Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Il y avait par endroits des flaques gelées qui reflétaient la lueur irisée du matin. La petite maison se situait un peu à l’écart du village, toute proche d’un bois. Elle était faite de briques et entourée d’un charmant jardin bien rangé que fermait une clôture blanche. Des décorations variées étaient suspendues sur la façade. Guirlandes, rennes, traîneau et figures joyeuses de père noël.
 
- Manque plus qu’une gentille famille avec un labrador et on peut l’utiliser dans une pub pour des céréales, remarqua Mily.
 
Mathilde se contenta tout juste de sourire. La nuit presque entière passée à chercher des pistes pour découvrir où pourrait se trouver une éventuelle cachette à Val Rebours l’avait laissé fatiguée. La matinée commençait à peine et elle ne tenait pas particulièrement à cet arrêt à l’ancien domicile de cet ingénieur disparu, ce Donelle. Elle aurait voulu courir jusqu’à Val Rebours, creuser partout pour découvrir tout de suite quelque chose, comme une gamine en quête d’œufs de Pâques. Mais il ne fallait négliger aucune piste, vérifier chaque détail. Quelque chose était sur le point de se passer, elle en avait bien conscience. Et puis cette maison était sur leur chemin, alors…
 
- Il y a de la lumière. Je vais y aller seule, c’est mieux. Tu pourrais leur faire peur, dit-elle pour taquiner Mily.
 
- C’est vrai qu’avec ta face de pansements, tu inspires tout de suite confiance.
Sans relever, Mathilde sortit de la voiture et avança sur la fine couche de givre qui couvrait les abords de la maison. Le portail s’ouvrait sans difficulté et comme elle ne trouva pas trace de sonnette, elle entra dans le jardin. Sur les pelouses couvertes de neige, on pouvait remarquer des traces d’animaux. Elle parvint vite à la porte du pavillon et sonna. Après une petite minute, la couronne de feuilles posée sur la porte frétilla et une fillette apparut.
 
- Bonjour, est-ce que ta maman ou ton papa sont là ? demanda Mathilde. Je voudrais leur parler, s’il te plait.
 
Durant quelques secondes, la petite fille la regarda fixement de ses yeux noirs. Puis, elle disparut sans un mot à l’intérieur de la maison. Troublée, Mathilde demeura sur le seuil jetant de petits coups d’œil vers le jardin et la voiture de Mily. Enfin, une femme qui devait avoir quarante ans se présenta. La fillette se tenait un peu en retrait, son regard dur toujours braqué sur la visiteuse.
 
- Bonjour… ? dit la femme sur un ton qui ressemblait à une question.
 
- Bonjour, excusez-moi de vous déranger. Cela va peut-être vous sembler étrange, mais je cherche des informations sur la famille d’une personne qui vivait ici il y a une vingtaine d’années. Monsieur Serge Donelle, est-ce que par hasard vous…
 
- Fichez le camp d’ici ! Je n’ai rien à vous dire !
 
 
D’un geste brusque, la femme claqua violemment la porte sur Mathilde. Consternée, celle-ci frappa de nouveau.
 
 
- Madame, s’il vous plaît. Pourquoi le prendre ainsi ? J’aimerais juste savoir si…
 
- Si vous ne sortez pas de chez moi immédiatement, j’appelle la police ! cria la femme à travers la porte.
 
- Mais ne vous énervez pas comme ça. Je veux juste parler.
 
- Je vous aurai prévenu, mon mari n’est pas loin et je n’ai qu’à appeler pour qu’il vous foute dehors. Partez maintenant et ne m’appelez plus au téléphone ! Ce qui a pu se faire il y a des années ne nous intéresse pas ! Laissez-nous tranquille !
 
La voix de la femme tendait du côté de l’hystérie et il sembla plus sage à Mathilde de partir.
 
- Très bien, je m’en vais. Mais je dois vous prévenir que la police pourrait bientôt venir vous interroger elle aussi sur cette question.
 
Aucune réponse ne vint de l’autre côté de la porte. Furieuse, Mathilde tourna les talons et traversa de nouveau le jardin. Alors qu’elle passait le portail, elle vit Mily lui faire des signes de la tête. Il indiquait quelque chose dans son dos. Elle se retourna enfin et aperçut la petite fille qui courait dans sa direction. Celle-ci s’arrêta juste devant Mathilde et la regarda aussi intensément qu’à son arrivée. Une impression de glace envahit son corps. De la porte entrouverte, une voix stridente s’éleva :
- Clara ! Clara !
 
Aussitôt, la petite fille prit les mains de Mathilde et y déposa un petit morceau de chiffon noué. Puis, elle fit soudain demi-tour et courut jusqu’à la maison. Après un dernier regard vers elle, la porte se referma avec fracas derrière la petite. Mathilde remonta à bord de la voiture. Elle regardait avec attention le petit morceau d’étoffe que lui avait donné la petite.
 
- On dirait que la fille m’a plus à la bonne que la mère, dit-elle.
 
- Pourquoi ?
 
- Je crois que c’est un épève qu’elle m’a donné.
 
- Un quoi ?...
 
- Un épève. Tu dois connaître, ça porte aussi beaucoup d’autres noms. C’est censé être une petite silhouette humaine. Beaucoup de gens par ici en mettent encore le long de leurs barrières ou de leurs clôtures.
 
- Et à quoi ça sert ?
 
- Ce sont des épouvantails qui empêchent les mauvais esprits d’entrer. C’est généralement fabriqué par les enfants. Tu n’en as jamais fait à l’école ?
 
- Désolé, j’ai pas été élevé par les sorcières.
 
- En principe, quand on offre un épève à un inconnu, c’est qu’on a vu quelque chose derrière lui. Quelque chose de dangereux.  
 

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