Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Les abords de l’ancien échiquier de Normandie sont parmi les mieux préservés de la vieille ville de Rouen. A présent transformé en palais de justice, le majestueux bâtiment à la façade de dentelle gothique fait face à un enchevêtrement tordu de rues et de passages médiévaux. Le cabinet du docteur Jean-Charles Ledon ne se trouvait qu’à quelques pas de là, au coin de la rue aux Juifs et d’une ruelle pavée. Les déplacements étaient difficiles car les gens profitaient des derniers jours avant Noël pour remplir leurs sacs de toutes sortes de cadeaux. Mathilde et Domfront durent jouer des coudes pour parvenir au palier de l’immeuble de bois qui abritait le cabinet médical. Mily était resté en arrière, au chaud, pour essayer de joindre les anciens domiciles des disparus du chantier du pont. Enfin, ils arrivèrent devant la porte des « cabinets des docteurs Ledon, Auran et Lisdonnelli ». La jeune femme sonna à l’interphone.
 
- Le cabinet est fermé. Revenez lundi, dit une voix pressée.
 
- Nous devons voir monsieur Ledon. C’est très urgent, répondit fermement Mathilde.
 
- Il ne peut pas vous recevoir. Revenez lundi.
 
Luc Domfront vint à son tour à l’interphone.
 
- Bonsoir Mademoiselle, je suis désolé d’insister mais pourriez-vous faire dire à monsieur Ledon que nous passions le voir avant de le mettre en cause dans le meurtre de Martin Dampierre. Si nous ne sommes pas reçus, tant pis. Nous partons pour un commissariat de police.
Il aura les détails demain à l’aube, à l’heure légale de perquisition. Bonne soirée.
 
Presque instantanément, un bourdonnement se fit entendre et la porte de l’immeuble s’ouvrit dans un cliquetis. 
 
- C’est incroyable cette peur que la simple mention du mot « police » fait naître chez les honnêtes gens, dit Domfront en souriant.
 
 
Mathilde et Luc furent rapidement introduits dans le cabinet de Ledon. C’était un homme grand à l’aspect fragile et aux cheveux grisonnants. Il était habillé d’une blouse couvrant un pull épais. Il ne les salua pas.
 
- Je ne goûte pas beaucoup la plaisanterie, leur déclara-t-il. Je vous donne deux minutes pour vous expliquer.
 
Domfront s’avança vers Ledon sans dire un mot et promena son regard dans le cabinet, comme le ferait un homme en visite dans un appartement à louer. Mathilde resta en arrière.
 
- C’est un joli cabinet que vous avez là. La clientèle doit être plutôt huppée pour que vous fassiez tant d’efforts dans le tape-à-l’œil, dit finalement Domfront.
 
- Je n’ai que faire de vos conseils de bon goût, allez-vous me dire ce que vous attendez de moi ! s’emporta Ledon. Je vous préviens que vous ne m’impressionnez pas le moins du monde.
 
- Alors pourquoi nous avoir fait monter ? demanda Domfront en s’approchant toujours plus de Ledon.
- J’ai reconnu la silhouette de mademoiselle Amiel par la fenêtre, voilà tout. Je pense qu’elle n’est pas responsable de vos débordements inacceptables...
 
Ledon fit quelques pas vers Mathilde et continua sur un ton contrit.
 
- Chère petite, je peux imaginer la peine qui vous habite après la mort de l’homme que vous aimiez, mais je vous certifie que je n’ai rien à y voir de près où de loin. Je ne peux malheureusement vous offrir que ma sincère compassion.
 
Domfront se tourna vers Mathilde. Les yeux de la jeune fille faillirent exploser et le rouge s’ajouta au bleu qui colorait ses joues. Un silence lourd envahit le cabinet. Ce fut finalement Domfront qui le rompit.
 
- Bon, assez joué, connaissez-vous le nom de Philip Marient ?
 
- Non, ça ne me dit rien.
 
- Vous êtes certain ? Nous avons des preuves que cet homme finance largement la Geste Française à laquelle vous appartenez.
 
- Je ne connais pas tous les donateurs de notre cause, vous m’en excuserez. A présent, je vous demanderais de sortir, ou cela pourrait mal tourner. Je n’apprécie pas votre comportement. Vous connaissez le chemin.
 
Domfront s’approcha du médecin, qui fit d’instinct un pas en arrière.
 
- Vous avez tout à fait raison, tout ça pourrait très mal tourner, reprit Luc. Je vous demande donc une dernière fois si vous savez quels liens unissaient Philip Marient à Martin Dampierre ? Je vous conseille de me répondre.
- Je viens de vous dire que je ne connais pas ce monsieur Marient, je ne vois donc pas ce que je pourrais savoir à propos de ces relations. De plus, je vous conseille de surveiller votre langage, je n’ai pas à supp…
 
Luc empoigna avec force le col de Ledon et, après l’avoir décollé du sol, il le poussa contre un mur en pressant les poings contre son cou.
 
- Ecoutez docteur, nous n’avons pas de temps à perdre. Que savez-vous des liens de Dampierre avec Marient !
 
- Je… je vous jure que je ne sais rien, balbutia Ledon
 
- Vous êtes bien le président de l’association du vieux mur, n’est-ce pas ? demanda Mathilde en approchant à son tour.
 
- Je ne connais pas d’association de ce nom.
 
- J’ai pourtant une copie d’une parution au Journal Officiel où votre nom apparaît en toutes lettres. C’est une erreur d’impression ? demanda Mathilde pendant que Luc secouait violemment le col de Ledon.
 
- Non, effectivement je me souviens maintenant, avoua-t-il finalement. Mais l’association n’existe plus depuis près de quinze ans. Elle n’a jamais fait grand-chose… ce n’était qu’un nom. Une coquille vide.
 
- Vous savez tout de même qu’elle a organisé un chantier de fouilles où sept personnes sont mortes ? demanda Luc.
- C’est faux, les morts de la Heurte sont arrivées après la fin du chantier, le « vieux mur » ne peut pas être tenu pour responsable de ce qui s’est passé !
 
- C’est impressionnant de voir à quelle vitesse la mémoire vous revient, docteur, fit remarquer Luc Domfront.
 
- Et bien oui, je l’avoue, la police est venue me voir. Ils se demandent si cette affaire à quelque chose à voir avec les meurtres des derniers jours.
 
- Et qu’est-ce que vous en pensez vous-même ? interrogea Luc en le secouant de nouveau.
 
- Que c’est totalement idiot ! La Heurte était un accident. Je n’ai jamais suivi ce que faisait le « vieux mur », j’ai simplement prêté mon nom lors de la création. C’est courant, non ?!
 
- Et qui vous avait demandé un coup de main ? Ce devait être quelqu’un en qui vous aviez confiance pour lui abandonner tous les pouvoirs légaux et financiers comme ça ? demanda Domfront.
 
- Je n’ai rien à vous dire, je ne sais même pas qui vous êtes.
 
Ledon semblait au moins dire la vérité sur ce point-là. La marque de Domfront ne lui inspirait rien.
 
- Ecoutez, reprit le médecin, je n’ai rien à cacher et je répondrai aux nouvelles questions que la police pourrait me poser. Mais si vous ne me lâchez pas tout de suite, je vous jure que... de toute façon, je ne sais rien des comptes en banque des uns et des autres et…
Luc Domfront se figea soudain. Il y avait quelque chose. Un mot.
 
- Qu’est-ce que vous avez dit ? demanda-t-il en reposant Ledon.
 
- Que je ne sais rien de…
 
- Viens Mathilde, ajouta le jeune homme en laissant tomber Ledon au sol, je crois que j’ai compris.
 
Et, sous le regard éberlué du docteur, il saisit la main de Mathilde et l’entraîna au-dehors. 
 

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