Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Table des matières
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III.
 Le nom du dragon

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Il y eut un bruit qui lui fit ouvrir les yeux. Durant quelques instants, il hésita : cela venait-il de ses rêves ? Ou bien quelqu’un avait-il vraiment crié ? Il se frotta vite les yeux, comme seuls les enfants arrivent à le faire, et tendit l’oreille. La maison semblait calme et aucun bruit surprenant ne se faisait entendre. Juste le son de la nuit et quelques craquements dans le bois. Il décida pourtant de sortir de son lit car, à bien y regarder, la lumière qui glissait sous la porte de la chambre était souvent coupée d’ombres et de mouvements. Il devait bien se passer quelque chose au dehors. Avec une grande prudence, il descendit de son lit. Son petit frère dormait à poings fermés un peu plus loin. Il n’eut pas le cœur de le réveiller. « Et puis, à cet âge-là, on ne sait jamais trop le bruit qu’ils vont faire », pensa-t-il. Or du bruit, il ne fallait justement pas en faire du tout. Surtout pas. Il fallait juste avancer à pas de loup pour observer tranquillement. Papa et maman n’auraient pas beaucoup aimé le voir se promener en pleine nuit dans les couloirs de cette maison. Et puis, il y avait les autres gens. Que diraient-ils s’il leur faisait peur ? Non, décidément, plus il y réfléchissait et plus il pensait qu’il devait se faire invisible. Il se glissa donc contre la porte et tenta de regarder à travers le trou de la serrure. Impossible. Il semblait bouché. Alors qu’il se demandait s’il ne valait pas mieux retourner au lit, un nouveau cri fendit l’air et le fit sursauter.
La voix n’était pas la même, ou du moins elle paraissait plus aiguë que la première qu’il lui semblait avoir entendue. La lumière sous le seuil avait tout à fait disparu, c’était le moment de tenter une sortie. Doucement, il fit tourner la poignée de la porte. Petit à petit, il pouvait voir à travers l’écart que formait la porte en s’entrebâillant. Quelques centimètres, puis quelques dizaines de centimètres. Le couloir qu’il devinait était noir et vide. Seule la faible lumière de la veilleuse dans son dos révélait quelques recoins. Le tic-tac d’une vieille pendule claquait devant lui, au niveau de l’entrée. Il tourna la tête pour vérifier si son frère dormait toujours puis il passa la porte et marcha lentement contre la rampe qui courait sur la partie gauche du passage. Il gardait un œil à la fois sur l’espace qui le séparait de l’escalier montant à la chambre qu’occupaient ses parents et sur le grand salon qui s’étendait à droite. Bientôt, il parvint aux marches et commença à grimper avec méfiance. De nouveaux bruits montèrent dans la nuit. Ils ne venaient pas de la maison par elle-même mais du dehors. Cela ressemblait à des courses, à des chutes, à des appels et à toutes sortes de choses encore. Cela semblait se passer loin. Cela semblait appartenir à une autre réalité qui forçait pour entrer. C’est à ce moment qu’il leva sa main de la rampe parce qu’il ressentait une impression bizarre. C’est à ce moment qu’il la regarda mieux et s’aperçut qu’elle était couverte de sang.
 
 
La chambre de ses parents n’était plus qu’à deux mètres. Des sanglots semblaient en sortir. Avec un grand courage pour son âge, il essuya sa main contre son pantalon de pyjama et fila devant lui. Ses pas résonnèrent contre le sol. La porte était entrouverte et il put bientôt s’y glisser. Il n’était plus si inquiet de la réaction que son père et sa mère. Il commençait à avoir vraiment peur. Le sang dans le haut de l’escalier n’était pas normal, les cris dans la nuit non plus. A huit ans, on est largement assez grand pour le savoir. Il y avait de la lumière dans la grande pièce, une lumière très faible, très dorée. Elle donnait à la chambre un air presque féerique et dessinait dans les coins des ombres hautes et fugaces. Il fut très surpris de ne voir personne dans le lit. Mais il lui suffit de tourner la tête pour les trouver tous les deux. Il ne comprit pas d’abord. Pourquoi tout ce sang sur le visage blanc de sa mère, pourquoi fermait-elle les yeux, pourquoi la tenait-il dans ses bras alors qu’elle était par terre ? C’est alors qu’il le regarda lui. Lui aussi ruisselait de sang, mais ses yeux étaient grands ouverts, étincelants, fous. Il lui fallut toutes ses forces pour accepter de reconnaître son père. Il ne put contenir un souffle de douleur tout en restant comme gelé devant cette scène. Son père l’observa puis fut pris d’un tremblement.
 
- Elle est morte, elle est morte, répéta-t-il.   
 
Même sa voix portait cette couche de folie et d’ivresse. Il recula et les larmes commencèrent à couler sur ses joues mais il ne partit pas. Dans la lumière blafarde, son père pencha un peu la tête.
- Va-t-en Luc ! Va-t-en ! Le plus loin possible !
 
Il voulait demander pourquoi mais avant qu’il ne le puisse, son père s’élança d’un coup. Terrorisé, Luc se mit à courir. Il sortit de la chambre et n’était qu’à quelques marches du bas de l’escalier quand il se sentit tomber. On l’avait attrapé. On lui renversait le visage en arrière. Il hurla et se débattit. Des impressions glacées lui découpaient la peau. Il frappait frénétiquement la nuit à coups de poings et de pieds. Enfin, il n’y eut plus de pression sur lui et il fut projeté sur près d’un mètre, jusqu’en bas des marches. Il put courir jusqu’à sa chambre. Il soufflait à tout rompre quand il se saisit de son petit frère.
 
- Il faut qu’on s’en aille très vite. Viens.
 
Son frère n’était pas très bien réveillé et Luc décida de le porter pour aller plus vite. Il le prit dans ses bras et il sortit de la chambre. Des bruits couraient à présent de partout. Dehors et dedans. Une lumière bougeait vers l’escalier. On venait dans leur direction. La clef était encore sur la porte d’entrée mais Luc eut du mal à la faire tourner. Son frère le gênait dans ses mouvements et il commençait à pleurnicher. Un pas distinct descendait les marches. Enfin, la porte s’ouvrit. Au loin, devant eux, il y avait des feux troubles dans la nuit. Des cris aussi. Des ombres qui couraient. Son petit frère se serra plus fort contre lui en sanglotant. Luc n’hésita pas longtemps. Il partit en laissant les reflets brûlants derrière lui et se précipita vers les arbres dans la direction opposée. Pieds nus. Il avait mal mais plus peur encore.
Son frère lui tenait le cou si fort qu’il respirait mal. Mais il continuait d’avancer à travers la forêt. Il continuait de prendre garde aux branches, aux racines et aux cailloux. Il se sauvait.        
 
 

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