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La villa de Philip Marient s’élevait sur les hauteurs du lac Léman, il ne fallut que dix minutes à la Mercedes pour l’atteindre. La propriété était composée de plusieurs chalets dont deux avaient la taille d’hôtels intercontinentaux. Une énorme activité se déployait partout dans cette fourmilière où flottaient des bannières à la gloire du groupe Marient. Une armée d’ouvriers s’activait à décorer les balcons et à poser de grands lampions le long des chemins. Des camionnettes de traiteurs formaient une ligne régulière qui avançait par à-coups. Partout, on hissait avec bruit des banderoles colorées et des lignes de drapeaux. On déblayait la neige fraîche. De grosses décorations étaient suspendues aux arbres et sur les façades. Philip Marient devait attendre beaucoup de monde pour sa réception de Noël, et Luc n’avait aucun mal à imaginer les jolies robes et les smokings qui envahiraient les lieux à la nuit tombée. Après avoir franchi plusieurs haies de barrières et croisé une bonne dizaine de gardes, la voiture s’arrêta finalement au pied d’un chalet aux dimensions plus modestes mais à la décoration magnifique de bois sculpté. Devant les garages, on pouvait voir des voitures de sport italiennes, une collection impressionnante de bolides allemands et plusieurs énormes Hummer à l’allure de char d’assaut pailletés. Domfront fut poussé hors de la voiture et un homme le fouilla sèchement.
- Suivez-moi, ordonna l’homme qui l’avait accompagné depuis la banque.
Ils entrèrent dans le chalet. Un immense sapin reposait contre un pan de mur. Il ne portait que peu de décorations, ce qui accentuait sa beauté. Des centaines de paquets cadeaux avaient été disposés devant lui. Ils avaient toutes les tailles et toutes les couleurs. Luc Domfront et son cerbère gravirent un escalier de bois rougi. Même au premier étage, la décoration évoquait quelque palais de féerie, des guirlandes et des petits pantins de bois avaient été répartis un peu partout. L’homme ouvrit bientôt une porte et demanda à Domfront d’entrer.
- Attendez, dit-il d’une voix caverneuse
Il referma vivement derrière lui, laissant Domfront seul. C’était un salon à l’aménagement magnifique, où il faisait très chaud. Luc ne put s’empêcher d’admirer la beauté des meubles qui l’emplissaient. Face à des canapés de cuir, de larges fenêtres s’ouvraient sur la région. Le panorama qui s’offrait depuis les baies vitrées était saisissant : on pouvait apercevoir à perte de vue les bords du Lac, les forêts, les villes et les villages. Le ciel clair et les sommets montagneux.
- Joli, n’est-ce pas ?
Domfront laissa la vue et se tourna vers l’homme qui venait d’entrer par une autre porte. Il était assez âgé mais paraissait encore alerte malgré sa canne. Un magnifique costume cendré lui donnait un air de chevalier d’un autre temps.
- Très joli, oui…
- Puis-je vous proposer un rafraîchissement, monsieur Domfront ? demanda le vieil homme. Je sais qu’il est encore tôt, mais peut-être voudriez-vous quelque chose ?
- Non, merci. Je suis malheureusement assez pressé.
- Quel dommage. Mais je comprends, il ne faut jamais abandonner trop longtemps les affaires.
Il n’y avait pas de trace d’accent dans sa voix, mais sa manière trop parfaite de prononcer les mots laissait deviner que le français n’était pas sa langue maternelle.
- Vous vouliez me voir, monsieur Marient ?
- Oui, asseyez-vous, je vous en prie. Je tiens tout d’abord à vous présenter mes excuses pour la manière quelque peu cavalière dont ont usé mes amis pour vous mener jusqu’à moi.
Domfront ne répondit rien, se contentant d’un petit sourire en coin. Il ne s’assit pas.
- Voyez-vous monsieur Domfront, reprit Marient, mon fils est un idiot.
- Cela arrive.
- Oui, sans doute. Mais jusqu’ici, ce n’était pas la caractéristique principale de la famille. Je suis très peiné par sa bêtise, aussi je me vois dans l’obligation de reprendre les choses en main. Moi-même.
- Cela semble être une sage décision.
- Il m’est plaisant de vous l’entendre dire, commenta Philip Marient en rejoignant Luc devant les immenses vitres du salon. Voyez-vous, toute cette affaire est regrettable et je suis certain que nous pourrons y mettre un terme facilement.
- Si c’est un terme heureux, j’en serai ravi.
Marient souriait d’un air malin, il s’approcha de Domfront, jusqu’à presque le toucher.
- Les choses sont très simples, monsieur Domfront. Je veux la marchandise et maintenant !
En un instant le visage du vieil homme avait changé, comme celui d’un félin qui s’élance soudain pour mordre.
- Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, répondit Domfront impassible.
- Vous compreniez très bien comment vider le coffre de la banque ! Mais je ne paie pas cinq millions pour du vent ! Mon fils est un imbécile et la manière dont il a géré cette affaire est pathétique, mais je suis d’une autre trempe et je peux vous garantir qu’on me donnera ce que j’ai payé !
- Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, répéta Domfront en espaçant bien chaque mot. Il n’y a que quelques jours que je suis en France, je pense que vous devez le savoir. De quelle « marchandise » parlez-vous ?
Marient soupesa Domfront du regard, il semblait être calmé mais le frémissement d’un de ses sourcils montrait que la violence n’était jamais très loin du vieil homme.
- Monsieur Domfront, je ne pense pas que vous ayez conscience de la situation dans laquelle vous vous trouvez.
- Ce qui m’importe, c’est de retrouver mon frère vivant et en bonne santé. Je me moque du reste. Je me fous de vos histoires.
Marient regardait Domfront de son regard perçant, il semblait réfléchir.
- Je pense que votre frère m’a volé quelque chose. Et cette… chose, m’est indispensable. J’ai été patient et j’ai respecté ma part du marché. Je ne suis pas un brigand, monsieur Domfront. Je suis un homme d’affaires. Mais si on essaie de me flouer, je suis obligé d’agir. Même si c’est mon fils qui a commis l’erreur de croire au sérieux de monsieur Martin Dampierre.
- Nous pouvons peut-être nous arranger, si Vincent est vraiment impliqué dans une affaire avec vous, je peux vous dédommager.
Marient partit d’un rire asmathique qui le fit rapidement tousser. Le fait de rester debout devenait fatiguant pour lui.
- Ne jouez pas au plus fin, je sais d’où vous arrivez. Vous connaissez ce genre de transaction, n’est-ce pas ?
Domfront ne répondit pas. Marient était bien imprudent dans ses déclarations. Un homme de sa trempe ne pouvait commettre ce genre d’erreur. Que craignait-il pour être si pressé de récupérer cette « chose » ? Est-ce que même le grand méchant loup avait peur du monstre caché sous son lit ?
- Votre petit frère ne m’intéresse pas, reprit le vieil homme. Je veux ce que mon argent a payé. Si vous me le procurez, vous pourrez garder ce que contenait le coffre. J’ai beaucoup d’amis, les papiers peuvent être faits à votre nom en quelques jours. Mais j’ai trop attendu, j’ai des impératifs et c’est ma propre vie qui est à présent menacée. Je ne serai plus aussi aimable que ces derniers jours, monsieur Domfront. Vous avez tout intérêt à me dire où se trouve votre frère.
- Et quand vous l’aurez trouvé ? Que se passera-t-il ?
- Je vous répète que je me moque de lui. Dès que j’aurai ce que je veux, il ira se faire pendre où il voudra. Malgré ce qu’en disent les poètes, un meurtre est toujours une chose déplaisante.
- Et vous en savez quelque chose.
- Et vous aussi, n’est-ce pas ?
Les deux hommes se fixèrent du regard pendant quelques instants, chacun cherchant une faille.
- Accordez-moi encore une semaine pour mettre fin à cette affaire, prononça finalement Domfront.
- J’ai trop attendu, jeune homme ! Et je n’ai aucune garantie de ce qui se passera si vous mettez la main dessus !
- Alors que proposez-vous ?
Marient redevint calme. Ses sautes d’humeur semblaient être sa marque de fabrique.
- Monsieur Domfront, je vais être honnête. Je sais qui vous êtes, j’ai appris beaucoup à votre sujet. Vous et moi, nous sommes de la même eau, et vous le savez bien. Tous les deux des ennemis du monde. Votre frère ne connaît rien à notre univers, son inconscience en est la preuve. Je vais donc vous proposer un pacte. Si dans exactement vingt-quatre heures, vous pouvez me fournir ce qui était prévu, j’oublierai tout le reste. Sinon…
- Vous étiez en lien avec Martin Dampierre, c’est ça ?
Marient regarda Domfront avec un air pétri de méfiance.
- Si je dois faire vite, j’ai besoin de ces renseignements, reprit Luc. C’est Martin Dampierre qui a vendu cette « chose » à votre fils ? Il devait la déposer dans le coffre. C’est pour cela que vous m’avez laissé y entrer, pour être sûr que je n’étais pas le nouveau porteur.
- Vous le savez bien.
- Vous avez été en contact avec mon frère ?
- Non, mais je sais de source sûre qu’il était lié à cette découverte.
- C’est vous qui avez fait tuer Dampierre ?
- Bien sûr que non. Surtout de cette façon grotesque.
- Est-ce que vous savez ce qu’est le « sang de l’Ogre » ?
- C’est cette chose que Dampierre vous avait vendue, nous sommes d’accord ? insista Luc.
- Si vous voulez, admit Marient.
- J’imagine que vous ne me direz pas de quoi il s’agit ?
- Vous imaginez bien, monsieur Domfront. Demandez plutôt à votre petit frère.
Luc Domfront se replongea dans la contemplation du paysage. Cela ne servait à rien d’insister, Marient ne dirait rien de plus. Ce qui était important à présent, c’était de sortir de cette pièce surchauffée et de retrouver l’air libre.
- Très bien, j’accepte le marché, dit-il sans se retourner.
- A la bonne heure ! Je savais que nous pourrions nous entendre.
- Nous ne nous entendons pas, répliqua Luc, et je n’ai rien à voir avec les individus de votre espèce.
- Je pense exactement le contraire, mon jeune ami. Vous aussi refusez le commun, n’est-ce pas ? Vous aussi voulez tracer votre propre route ? Le monde vous dégoutte par sa bassesse et sa laideur. Je pense que nous pourrions nous entendre plus encore que vous ne le croyez.
- Je connais les gens comme vous, monsieur Marient. Vous prétendez rêver d’un monde mythique de force et de grandeur, mais vous n’êtes finalement que des lâches qui frappent les plus faibles et nagent dans les plus bas commerces.
Vous avez toujours échoué et vous échouerez toujours.- Vous n’avez pas idée de ce en quoi j’ai pu rêver, jeune homme ! Vous ne savez pas ce que j’ai pu effleurer ! Le pouvoir total. La justice naturelle.
- La justice naturelle ? ricana Luc en se retournant enfin. Je sais ce que cela veut dire pour un fasciste comme vous. Je l’ai vu à l’œuvre à d’autres endroits. L’immoralité comme une vertu ? Le surhomme délié de ses chaînes « bourgeoises », c’est ça ? Celui qui peut sans crainte égorger les fillettes et violer les animaux ? Celui qui, sous prétexte de cracher au visage des dieux, brûle dix mille hommes au petit déjeuner ?
- Vous perdez la raison, monsieur Domfront ! Avez-vous oublié où vous êtes ? Savez-vous ce qui pourrait vous arriver sur un simple appel de ma part ? s’emporta Marient.
- Je n’ai pas oublié. Vous avez besoin de ce sang de l’Ogre pour survivre. Et puis, on sait que je suis ici. On saurait également à qui s’adresser si je n’en revenais pas.
- Vous avez bien confiance en vous…
- Je fais ce que j’ai à faire, répliqua Luc d’une voix de glace.
Soudain, Marient partit d’un grand rire. Il se leva puis posa des yeux souriants sur Luc. Il paraissait beaucoup s’amuser à présent.
- Voilà à quoi aurait dû ressembler mon fils ! Vous ne voulez toujours rien boire ?
- Non.
- Et bien moi, je vais prendre un verre. Vous savez monsieur Domfront, si la vie m’a appris quelque chose, c’est que les gens ne demandent qu’à être dominés, piétinés et même détruits s’ils pensent que cela les mène quelque part. Sur cette terre ou après leur mort. Mais à présent, je sais qu’il n’y a aucun chemin, que nous remuons juste dans les flammes du monde, que nous ne sommes pas ceux qui en sont réchauffés. Voyez-vous, les êtres comme vous et moi ne seront jamais assis autour du feu, ils seront toujours dedans. Santé !
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