55
55
Luc Domfront avait mal. A la tête, aux jambes, partout en fait. Il ne voyait rien d’autre qu’une énorme masse grise qui l’enveloppait de toutes parts. « L’airbag ». Il avait dû perdre connaissance pendant quelques secondes et la réalité ne prenait pas encore tout à fait sur lui. Il sentait monter un froid insupportable le long de ses jambes. « L’eau… l’eau monte. La voiture est dans l’eau. Réveille-toi… réveille-toi ! » D’un coup, Domfront secoua sa tête. Malgré la douleur qui redoublait dans son crâne, il allait soudain mieux. Tout autour de lui, la lumière était faible, c’était presque la nuit. « La voiture s’enfonce ». Aucune vitre n’était brisée, des filets d’eau s’échappaient des écoutes du système d’aération et giclaient dans les interstices des portières. Il y avait déjà vingt bons centimètres d’eau dans le véhicule.
- Ne pas paniquer. Impossible d’ouvrir les portes pour l’instant à cause de la pression. Il faut que l’eau envahisse tout l’habitacle pour que je puisse sortir, pensa-t-il.
Les choses semblaient claires et faciles. Mais l’eau était glacée. Domfront ne pourrait pas tenir plus de quelques minutes dans un tel froid.
- Si je laisse l’eau monter à ce rythme, je serai mort avant d’avoir pu ouvrir cette porte.
Le choc, le stress et le froid pesaient sur son esprit et il ne réfléchissait qu’avec difficulté. Il tourna la tête dans l’habitacle à la recherche d’un objet quelconque qui aurait pu l’aider. Rien dans les vide-poches, rien à l’arrière.
Il finit par ouvrir la boite à gants. Elle contenait un catalogue de mobilier. Domfront s’en saisit.
- Bon, une fois roulé sur lui-même ce truc vaut largement une barre de fer. En frappant très fortement une vitre avec l’extrémité, je vais la briser, l’eau va s’engouffrer, l’habitacle sera rempli en trente secondes. A ce moment-là, j’ouvre la porte et je remonte en nageant. Et interdit de mourir.
Domfront fit en sorte de ne pas penser qu’il y avait de grandes chances pour qu’il soit assommé par l’entrée de l’eau, des chances encore plus grandes pour qu’il ne puisse pas retenir sa respiration aussi longtemps que nécessaire, des chances immenses, enfin, pour que la température de l’eau ne le tue sans qu’il puisse remonter assez vite, même s’il parvenait à sortir de la voiture. Son esprit ne lui permettait plus de tenir compte des risques, il fallait juste qu’il se sauve la vie. Alors il détacha sa ceinture, roula le catalogue, accrocha sa main gauche à l’appuie-tête de son siège puis frappa sa vitre de toutes ses forces. Le coup la fit craquer. De fines rayures apparurent sur toute sa longueur. Un mince filet d’eau coula du petit trou formé par l’impact, puis la pression du lac fit exploser toute la surface de la vitre. Luc fut projeté en arrière mais tint bon sur sa prise. L’eau montait vite, mais pourtant plus lentement qu’il ne l’aurait cru. Et la voiture était en train de pivoter sur elle-même, le poids de l’eau l’entraînait plus vite vers les profondeurs. « Rester calme ». Il avait pourtant déjà du mal à sentir ses jambes tant elles étaient engourdies par le froid. Quelques instants encore, et l’eau aurait tout envahi. Il fallait tenir.
Il ne put contenir un frisson qui fit trembler son bras puis tout son corps. Il avait trop froid. Le niveau de l’eau montait toujours et la voiture penchait tout à fait sur la droite. Il n’y avait plus que quelques dizaines de centimètres d’air dans l’habitacle et Luc avait maintenant collé son visage tout contre le coin du plafond. Ses dents claquaient sans qu’il y puisse quoi que ce soit et sa respiratoire était si douloureuse qu’il devait tousser à chaque expiration. Plus que quelques centimètres d’air. Il lâcha enfin l’appuie-tête et tenta d’ouvrir la porte. Il ne ressentait plus ses doigts et parvenait encore moins à les fermer. Plus qu’un centimètre d’air. Tout tournait dans son esprit, le lac, le froid, la neige, un château, un feu, Paris, Vincent. Vincent. La vision de son frère lui donna une force aussi subite qu’immense. Il plongea résolument sa tête dans l’eau. La profondeur de la voiture dans le lac avait augmenté depuis tout à l’heure et la nuit avait pris toute la place. A tâtons, Domfront se glissa entre les bords de verre brisé de l’ouverture correspondant à l’ancienne vitre. Puis il se laissa remonter. Il n’avait plus aucune sensation de son corps. Son esprit n’avait plus de prise. Ses membres agissaient de leur propre volonté. Chaque cellule était devenue indépendante. Luc Domfront n’était plus que son propre spectateur, il se savait nager mais ne ressentait rien. Il savait ses poumons sur le point d’exploser mais n’avait plus mal. « Je suis déjà mort, je pense… ». Et pourtant une lumière se rapprochait. La surface. La vie. Mais le froid était trop puissant, trop présent. Soudain, une grande bouffée l’envahit comme une surtension électrique. Sa tête était hors de l’eau. Il voyait le bord du lac, à dix ou vingt mètres.
Pourtant, toujours sans contrôle sur ses mouvements, il ne pouvait que regarder la rive. La vouloir. Bougeait-il ? Il ne pouvait le dire. Impossible de donner un sens à ce qui l’entourait. Il ne sut vraiment son mouvement que quand son crâne heurta le sol caillouteux du rivage. Tremblant de toutes parts, il retrouva une infime sensation et put s’extraire de l’eau. En rampant, en traînant. Lentement. Doucement. Il finit par tomber face au sol. Les goûts de la terre et de la neige envahirent sa bouche. Il avait plus froid que jamais. Son corps continuait de trembler dans des spasmes incontrôlables. Un éclair dans sa tête lui soufflait qu’il allait mourir s’il ne se réchauffait pas. C’est alors qu’une ombre apparut devant ses yeux. C’était sans doute un homme. Il sembla grand à Domfront. Sûrement un témoin de l’accident. Peut-être Luc allait-il vivre finalement ? L’homme releva la tête de Domfront et entreprit de le faire asseoir. Une petite chaleur put renaître en lui, sa conscience était encore faible mais il y avait du secours. Il aurait voulu sourire. Remercier. Il sentit l’homme qui lui tenait les bras pour qu’il ne tombe pas. Puis il glissa lentement vers l’avant. Et soudain, il ressentit l’eau tout autour de sa tête et dans ses narines. Il sentit le froid du lac et la force de l’homme qui lui maintenait la tête sous l’eau pour le noyer. Il sentit ses dernières forces disparaître. Les images dans sa tête s’éteignirent les unes après les autres. Un dernier cri courut dans son esprit et puis ce fut la nuit noire et la mort de tous ses sens.
Chapitre suivant : 56