Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Mily s’était garé un peu en amont de Val Rebours, hors de vue des éventuels policiers qui pourraient encore s’y trouver. Alors qu’il surveillait distraitement le portail de la propriété, il aperçut Mathilde qui revenait vers la voiture.
- J’ai vu le père Launardin, expliqua-t-elle. Il dit que les gendarmes sont partis hier après-midi et qu’ils ne sont pas revenus depuis.
- Et tu penses qu’on peut s’y fier à l’ancêtre ?
- Si quelqu’un passe dans le coin, le père Launardin le sait tout de suite. On ne peut rien lui cacher bien longtemps. En plus, il n’aime pas beaucoup les forces de l’ordre depuis qu’on lui a confisqué son matériel de bouilleur de cru. Si quelqu’un arrive, il nous préviendra.
- Et là on court, c’est ça ? demanda Mily avec un air candide.
- De toute manière, Larcher ne m’a pas interdit de venir sur le domaine. Il m’a juste dit qu’il y aurait des recherches pendant quelques jours. Je pense qu’ils sont partis maintenant. Et puis je suis en charge de la propriété. On ne peut pas m’empêcher d’y être. 
- Si tu le dis.
- On va entrer au manoir à pied. Tu peux laisser la voiture ici, à part des traces de pattes de chats, elle ne craint pas grand-chose.

Quand ils passèrent le portail du manoir, ils ne purent s’empêcher de ressentir un petit pincement dans le ventre. Même la bonne humeur de Mily était dominée par l’atmosphère du lieu. La mémoire des Nauville et des malédictions en tous genres avaient encore augmenté l’impression d’intemporalité de l’endroit. Le silence des jardins et leur immobilité complète rendaient le domaine comme coupé du temps, coupé du monde, coupé de la vie même. Un morceau d’un autre univers. Les abords écroulés de l’ancienne muraille du château fort paraissaient un vestige d’un âge perdu et rongé par les branches. Etait-ce là cet étrange palais d’Arélaune que les chroniques citaient depuis l’Antiquité ? Etait-ce là le véritable cœur du domaine autour duquel Jehan de Nauville avait composé un territoire inhospitalier ? Mathilde avait souvent ressenti une impression étrange en se promenant à Val Rebours, mais elle avait lié cette sensation à la magie, aux souvenirs de son enfance et à tout ce qu’elle avait pu trouver en elle. Elle comprenait aujourd’hui que cela n’avait rien à voir avec ses propres sentiments. Val Rebours avaient été conçu et dessiné pour exercer cette pression, cette peur sur les visiteurs. C’était le domaine qui scrutait ceux qui entraient, c’était lui qui les dévisageait et tentait de percer leurs secrets. Et l’on était rarement le bienvenu.   


Par sécurité, ils n’observèrent l’intérieur du manoir qu’à travers les vitres. Pas question d’y entrer alors que la police le passait au peigne fin. Il n’y avait presque pas de traces visibles du passage des enquêteurs. Seuls quelques meubles déplacés et des coins nettoyés de leur poussière donnaient indication d’une visite approfondie.
- Bon, d’après les plans, l’aile disparue se trouvait de ce côté du bâtiment. S’il y a un passage, il y a donc toutes les chances que l’entrée se trouve contre cette paroi, déclara Mathilde. On va descendre dans les caves.

- On ne devrait pas avoir trop de difficulté à la trouver, cette entrée. Il n’y a pas mille façons de cacher ce genre de trucs.
Mathilde défit le cadenas qui fermait un appentis. Une rampe électrique révéla bientôt une volée de marches disposées en colimaçon.
- Attention, la descente est très raide.
- En route vers l’enfer, plaisanta Mily.
Les marches ne les emmenèrent pas très profondément, pourtant Mily manqua trois fois de glisser. Sa grande taille lui rendait le trajet compliqué et il finit par se cogner contre le plafond. 
- Tu pourrais faire un peu moins de bruit ? demanda Mathilde. J’ai l’impression de faire équipe avec un sanglier.
- Il n’y pas d’autre accès que celui-là ?
- Non, tu es condamné à te pencher, désolée.
- Même à l’intérieur du manoir ?
- Je crois qu’il y en avait un sous le grand escalier. Mais mon grand-père l’a fait murer lors de la restauration de Val Rebours. On arrive. Ouvre les yeux, on est peut-être entré un peu trop décontractés.
Les caves du manoir étaient tout à fait vides. Pas de meubles, pas de caisses ou de cartons en attente de résurrection. Rien qu’un sol de terre de roche et des murs de briques. Sans les fils électriques courant sur les piliers, Mathilde et Mily auraient pu croire être les découvreurs d’une ruine antique, abandonnée depuis des millénaires aux courants d’air. Ne perdant pas un instant, ils effectuèrent une reconnaissance en règle de toute la cave sans rien remarquer.

- Quelqu’un a tout vidé ? demanda finalement Mily.
- Non. J’ai toujours connu la cave comme ça. Mon grand-père ne l’aimait pas beaucoup et il n’en a jamais rien fait.
- C’est la folie, soeurette ! Il y a au moins mille mètres carrés. Tu veux pas qu’on ouvre une boite de nuit ?  
Sans daigner répondre, Mathilde se dirigea vers un des murs de la cave.
- Bon. Ce doit être la paroi Ouest. Si nous allons au bout de notre hypothèse, la portion disparue du manoir devait se trouver au-delà de ce point précis. Voyons s’il y a une ouverture.
Mathilde fit glisser ses mains contre le mur sur toute sa longueur et sa hauteur. Elle recommença l’opération plusieurs fois, aidée de Mily. Mais ils ne remarquèrent rien. Il n’y avait pas de faille ou de portions cachées sur la surface de pierre.
- Voyons les autres.

Il leur fallut plus d’une heure pour inspecter tous les murs. Mais le temps ne leur apporta pas plus de découvertes. Il n’y avait visiblement rien d’autre à trouver dans cette cave qu’un froid mordant et une odeur de terre.
- Qu’est-ce qu’on fait ? On continue à catouiller les murs ? demanda Mily.
- Je ne sais pas. J’ai déjà fouillé les pièces du manoir. Si ce n’est pas ici…
- Ca pourrait être dehors, non ? Une trappe, un escalier, un trou ?
- Espérons le.
Après l’échec de l’exploration de la cave, ils sortirent donc du manoir et entreprirent de fouiller l’emplacement où avait dû se dresser la fameuse aile évanouie. Mais une surprise les attendait.
- Ok. Et maintenant, petite Mahaut ? demanda Mily. On plonge là-dedans ?
« Là-dedans » c’était un ensemble de buissons acérés de ronces et d’aubépines. Alors que Mily faisait la grimace, son téléphone portable sonna.
- Numéro inconnu, remarqua-t-il.
- Dépêche, c’est peut-être Luc.
- Allo j’écoute, prononça très poliment Mily. Oui… oui, ne quittez pas, elle était en rendez-vous, je vais vérifier qu’elle est actuellement disponible.
Mily tendit le téléphone à Mathilde en obstruant le micro.

- C’est toi Mathilde Levasseur ? Une certaine Nadiye Ercan veut te parler.
- J’avais donné ton numéro à cause du nom, chuchota-t-elle devant l’air moqueur de Mily. Allo ? Nadiye ? Oui, c’est moi. Bien sûr… maintenant ? Je ne suis pas très loin, disons dans dix, quinze minutes. Très bien.
Mathilde rendit le portable à Mily. Ses traits étaient redevenus saillants, lui donnant soudain un air grave.
- C’est la sœur d’une des victimes de la Heurte, dit-elle. Elle veut me parler rapidement. Je dois la voir au Trait. Tu me passes les clefs de ta voiture ?
- Pourquoi ? Je peux t’accompagner, ce serait plus pratique.
- Je vais faire vite, et puis il n’y a pas de temps à perdre. N’oublie pas, preux chevalier, que tu dois te rendre dans un autre endroit, dit Mathilde avec un air narquois.
- Ah oui ? Et où ça, mademoiselle Levasseur ?
- « Là-dedans », dit-elle en pointant le doigt sur l’amas de ronces.

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