcha de Marient et se baissa vers lui avec humilité.
- Il est encore en vie, monsieur. La fille est intervenue. Les hommes se sont laissés surprendre, chuchota-t-il.
Marient restait figé mais, en étant très attentif, on pouvait voir tressaillir le coin d’une de ses paupières. Il serra soudain les dents et entreprit de se lever. L’homme l’y aida en lui tenant le bras. Sans un mot, Marient marcha lentement vers un petit secrétaire en bois précieux qui se trouvait à l’opposé. Il se saisit d’une canne qui reposait contre un de pieds du meuble puis il revint vers le lit. Il resta un instant immobile à fixer les flammes des bougies, de nouveau comme envoûté par les volutes. Et puis soudain, dans un geste d’une violence inouïe, il frappa à toute force l’homme de sa canne. Celui-ci, stupéfait par la haine du coup, tomba à genoux. Marient leva de nouveau la canne et frappa aux côtés et aux jambes. L’homme hurla de douleur et tenta de se mettre debout. Mais le vieil homme frappa plus vite et plus fort. Son visage était envahi par un rictus d’effroi. Ses doigts maigres se crispaient sur le pommeau de la canne en prenant l’aspect d’une serre.

Les cris de l’homme attirèrent plusieurs gardes armés dans la chambre. Ils entrèrent en force, prêts à protéger leur chef. Certains échangèrent des regards appuyés quand ils découvrirent l’un des leurs affalé sur le sol, tentant comme il le pouvait de se protéger des coups furieux du vieil homme. Pourtant, aucun d’eux n’intervint, les seuls gestes furent pour ranger les armes et pour reculer. Marient continuait son passage à tabac. Il tapait sans voir, avec une furie sans borne. La canne montait et descendait sans cesse. Le visage de l’homme s’était couvert de sang et sa veste se déchirait en de nombreux endroits. Il s’était recroquevillé sur lui-même, les bras repliés contre sa tête. Il ne hurlait presque plus, sauf quand Marient le frappait sur le dos ou sur la nuque. Cela dura encore plusieurs minutes sans qu’on n’entende d’autres bruits que le souffle de Marient et les plaintes de l’homme. Et puis Marient s’arrêta. Il s’appuya sur la canne et fit quelques pas vers le secrétaire. Aussitôt, les gardes relevèrent l’homme et le sortirent de la pièce avec rapidité. Le dernier referma la porte derrière lui en prenant soin de ne pas la faire claquer. Marient resta devant le secrétaire, le corps et l’esprit chancelant. Les veines de son cou étaient encore gorgées de la haine qui l’avait envahi. Sa peau était maintenant si blanche que l’on pouvait deviner les artères aux traits bleus qui couraient en tous sens. Le vieil homme contempla le panorama qui s’offrait à lui par la vitre et se relâcha un instant. Puis il remarqua son reflet dans le miroir du meuble et le fracassa à l’aide de sa canne. Avec l’allure d’un pantin désarticulé, il reprit ses coups. Vers le secrétaire, vers le mur. Vers les fantômes qui se riaient de lui, peut-être. Il frappa tant sur le meuble qu’il le cassa en deux. Mais cela ne brisa pas son élan fou et il détruisit tout ce qui se trouvait dans ce coin de la pièce. Des cadres anciens s’écrasèrent au sol, des tableaux et une armoire connurent le même sort. Enfin, le vieil homme tomba au sol, épuisé et ruisselant de sueur. Dans un dernier effort il jeta la canne contre la porte. Et puis, pour la première fois de son existence, il pleura.        

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