Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Avec son horloge au cadran de fer et son allure massive, le bâtiment de la mairie de la Ville du Trait semblait d’un autre temps. Comme la plus grande partie de la ville d’ailleurs, bâtie dans l’ambiance de véritable Far West qui avait accompagnée l’installation d’immenses chantiers de construction navale après la première guerre mondiale. Le petit village endormi de quelques dizaines d’habitants avait alors vu débarquer plusieurs milliers d’ouvriers de tout le Nord de l’Europe qui l’avait transformé en ville-champignon.
 
Mathilde trouva facilement le bureau de Nadiye. Il se situait au premier étage et ses fenêtres s’ouvraient sur un grand parc inondé de neige.
 
- Bonjour, excusez-moi, je suis un peu en retard, lança la jeune femme en entrant.
 
- Aucune importance, asseyez-vous, je vous en prie, lui répondit Nadiye sur un ton cordial.
 
- Je suis heureuse que vous m’ayez appelée.
 
Nadiye marqua un temps et un petit sourire gêné se dessina sous ses joues légèrement fardées.
 
- Je suis désolée pour ma réaction d’hier. Ce n’était pas contre vous.
 
- Je comprends, je ne l’ai pas pris comme ça.
 
- J’étais furieuse. Mais ça va un peu mieux. Ce n’est pas facile d’apprendre que tout un pan de vos souvenirs est en fait un mensonge.
Mathilde lui adressa un sourire de réconfort et un petit signe de tête. Ces marques d’affection semblèrent faire effet sur Nadiye et elle reprit la parole d’une voix un peu apaisée.
 
- Voilà, j’ai beaucoup parlé avec ma mère hier soir et elle m’a expliqué ce que vous lui aviez dit. Vous avez raison. Et moi aussi, je veux participer et retrouver les coupables. J’ai déjà rencontré plusieurs personnes qui vivaient-là à cette période. Ils ne sont pas très bavards, mais ils me font confiance. Depuis trois ans que je travaille ici, à la mairie, beaucoup de gens du quartier me voit un peu comme une représentante, vous comprenez ?
 
- Et ils vous ont parlé de ces évènements ?
 
- Oui, mais personne ne sait vraiment ce qui a pu se passer. Je n’ai pas pu retrouver les familles des jeunes disparus en 85. Beaucoup de gens ont suivi les chantiers à leur fermeture, ils sont partis à la Ciotat ou à Saint-Nazaire. Ca prendra du temps pour avoir des contacts, mais j’ai bon espoir.
 
- Vous avez été rapide, remarqua Mathilde dont le cœur commençait à s’accélérer.
 
- Mais ce n’est rien encore. J’ai d’autres résultats, ajouta Nadiye avec une mine réjouie.
 
- Ah oui ?...
 
- Ma mère vous a parlé de ce groupe, ce « vieux mur » ?
 
- Oui, elle l’a évoqué, mais elle n’était pas sûre du nom, répondit Mathilde pour calmer les ardeurs de la jeune femme.
- C’est pourtant bien celui-là, répliqua Nadiye avec un sourire complice. J’ai pris mon après-midi pour aller prendre des renseignements à la préfecture. Je connais des gens là-bas, je les ai appelés. Mais il faut y aller dès aujourd’hui. Sinon, avec les vacances, j’ai peur qu’il ne faille attendre plusieurs semaines avant de pouvoir trouver quelque chose. J’ai pensé que vous pourriez m’accompagner.
 
Une petite sonnerie commençait à résonner dans la tête de Mathilde : « Attention, cette fille est maligne, elle pourrait devenir un problème si elle progresse vite et contacte les autorités au mauvais moment. »
 
- Ma mère se souvient aussi d’un certain Amiel. Je vais voir qui c’est. Je crois que c’est l’homme qui dirigeait les fouilles près de la Heurte, il me semble avoir lu ça dans un article. Mais de toute manière, je ne lâcherai rien maintenant. Ma mère fait partie d’une génération qui baisse la tête parce qu’elle est arrivée en France à vingt ans et que ses parents ont tout fait pour lui rappeler qu’elle était turque, pas française. Ce temps-là est fini. Personne ne me dit ce que je suis, ni ce que je dois faire.
 
- Vous avez appelé la police ?
 
- Non, pas encore. J’ai trop peu de choses en main. C’est aussi pour cela que je voulais vous voir. Vous faites un article n’est-ce pas ?
 
- Oui, je vous l’ai dit, répondit Mathilde se souvenant soudain des mensonges qu’elle avait semés la veille.
- Pourquoi, Nadiye chercha une seconde ses mots, pourquoi pensez-vous que l’incendie de la maison forestière de la Heurte serait criminel ? Vous avez des choses solides ?
 
- Plusieurs personnes ont disparu à la même période, et je ne parle pas des jeunes du Maulévrier.
 
- D’autres ? s’exclama Nadiye en ouvrant de grands yeux.
 
- Oui. Des employés du chantier de réparation du pont qui avait lieu aux mêmes dates.
 
- Et ce serait lié ?
 
- Il n’y a pas encore de certitude. Quatre personnes qui disparaissent au Trait, trois juste en face, de l’autre côté du fleuve, et sept qui meurent dans l’incendie de la Heurte. Le tout dans un périmètre de quelques kilomètres carrés où les faits divers sanglants ne sont pas vraiment une tradition.
 
- Ce n’est plus très vrai avec les assassinats des derniers jours.
 
Mathilde ne s’attendait pas à cette remarque et dut faire attention à ne pas montrer sa gène. Nadiye ne lâcha pourtant pas.
 
- C’est bizarre quand même, non ? Vous pensez que les meurtres récents peuvent avoir un quelconque rapport avec 85, c’est ça ? Vous pouvez me le dire, nous sommes amies maintenant.
 
- Je…, hésita Mathilde. Ecoutez Nadiye, je n’en suis qu’au début de mon enquête. Je ne peux pas raconter tout et n’importe quoi, il faut d’abord que je vérifie mes premières découvertes.
- Vous ne me faites pas confiance ? répliqua Nadiye avec un air renfrogné.  
 
- Bien sûr que si, mais…
 
- Parce que moi, je vous fais confiance mademoiselle Levasseur. Je n’y arriverai pas toute seule, vous comprenez ? J’ai besoin que vous m’aidiez. Encore une fois, je suis vraiment navrée pour hier. J’ai un peu perdu la tête. Vous voulez bien m’aider ? Je veux savoir qui m’a pris mon frère et mon père. Aidez-moi, s’il vous plait. Je suis un peu trop fonceuse, on me le dit souvent, mais toutes les deux on pourrait faire une super équipe.
 
- Bien sûr. Mais, pour l’instant, je n’en sais pas beaucoup plus que vous sur ces disparitions.
 
- Alors, j’ai quelque chose qui vous parlera peut-être, enchaîna Nadiye, toujours aussi exaltée. C’est à propos de mon frère.
 
- Ah oui ? demanda Mathilde, tout à la fois inquiète et impressionnée par la vitesse des découvertes de la jeune femme.
 
- Oui, j’ai pu joindre son meilleur ami à cette époque-là, Hakim. Il vit en Allemagne maintenant, près d’Hanovre. On a parlé longtemps de Slimane. Il ne se souvenait pas très bien de cette période, mais au fil de la conversation, quelques détails lui sont tout de même revenus. On lui a proposé à lui aussi de travailler pour le « vieux mur » et il a même fait quelques travaux pour eux. Mais il avait un problème avec l’alcool à cette époque, et ils l’ont mis dehors très vite. Il se rappelait juste de l’homme qui dirigeait les opérations et qui encadrait souvent les gars.
Un homme imposant, qu’Hakim m’a décrit comme particulièrement méchant et violent. D’après lui, tout le monde en avait peur.
 
- Il se rappelait son nom ?
 
- Malheureusement non. Il n’était pas sûr, il se faisait appeler monsieur. Mais il connaissait bien la langue turque.
 
- Il ne se rappelle rien d’autre ? demanda Mathilde tout en notant ces détails sur un petit carnet.
 
- Juste une chose : il se souvenait que Slimane lui avait parlé d’un « trésor » que peut-être il découvrirait bientôt. Hakim s’en rappelait car ils avaient ri en pensant à une comptine de leur enfance qu’ils avaient apprise à l’école : « Il y avait par terre de l’or, je l’ai pris et j’en suis mort ». C’est la dernière fois qu’il l’a vu vivant.
 

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