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Le goût du cuir. Ajouté à une impression de froid sur tous ses vêtements. Une plaque de mousse noire. Une chaleur intense sur son visage et ses mains. Luc Domfront mit une éternité à incorporer toutes ces informations. Il avait de la fièvre et se sentait comme un chat qui aurait oublié de sortir d’une machine à laver avant sa mise en marche. Il était allongé sur le ventre, sur une banquette. A l’arrière d’une voiture. « Très bien ». Son cerveau fonctionnait encore. La banquette était en cuir. C’était donc une voiture de luxe. Il faisait très chaud, on avait donc poussé la climatisation à fond. Et pourtant il avait froid. Il posa une main sur sa chemise. Elle était trempée. Quand le lac lui revint en mémoire, il se retourna comme il put.
- Vous êtes réveillé, constata une voix.
Domfront fit tourner sa tête sur son cou et put constater à quel point cela lui était douloureux.
- Je croyais que j’étais mort, finit-il par dire.
- Pas loin. Je suis arrivée à temps.
C’était Line qui lui parlait tout en conduisant. Domfront la voyait mieux à présent. Il put enfin s’asseoir. Le paysage défilait vite tout autour de lui.
- Pourquoi ? articula-t-il. Pourquoi m’avoir « sauvé » ? La dernière fois que nous nous sommes vus, vous n’aviez pas l’air d’y tenir beaucoup.
- Vous vous trompez, ils n’allaient pas vous tuer à Paris. Si vous étiez resté avec moi, ils vous auraient juste posé quelques questions.
- Qui ça « ils » ? demanda Luc en se frottant le crâne.
- Les hommes de Marient.
- Ceux qui ont gentiment voulu me noyer ? C’est bien ça ?
Line ne répondit pas. Elle regardait fermement la route en s’efforçant de paraître sereine mais Luc remarqua que sa poitrine bougeait en saccades sous l’effet d’une respiration trop rapide.
- Et où est-ce que nous allons ? demanda-t-il.
- Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Je remontais vers Paris… Marient veut vous tuer à présent. J’étais dans la voiture qui vous suivait depuis la Suisse, avec ces deux types. D’abord, ils devaient juste vous surveiller, voir où vous iriez.
- Et ils avaient installé un sabotage à clef sous ma voiture, juste au cas où ? demanda Domfront avec ironie.
- Je pense que c’était le dispositif de dernier recours. Au cas où vous tenteriez bêtement de fuir.
- Et pourquoi veulent-ils me tuer tout d’un coup ?
- Les deux autres ont eu l’air encore plus surpris que moi. Ils ont demandé confirmation plusieurs fois, ils pensaient ne pas avoir bien compris.
Domfront prit une grande inspiration. Après tout, Line ne mentait peut être pas, du moins pas sur tous les points. Et puis il y avait une chose étrange. Assez difficile à expliquer. Line semblait avoir peur de lui. Mais peur d’une manière inconcevable. Chaque phrase qu’elle lui adressait était teintée d’inquiétude.
- Vos gardiens ont reçu l’ordre de vous tuer le plus vite possible, reprit-elle. Quand ils ont vu que vous étiez parvenu à sortir de l’eau, ils ont tenté de vous noyer de force.
- Et c’est là que vous êtes arrivée ? Pourquoi voulez-vous m’aidez maintenant ?
- Je me suis dit que quand ils en auraient fini avec vous, ce serait mon tour.
Au fond, les arguments de Line tenaient. Mais Domfront ne pouvait oublier la manière dont elle l’avait déjà trompé. Toute cette situation pouvait très bien n’être qu’une mise en scène de plus.
- Il y a des chances pour que vous ayez raison, dit-il. Marient veut sûrement liquider tous ceux qui peuvent être en lien avec cette histoire. Récupérer ce que son fils a pu acheter ne l’intéresse plus, il veut du sang. Mais pourquoi maintenant ? Qu’est-ce qui a bien pu lui faire changer ses plans de manière si radicale ? Il a dû se passer quelque chose de grave.
Un frisson glacial envahit Domfront. Il ne put retenir un tremblement.
- Il y a une aire d’autoroute à huit kilomètres, dit-il en lisant un panneau. On s’y arrêtera, il faut que je trouve des vêtements secs.
- Je n’ai pas osé vous les enlever, je suis désolée, avoua Line avec une pudeur inattendue. J’ai déjà eu beaucoup de mal à vous traîner jusqu’à la voiture.
- Et ces deux types… ils sont morts ? demanda Domfront sans émotion particulière.
- Je ne sais pas, répondit la jeune fille tout en continuant à fixer la route. J’ai frappé avec un morceau de bois, ajouta-t-elle en s’efforçant de garder une voix claire.
- Un morceau de bois ? demanda Luc avec une prudence renouvelée.
Line hocha la tête avec lenteur. Elle n’ajouta rien. Luc comprit soudain l’angoisse qui habitait la jeune femme.
- Il y avait une autre voiture avec vous ? reprit-il sans insister.
- On ne m’a parlé que de celle-là.
- Qui êtes-vous au juste, quel est votre rôle là-dedans ? Nous n’avons plus le temps de nous mentir.
- Je vous l’ai dit, Martin Dampierre m’a demandé de fréquenter Vincent, pour le renseigner. Ca a duré plusieurs semaines. Mais je détestais jouer à ça et puis Vincent avait vraiment quelque chose de particulier et j’ai commencé à l’adorer. Enfin bref, je pense que Dampierre s’en est rendu compte. Il a changé de stratégie et m’a demandé de le présenter directement à Vincent. Il pouvait se passer de moi, me mettre hors du coup. Je n’ai plus été que témoin, et encore, pas de tout.
- Vous auriez pu parler à Vincent, lui dire qui était Dampierre ! s’emporta Luc.
- Oui, mais Dampierre a fait en sorte que je comprenne bien ce qui arriverait si je ne suivais pas ses ordres.
- Vincent venait souvent au cabinet de Dampierre ?
- Non. Dampierre avait un appartement à Paris. Je ne crois pas que Vincent soit venu en Normandie avant cette semaine.
- Et vous savez pour quelle raison il y est venu ? Il vous en a parlé ?
- Pas vraiment. Mais Dampierre était presque devenu un intime de Vincent et il y a un peu plus d’un mois, il nous a invités à dîner dans un grand restaurant. Nous étions dans un salon privé. Il a passé toute la soirée à exposer à Vincent ce qu’il avait trouvé.
- « Trouvé » ?
- Oui. Dès leur première rencontre, Dampierre avait hameçonné Vincent en faisant croire qu’il était spécialiste d’héraldique et de généalogie. Même s’il n’était pas très chaud au début, Vincent lui avait un peu parlé de votre famille. Ce soir-là, Dampierre lui a dit qu’en faisant de petites recherches anodines, il avait découvert que Vincent avait toutes les chances de descendre d’une famille de vieille noblesse normande. Il lui a dit qu’à l’origine, le nom de Domfront avait sûrement était donné à un orphelin. Vous savez que Domfront est une vieille ville fortifiée du sud de l’Orne ?
- Oui, répondit Luc d’une voix basse.
- Visiblement, un orphelin aurait été baptisé du nom de la ville où on l’avait découvert. Dampierre avait donc pris quelques contacts généalogiques sur place et, bingo, par le plus grand des hasards, il avait mis la main sur des documents qui tendaient à prouver que cet ancêtre élevé chez les religieux était en fait issu d’une grande famille. Vincent était comme fasciné par le baratin de Dampierre, il faut dire qu’il savait y faire.
- Besoin d’entendre qu’on fait partie d’une famille, remarqua Luc d’une voix absente.
- Bien sûr, rien ne tenait debout et Dampierre se fichait de lui. Mais Vincent a tout gobé et il a commencé à le fréquenter de plus en plus. Jusqu’à en disparaître. On ne s’est revu que deux fois après cette soirée. Et Vincent m’a paru changé, fatigué. Tendu aussi. C’est tout ce que je sais sur ce point-là.
Domfront regardait fixement la route. La nausée lui montait à la gorge. C’était donc ça ! Au fond, il n’était qu’à peine surpris. Cette sensation dans son esprit de ne jamais être seul, de souvent se surprendre à attendre l’arrivée d’un autre. Cette certitude de toujours être plus que lui tout seul. Ce poison qu’il pouvait suivre aux tréfonds de lui. C’était donc ça, le nom de son sang. C’était donc ça, le nom de sa lignée. Nauville.
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