Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Mathilde revint à Val Rebours sous les timides rayons d’un soleil pourtant à son zénith. La journée prenait une teinte bleutée, celle d’un ciel dégagé des nuages et enfin débarrassé de la neige. Le froid, par contre, était toujours aussi mordant et les marques de son visage la piquaient sans cesse sous ses bandages. Au moins, elle avait réussi à convaincre Nadiye de partir seule faire ses recherches. Elle disposait donc d’un peu de temps. Mais cela ne durerait pas, l’ardeur de la jeune femme finirait par payer et elle découvrirait bientôt les mensonges et les dissimulations de Mathilde. « Tant pis, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça », songea-t-elle en se garant devant les grilles de Val Rebours. Alors qu’elle descendait vers le manoir, elle fit un petit geste discret à monsieur Launardin qui coupait opportunément quelques branches de sa haie en laissant glisser son regard sur le chemin. Son signe de tête suffit en retour à Mathilde pour comprendre que personne n’était venu au manoir depuis son départ. Le cerbère au sécateur veillait. C’est donc avec une certaine tranquillité qu’elle entra dans la propriété. Cela ne devait pas durer longtemps.
 
 
Mathilde s’était dirigée sans détour vers le côté Ouest du manoir, là où s’étendait le champ d’épines, et elle y arriva rapidement. Une surprise l’y attendait pourtant : il n’y avait plus personne.
 
- Mily ? Tu es dans le coin ? demanda-t-elle tout haut.
Il n’y eut aucune réponse à sa question. Elle commença à tourner autour de l’endroit, espérant apercevoir Mily.
 
- Si c’est une de tes blagues idiotes, ce n’est pas vraiment drôle ? Mily ? Tu es là ? Tu m’entends ?
 
Rien aux alentours. Mathilde regarda plus attentivement dans toutes les directions. Vers le parc, vers le mur de la forêt, vers les pans ruinés du château fort, vers le fleuve. Mais Mily n’était nulle part. Une sensation de panique l’envahit tout à coup. Elle courut à travers le domaine en appelant. Ca ne se pouvait pas ! Il n’avait pas pu disparaître, pas lui ! Lui sur qui tous les problèmes du monde glissaient. Des larmes de rage lui montaient à présent aux joues. Une impression de feu prenait possession de tout son corps. Elle se sentait trembler malgré l’hiver.
 
- Se calmer, se calmer ! se disait-elle sans grand effet.
 
Elle décida de revenir là où elle avait laissé Mily plus tôt dans la journée, au niveau des ronces. Son souffle était devenu assez bruyant et elle ne parvenait toujours pas à reprendre tous ses esprits. L’idée d’être de nouveau seule face à l’inconnu lui faisait horreur. Lui faisait terreur. Mais elle se forçait à mettre les choses à plat.
 
- Mily cherchait dans les buissons de ronces. S’il était parti, il m’aurait tout de suite contacté, ou bien il aurait laissé un message. Pas de marque sur le mur du manoir ?... non, rien du tout.
Elle passa quelques minutes à observer chaque parcelle de l’endroit, mais elle dû se rendre à l’évidence : il n’y avait rien à découvrir. Aucune trace. Aucun signe. Durant un moment, Mathilde hésita à quitter Val Rebours. Mais pour aller où ? Pour y faire quoi ? Et en laissant son ami disparaître à son tour ? Impossible. De nouveau, la nuit l’entourait. Les pistes, les découvertes, les noms et les légendes qui s’accumulaient, perdaient tous leurs sens, redevenaient des silhouettes vaporeuses. Toute la tension accumulée depuis des jours remontait en elle et ne demandait qu’une petite faille pour s’emparer de ses pensées. Mathilde tremblait. Elle allait craquer, perdre le contrôle. S’écrouler sur la neige et chialer comme une petite fille. Elle le sentait venir. Elle ne pouvait y résister. Elle ne pouvait tenir. Et puis soudain, elle entendit quelque chose.
 
 
Etouffée, lointaine, basse mais audible, il y avait une sonnerie. Mathilde ne fit plus le moindre bruit, s’interdisant même de respirer. La sonnerie semblait venir du manoir. Ou plus précisément, d’un endroit recouvert par le manoir. Mais le son était si faible que la jeune femme n’était sûre de rien. Enfin si, d’une chose seulement. C’était la sonnerie du téléphone portable de Mily. Une horrible mélodie couinante dont elle adorait se moquer. Mathilde marcha lentement vers le mur du manoir, tendant l’oreille. Il était difficile de localiser l’endroit d’où ce bruit s’échappait. Malgré l’interdiction qu’elle s’en était faite, elle essaya d’appeler Mily au téléphone. Impossible. Pourtant, elle entendait toujours cette sonnerie. La seule explication était que Mily l’utilisait pour se faire repérer.
Il était donc capable d’appuyer sur une touche pour lancer ce son. Il était donc vivant. Mais d’où venait le bruit ? De la terre peut-être ? Elle s’agenouilla à plusieurs reprises pour observer le sol mais ne vit aucune ouverture. Non, cela ne venait pas de la terre, elle le comprit bientôt. Cela venait des murs mêmes du bâtiment. Mathilde plaqua son oreille contre la paroi. La sonnerie était plus nette, le son plus fort bien qu’encore très lointain. Elle était à la fois folle de joie et désemparée. Finalement, elle se remit debout et se précipita vers l’appentis qui s’ouvrait vers la cave. Dans sa précipitation, elle tomba dans l’escalier tant elle le descendit vite. Cette nouvelle douleur sur sa hanche la ralentit à peine et elle surgit bientôt dans l’immense pièce vide. Ici la sonnerie était encore plus présente et Mathilde put enfin se diriger dans sa direction de manière plus précise.
 
 
- Le mur Ouest. On ne s’était donc pas trompé ce matin.
 
Mathilde commença à frapper le mur et à appeler Mily. Il n’y eut d’abord pas de réponse claire. Seule la sonnerie s’élevait dans l’ambiance lourde du sous-sol. Elle continua de plus belle à frapper et hurler dans ses mains posées contre la paroi. Soudain, la sonnerie cessa. Mathilde s’arrêta de taper et écouta très attentivement. Tout en bas du mur, une frappe lourde et lente se fit entendre. Mathilde s’agenouilla et y répondit en appelant.
 
- Où tu es ?! Où tu es ?! criait-elle.
 
 
Il lui sembla entendre une voix mais elle ne comprit pas les mots prononcés. Le murmure était trop bas. Elle colla son oreille à la base du mur.
 
 
- Mily ! Tu m’entends !
 
Enfin, des mots très étouffés mais audibles se dessinèrent.
 
- Suis blessé. Mon épaule… je suis tombé. Je crois qu’elle est déboîtée.
 
- Où es-tu ? Par où es-tu tombé ?
 
- Petite conduite… ça sert sûrement à l’aération. Je ne vois rien, tout est noir. Je t’ai entendue revenir… j’ai vraiment mal Mahaut. Je peux pas bouger.
 
- La conduite était dans les ronces ?
 
- Un peu plus loin.
 
- Mais comment tu as pu te retrouver ici ?
 
- Je crois qu’il y a une autre ouverture. Je vois un filet de lumière plus loin, ça pourrait être dans le manoir.
 
- Ca ressemble à quoi ?
 
- La lumière qui passe à travers forme des angles. Ca pourrait être une trappe, je sais pas.
 
- Dans quelle direction ? Tu la vois où ?
 
- J’ai ma joue gauche contre le mur. La lumière est dix ou quinze mètres devant moi, en hauteur.
 
- Je vais voir, c’est au niveau du fumoir.  
- J’ai mal Mathilde… et puis… je crois qu’il y a quelque chose ici. Je ne suis pas tout seul… j’ai entendu bouger… il fait si noir…
 
« Merde ! » Aucun autre mot ne peut mieux décrire l’état d’esprit de Mathilde quand elle se précipita en dehors de la cave, abandonnant sa lampe de poche sur la terre du sous-sol. Elle courut à l’entrée de Val Rebours et ouvrit la porte principale. Les scellées posées s’arrachèrent sans un bruit. Peu importait à présent d’entrer dans les bâtiments, il s’agissait d’une urgence. Les détails, la police, la sécurité, faire attention, réfléchir, toutes ces choses étaient déchirées par l’empressement de Mathilde. Elle traversa les pièces sans un regard et entra dans le fumoir. Elle s’agenouilla de nouveau contre le mur Ouest et appela. Il n’y eut aucune réponse. Elle persista mais rien ne vint.  
 
- Il voyait des angles de lumières. Ca doit donc être au sol.
 
Mathilde inspecta toute la pièce du regard puis déplaça des meubles pour soulever le grand tapis qui occupait la pièce. Pas de trappe.
 
- Ca ne peut pourtant être qu’ici. Où pourrait-il y… Mais quelle idiote !
 
Mathilde se dirigea fermement vers la cheminée de la pièce et posa les deux mains sur son fronton.
 
- C’est forcément ça ! D’une manière où d’une autre.
 
 
Mathilde ne savait trop ce qu’elle cherchait, elle laissait glisser ses doigts sur la surface marbrée et tentait de trouver un indice du regard. Elle crut d’abord avoir découvert quelque chose mais, après un rapide examen, elle conclut qu’il ne s’agissait que d’une petite brisure de la roche. Elle serrait les dents, prise de la rage de l’impuissance. Son ami était blessé et sûrement en grand danger, et elle se montrait incapable de quoi que ce soit ! Elle cherchait de plus en plus frénétiquement quelque chose sur le marbre. Mais il n’y avait rien, ni bouton secret, ni clef magique.
 
 
- Tu n’es pas dans un vieux film, pensa-t-elle.
 
Et puis, elle remarqua deux courtes traces de chaque côté de la cheminée. Elles se situaient contre les bords supérieurs et semblaient récentes. Mathilde y passa les doigts et sentit deux encoches. Elles étaient invisibles car le rebord de la cheminée les dissimulait totalement. Sans la présence des marques sur le mur, Mathilde aurait été incapable de les découvrir. Sans hésitation, elle tira les deux traits vers elle dans un mouvement sec. Il y eut un déclic sonore et bref. Et puis rien. Pas de mouvement, pas de déplacement. Rien. Mathilde chercha de la tête un changement sur la cheminée.
 
- Il doit bien y avoir quelque chose.
 
Elle tenta de tirer le plateau, de le pousser à droite et à gauche, sans résultat. Peut-être n’y avait pas de passage, en fait ? Peut-être tout cela n’était qu’un… Soudain, Mathilde eut un sursaut : alors qu’elle avait poussé la cheminée en avant, celle-ci avait bougé ! Aussitôt, elle recommença de tout son poids.
Dans un roulement à peine audible, toute la façade glissa pour venir s’encastrer dans le conduit, révélant par là même une ouverture dans le sol. Des marches. Vers la nuit.
 
 
 
Mathilde resta un instant immobile, bras tendus au dessus de l’escalier secret, comme paralysée par l’air glacial qui en montait. Et puis, avec lenteur, elle recula vers le bureau et sortit une lampe de poche d’un tiroir. « Si seulement, j’avais encore ce pistolet ». Elle alluma la lampe et descendit vers les ténèbres. Elle pensa d’abord à appeler, mais se souvenant des mots de Mily sur une présence, elle garda le silence. Elle était trop tendue pour avoir peur et elle avançait à présent avec méfiance. Il lui semblait alors se reconnaître dans un rêve. Une surprise l’attendait au bas de marches : là où elle pensait découvrir un sombre tunnel, elle trouva une grande pièce emplie de belles boiseries et de livres.
 
- La bibliothèque de Jehan de Nauville…
 
Elle fit quelques pas et, oubliant la situation, se laissa un moment aller à regarder avec fascination les tranches de quelques uns des nombreux ouvrages qui occupaient l’endroit. C’était un flamboiement de cuirs anciens, de dorures et de couvertures damasquinées. Rouges, nacres et ors scintillaient dans le faisceau de sa lampe. Combien y en avait-il de ces merveilleuses reliures ? Des milliers. De toutes les tailles. Dans toutes les langues. Partout. Un paradis perdu de savoir et d’écrits. Soudain, dans un recoin de la pièce, Mathilde crut apercevoir un mouvement. Elle se souvint alors du danger et braqua sa lampe au loin. Il y eut une brillance extrême.
Ses pupilles s’ouvrirent grandes et son cœur s’accéléra car, blotti sur un grand tas d’or, Vincent Domfront était tout entier à la regarder.      
 

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