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Mathilde se regardait dans le miroir de la petite salle de bain de Mily. Elle venait d’enlever son pansement et constatait les dégâts. Tout le tour de son nez était encore meurtri, teinté de bleu et de vert. Son œil droit était un peu moins gonflé et la petite plaie qui courait sur son arcade avait durcie. Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un geste rapide, elle étala de la pommade sur sa peau et sortit un pansement propre d’un sachet plastique. Elle posa délicatement le morceau de coton et appuya sur les bords pour que l’accroche soit parfaite. Elle sursauta dans un réflexe de douleur puis releva les yeux vers le miroir. Elle avait peur. Le souvenir de ce qu’on lui avait fait le matin lui revenait. La crainte aussi. Elle prenait conscience du risque qu’elle avait couru toute la journée. Enfin, elle se rendait compte de l’état d’inconscience qui avait été le sien durant tout ce temps. Et de sa chance aussi. On avait eu mille occasions de l’agresser. On avait eu mille occasions de la tuer. Et pourtant, on n’avait rien fait. Oubliée la menace directe proférée dans la librairie Pyme ? Est-ce que ce n’était qu’une phrase sans suite ? Ou bien l’avait-on laissée libre pour mieux la saisir au moment voulu ? Il sembla à Mathilde que quelqu’un bougeait dans la cabine de douche. Elle se tourna soudain, percée d’une peur panique. Il n’y avait pourtant personne, un simple courant d’air avait fait osciller le rideau. Une horreur irraisonnée commençait à grandir en elle. Elle se sentait de plus en plus terrifiée, dégouttée par toute cette situation, toute cette ambiance. Il n’y avait pas un bruit dans le « studio » de Mily. Même Luc n’émettait pas un son en dormant sur le vieux canapé déglingué.
Mathilde sortit de la petite salle de bain et se figea au milieu de la moquette épaisse. Sur un meuble, reposait une des publications qu’elle avait achetées le matin chez Pyme. Une de ces étranges revues des « lumières noires ». Une page avait été marquée par Mily. Au dessus d’un article, on pouvait voir le dessin monstrueux d’un loup gris ouvrant toute grande sa gueule, prêt à dévorer tout ce qui se trouvait entre le ciel et la terre. Fenrir, le loup dévoreur, l’abomination sauvage. La jeune femme contempla longtemps la terrible figure. La grande peur montait toujours en elle. Toujours plus présente. La modernité, le calme, l’aspect rassurant de la pièce qui l’entourait, tout tombait en morceaux devant les assauts d’une terreur qu’elle ressentait comme très ancienne. Elle respira profondément, comme si elle s’était trouvée au sommet d’une montagne. Puis son regard se posa sur Domfront. C’était la première fois qu’elle pouvait le détailler ainsi. Ses yeux s’accrochèrent sur son visage fatigué, sur ses traits tirés, puis ils glissèrent vers la marque qu’il portait sous la tempe. « Le signe de l’Ogre », pensa-t-elle. Qui avait pu marquer ainsi Domfront et dans quel but ? Prévenir d’un danger ? Mais prévenir qui ? Y avait-il un rapport avec ce qu’elle avait découvert dans les documents allemands ? « Le porteur de la marque », pouvait-on y lire. Son grand-père aussi connaissait la marque, il avait même précisé que le porteur était une clef. La clef de ce sang de l’Ogre ?
- Le signe de l’Ogre mènerait au sang de l’Ogre, cela serait logique, pensa-t-elle.
Un bruit de frein dehors la fit de nouveau sursauter. La douche lui avait fait beaucoup de bien, mais lui avait enlevé la carapace construite dans l’action des dernières heures. Elle se sentait soudain très lasse, vide. Elle aurait tant voulu que Mily soit déjà revenu de son rendez-vous. Elle aurait tant voulu se sentir protégée par quelqu’un. Depuis combien de temps quelqu’un ne l’avait-elle pas prise dans ses bras ? Des mois. Depuis cette horrible journée où son grand-père avait été saisi par la maladie. Elle ne se l’était jamais avouée, mais sa solitude fière et assumée avait été un masque. Elle avait été heureuse de contacter Mily, de retrouver l’ami incroyable qu’elle avait côtoyé quatre ans plus tôt sur les bancs de la faculté. Elle avait été heureuse deux heures auparavant, quand Luc lui avait pris la main dans le bureau de Ledon en lui disant de le suivre parce qu’il avait compris. Parce qu’il savait où il fallait se rendre. Elle qui avait toujours cherché à ne suivre personne, avait senti ses forces revenir en courant à ses côtés. Un bref instant, elle eut envie de s’endormir à son tour sur le vieux canapé déglingué, contre Domfront. Dormir. S’enfuir.
Dans le noir, Domfront faisait face à d’énormes yeux rouges. Ce regard serpentin ne bougeait pas. Au dehors, la tempête de neige se poursuivait et toute la muraille était parcourue de tressaillements. Luc serrait plus fort son épée et se forçait à ne plus trembler. Il pouvait sentir autour de lui l’air s’échauffer du souffle du monstre. De tous côtés, les murs tonnaient de sa respiration syncopée. Et une phrase montait dans sa tête, définitive et dure : « Je ne peux pas le vaincre ».
Luc Domfront glissa son pied vers l’arrière et toucha une flaque d’eau glacée. Enfin le regard écarlate s’abaissa. Les yeux se déplacèrent avec vivacité. Tout l’espace semblait remuer. Luc se campa sur ses jambes, attendant l’assaut. « Je ne peux pas le vaincre ». Le regard disparut soudain, laissant l’endroit dans le silence total. Il faisait si noir maintenant. Luc bloqua sa respiration. Il savait. On allait l’attaquer et il allait être vaincu. Dans la nuit. Mais une voix s’éleva dans le château. Un murmure qui courait. « Luc ? Ca va ? Luc… »Lentement, le visage tuméfié de Mathilde apparut devant lui. Il eut un sursaut.
- Il est onze heures et demie, ajouta-t-elle comme pour le rassurer. Vous m’aviez demandé de vous réveiller, vous vous rappelez ?
Domfront avala sa salive. Ses yeux avaient du mal à s’ouvrir.
- Merci. Je faisais un cauchemar.
- Vous voulez un sandwich ? demanda la jeune femme. Il ne faut pas se fier à leur aspect, ce n’est pas mauvais.
Domfront confirma de la tête. La soudaine présence de Mathilde près de lui avait fait fuir les dernières ombres de son rêve noir.
- Mily n’est pas là ? demanda-t-il en se redressant avec difficulté.
- Il ne devrait pas tarder. Je crois qu’il est allé vous récupérer une voiture. Voilà du café.
- Merci. Je n’avais pas dormi depuis… je ne me souviens même plus.
Mathilde garda le silence pendant quelques instants. Elle respirait mieux et la peur qui l’avait tétanisée semblait passée.
- Je voulais vous dire, hésita-t-elle. Pour ce qu’a dit Ledon à propos de Dampierre et moi… je n’ai jamais aimé Martin mais je l’ai fréquenté pendant un temps, c’est vrai, je…
- C’est bon, répondit Luc avec un sourire gauche, ça ne me regarde pas. Nous n’avons pas à nous raconter nos vies, juste à nous dire ce qui est important.
- Mais je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous mens, ajouta Mathilde.
- Pas de problème. De toute manière, on danse un peu sur le même pied, non ? Plus on avance et plus on découvre que les gens que ne voulons protéger sont au cœur du problème. Mais nous savons aussi qu’ils ne peuvent pas être le problème, n’est-ce pas ?
Mathilde regarda Domfront avec douceur. Elle était heureuse de ce qu’il venait de dire. Elle en avait besoin. La tranquillité de ce lieu et de ce moment rendait les dangers assez lointains. Après la course des derniers jours, Domfront et Mathilde profitèrent au maximum de ces instants. Ils ne parlèrent pas beaucoup, échangeant surtout des commentaires sur le garage aménagé de Mily et le goût des sandwiches végétariens qu’il leur avait préparés. Mais une complicité inattendue se nouait et un bref moment, ils semblèrent tout à fait oublier la course des choses. Mily finit par rentrer quelques minutes plus tard, l’air ennuyé.
- Bon, j’ai pas pu m’arranger comme je le pensais mais… tu peux prendre la voiture de mon daron. Il n’en a pas besoin demain, je lui dirais que je l’ai empruntée. Evite juste de te faire contrôler… et surtout de l’érafler. Là, je ne pourrais plus garantir notre sécurité, dit-il en souriant.
- Alors je pars tout de suite, répondit Luc en se levant. Je ne vous appellerai pas avant mon retour, par sûreté. Sauf cas d’extrême urgence. Faites attention à vous…
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