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Rouler de nuit avait toujours plu à Luc Domfront. Cette impression de n’être qu’une lumière mouvante au creux des ténèbres avait quelque chose de rassurant. La voiture flambant neuve du père de Mily était une grande berline allemande, lourde et sécurisante. Mily avait bien insisté sur les précautions à prendre pour faire telle ou telle chose, car son père semblait être un vrai maniaque pour tout ce qui concernait son véhicule. Pour finir, Domfront avait promis qu’il laverait lui-même la voiture au retour, ce qui avait un peu détendu Mily. La vie quotidienne prend parfois des chemins insoupçonnés pour rappeler qu’elle se poursuit pour le reste du monde, même quand vous traversez des moments exceptionnels et dangereux. Qu’allait trouver Domfront dans ce coffre suisse ? Peut-être rien, comme le pensait Mathilde ? Mais cela ne paraissait pas logique. Si une clef avait été remise à Vincent ou à Dampierre, ce n’était pas pour ouvrir un coffre vide. A moins qu’ils aient eu quelque chose à y déposer ? S’agissait-il d’une transaction ? Du donnant-donnant ? Comment savoir ? Les lumières de Paris s’éloignaient déjà dans le dos de Domfront.
- Encore 5 heures et demie de route, pensa-t-il.
Il eut un instant l’envie d’allumer la radio, d’entendre une voix, n’importe laquelle, mais il se retint. Après tout, les interminables lignes droites de l’autoroute étaient un bon endroit pour tenter de faire le point sur tout ce qu’il venait de traverser. Les quelques heures de sommeil dont il avait profité lui avaient fait un bien énorme. Reprendre dans l’ordre, donc.
D’abord, Vincent était vivant. C’était le plus important. Et la manière dont il avait pu disparaître à Val Rebours et échapper aux recherches de la police tendait à montrer que quelqu’un veillait sur lui. C’était le côté pile de l’histoire. Mais il y avait l’autre visage. Celui du sang sur sa figure et de sa présence au milieu d’un champ de cadavres. Celui de la terreur qu’il portait dans les yeux. Une vision qui en rappelait une autre et qui faisait courir des frissons sur les épaules de Luc. D’une manière où d’une autre, Vincent faisait partie de tout cela, de toutes ces ténèbres. On avait visiblement cherché à l’attirer grâce à Line. Elle avait dit qu’elle travaillait pour Dampierre. C’était donc lui qui tenait les rênes du problème. Ce devait être lui qui était en contact avec Marient.
- Récapitulons, prononça Domfront. Dampierre travaille avec Jérôme Amiel. Amiel subit une crise foudroyante et se retrouve placé en clinique. Dampierre et Marient sont soudain en affaire. Dampierre attire Vincent pour une raison inconnue. Un cadavre est trouvé dans la forêt, sans que l’on sache si cette affaire est liée ou non au reste. Dampierre est tué presque dans le même créneau horaire et de la même manière. Vincent disparaît. Des inconnus fouillent Val Rebours. J’arrive à Paris et des visiteurs vident l’appartement de la rue Doré. Je pars pour la Normandie. Je découvre le cadavre de Dampierre. Je poursuis Mathilde sur la lande et trouve les feuillets Nauville. Je…
Un souvenir précis venait de remonter à l’esprit de Domfront. Cela pouvait avoir son intérêt.
- Révèle comme un imbécile à Line que je vais me rendre à la bibliothèque. Voilà comment notre ami aux taches sur les joues peut m’attendre sur place en se faisant passer pour un employé. Elle l’a prévenu. Donc, l’homme aux taches est en contact avec Line. A moins qu’il n’ait intercepté notre conversation. Il connaissait aussi Vincent d’après ce que m’en a dit madame Nunes, peut-être Line lui avait-elle présenté…
Quelques nouvelles pièces prenaient place dans son cerveau. Des aspects, des faits qu’il n’avait pas reliés, devenaient soudain parlants.
- A la bibliothèque, l’homme me laisse trouver des indications sur Nauville fils mais pas sur le père. Pourquoi ? Le fait-il exprès ? Est-ce qu’il profite de mon absence comme d’un coup de chance ? Est-ce qu’on lui donne soudain un ordre ? Impossible de savoir. Ensuite, je rencontre ce journaliste…
Domfront faillit sortir de la route. Le journaliste ! Il l’avait complètement laissé de côté ! C’était pourtant lui qui avait trouvé l’adresse d’Amiel. Il aurait très bien pu prévenir quelqu’un de cette information. L’article qu’il avait promis sur la disparition de Vincent était-il paru ? Avait-il trouvé d’autres choses ? Domfront sortit sur l’aire de repos la plus proche et se précipita vers une cabine téléphonique. Les coordonnées de Chanin étaient archivées dans son portable et il put rapidement composer le numéro. Plusieurs sonneries. Puis une voix éraillée.
- Oui.
- Chanin ? Luc Domfront à l’appareil. Je suis désolé de vous appeler à cette heure mais j’ai des choses qui pourraient vous intéresser.
- J’écoute.
- Vous… vous allez bien ? demanda Domfront qui n’était pas sûr de reconnaître la voix du journaliste.
- Où êtes-vous ?
Domfront raccrocha violemment le combiné. Ce n’était pas Chanin qui venait de lui parler, il en était quasiment certain. La police ? Les hommes de Marient ? Comment savoir ? Il eut soudain envie d’appeler Mathilde pour la prévenir du danger. Mais du danger de quoi ? Tout était danger à présent. Il remonta finalement à bord de la voiture et reprit la route de Genève. La route du coffre.
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