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La grande salle de la bibliothèque centrale de Rouen était glaciale. Cette impression était encore accentuée par le peu de personnes qui s’y trouvaient. Mathilde tapotait du bout des doigts sur la table où elle s’était installée. Mily n’arrivait toujours pas, il avait maintenant près de vingt minutes de retard. Et la jeune femme commençait à avoir peur pour lui. S’il lui était arrivé quelque chose ? Dans quel danger avait-elle précipité son ami ? Avait-il lui aussi été pris pour cible par une ombre ? Elle ne se le pardonnerait pas si jamais… non ! Il ne fallait pas penser à ce genre de chose. En fait, il convenait de ne penser à rien. Tout lui semblait sombrer, tout lui semblait tomber. Mieux valait même éviter de penser qu’il ne fallait pas penser. Après tout Mily n’était pas très ponctuel, tout était donc normal. Normal. Ce n’était vraiment pas le mot qui convenait à toute cette situation. Vraiment pas le mot qui s’appliquait à ce qu’elle venait de découvrir dans les archives à propos de cette association du vieux mur. Vraiment pas le mot qui lui venait en tête quand elle se surprenait à chercher une présence hostile derrière elle.
- Désolé soeurette, j’attendais un coup de fil, s’excusa Mily en s’asseyant devant la jeune fille.
- Ce n’est pas grave. J’ai découvert des tas de choses et je vais encore avoir besoin de toi, répondit Mathilde en évitant de laisser voir son trouble.
- Ce que j’apporte n’est pas mal non plus. Mais je t’en prie, honneur aux jolies filles.
- Pour commencer, j’ai rencontré les proches des disparus que j’ai pu trouver dans la région. Il y a plusieurs « problèmes ».
- Quelle surprise ! ria Mily.
- D’abord, le chantier à la Heurte n’était pas organisé par l’université. Je n’ai pu trouver aucune trace de son but ou de son intérêt scientifique. Il n’était lié à aucun autre organisme officiel. Il n’y aucune explication logique à son existence. Des fouilles avaient déjà eu lieu dans ce secteur, un an plus tôt. Officielles celle-là. Quelques découvertes mineures avaient été faites sur un ancien four gaulois. C’est très fréquent dans le coin, la forêt servait beaucoup à ce genre de chose. Mais il n’y avait strictement rien de plus à trouver. C’est un non-sens complet.
- Et pourtant quelqu’un a financé un chantier privé où des dizaines de personnes ont travaillé, remarqua Mily. Ca devait donc avoir un sens pour eux.
- Oui, si on veut. En fait, il était financé par une association. L’association du vieux mur. Et à ce sujet, je viens juste de trouver ça dans les archives du Journal Officiel. C’est la déclaration de fondation. Regarde…
- Et je suis censé voir quel genre de truc ? demanda Mily en parcourant les lignes serrées du document.
- Tu es censé voir que cette déclaration n’a aucun sens non plus. L’association est présentée comme visant à « venir en aide aux personnes en difficulté en leur proposant de participer activement à la vie de la Nation ».
- C’est une formulation un peu bizarre, mais ça à l’air plutôt bien… alors cette assos organisait des chantiers de fouilles ?
- Au moins celui de la Heurte, oui. Je n’ai pas trouvé de traces de ce qu’elle faisait d’autre mais…
- Mais ? répéta Mily en jouant le jeu.
- Un des disparus à la maison forestière travaillait visiblement pour eux de manière régulière. Pourtant sa famille n’avait jamais entendu parler de ce chantier avant qu’il n’y perde la vie. Il s’appelait Slimane Ercan, c’était un immigré turc. D’après sa mère, d’autres jeunes de son quartier travaillaient pour le « vieux mur ». Et la semaine de l’incendie, ils ont tous disparus.
- Quoi ?! Et tu crois que ça a un rapport ?
- Je ne suis pas sûre mais le vrai problème, c’est ça, affirma Mathilde en posant le doigt sur le document qui tenait Mily.
- La déclaration du Journal Officiel ?
- Plus précisément la composition du bureau de l’association du vieux mur…
- Président Jean-Charles Ledon, Secrétaire Pierre Ezin, Trésorier Noël Massinette, lut Mily. C’est ça qui te chiffonne ?
- Je ne connais pas ce Massinette mais Pierre Ezin et Jean-Charles Ledon sont des cadres de la Geste Française. Je les ai déjà rencontrés et ce ne sont vraiment pas des gens que je vois aider des immigrés turcs au chômage à vivre mieux, dans la joie et la bonne humeur…
- Après tout, ce « vieux mur » date de vingt ans, ils n’étaient peut-être pas encore sur la même ligne politique à l’époque ? proposa Mily.
- Si je me souviens bien, Martin m’avait présenté Ezin comme un ancien proche de l’OAS.
- Oui, d’accord, admettons. Mais alors comment expliquer que cette brochette-là faisait travailler ces gens ?
Mathilde ne répondit pas. L’envie de révéler à Mily que Jérôme Amiel devait lui aussi faire partie de cette association lui brûla la langue. Mais elle ne pouvait pas lancer ainsi le nom de son grand-père. Impossible de croire qu’il puisse être lié à un tel nid de vipères. Il devait y avoir une explication.
- Et de ton côté ? demanda-t-elle pour changer de sujet. Tu as des choses sur Antoine de Nauville ?
- Pas lourd : carrière militaire, sa femme est bien morte en couches. Des miettes pas plus. J’ai peur que ce ne soit un cul-de-sac. Il n’a pas laissé beaucoup de traces à part ses feuillets. Il reste une ou deux pistes du côté de la famille d’Acriel. J’ai pris quelques contacts, il faut attendre. Par contre, j’ai autre chose…
- Je t’écoute.
- D’abord, l’ancienne maison forestière de la Heurte n’a jamais vraiment été une maison forestière.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Ce n’était pas un relais de chasse. Le bâtiment n’est pas très ancien, il a été construit sur ordre de Jehan de Nauville en même temps que le manoir.
- Tu veux dire que la Heurte appartenait au domaine de Val Rebours ?
- Il semble bien, j’ai trouvé un relevé cadastral. Regarde… la photocopie n’est pas très bonne, désolé. Les bois de la Heurte ont été séparés du domaine après sa vente, dans les années 1890. La propriété a été vendue par lots, elle était beaucoup plus grande que maintenant.
- Ce qui veut dire que lorsque Antoine de Nauville parle de Val Rebours dans les feuillets, il parle quasiment de toute la partie Est de la forêt ?
- Plus ou moins, confirma Mily.
- Donc si quelque chose est cachée, s’il y a bien un « trésor », cela peut être n’importe où sur une surface de plusieurs centaines d’hectares ?
- Oui, mais regarde bien le plan. Je connais moins bien Val Rebours que toi, mais j’ai tout de suite percuté que quelque chose clochait.
- A quel niveau ? demanda Mathilde en se penchant sur le plan.
- Regarde bien, dit Mily avec un sourire complice. Autour du manoir…
Les yeux de Mathilde parcoururent le document jusqu’à ce qu’elle les plisse d’un coup.
- On dirait qu’il y a une partie en plus ! s’écria-t-elle.
Des têtes se tournèrent vers leur table. Un peu gênés, ils reprirent à voix basse.
- Exact gazelle, il y avait une petite aile sur le flanc gauche du manoir. Plus de trace sur les relevés suivants.
- Ce serait le pavillon chinois dont parle Nauville dans sa lettre ? demanda Mathilde.
- Peut-être. C’est ce que j’ai tout de suite pensé, mais il parle précisément d’un « cabanon », ce qui n’est pas la même chose, rectifia Mily.
- Tu sais quand cette partie a été détruite ? C’était volontaire ? reprit Mathilde.
- Impossible d’être certain. Il y a bien eu quelques combats et les Prussiens ont occupé le coin après la guerre de 1870, mais je n’ai rien trouvé de concret. Ce qui est sûr, c’est que les fondations doivent rester.
- Tu penses qu’il pourrait y avoir une cave ?
- Ou quelque chose comme ça, oui. Ca semble être un bon endroit pour cacher ce mystérieux « trésor », non ?
Mathilde se mit à réfléchir. Elle avait longuement fouillé toutes les pièces du manoir sans jamais rien remarquer. Se pouvait-il qu’un accès à un sous-sol existe ?
- Et puis j’ai autre chose d’amusant, ajouta Mily sans sourire. Tu sais la marque que porte ton petit copain Luc Domfront, trois traits parallèles avec celui du centre plus court que les deux autres ?
- Ca correspond à quelque chose ? demanda la jeune femme.
- Peut-être, j’ai trouvé des représentations de ce symbole dans des traités folkloriques locaux. C’était utilisé dans la région jusqu’à la Révolution pour avertir d’un endroit à éviter, une sorte de signe du malheur, de la domination maléfique sur un lieu. Un peu glauque quoi. On le dessinait sur un rocher ou on le gravait sur un arbre pour prévenir les voyageurs.
- Et ça pouvait être apposé sur des gens ? Un marquage au feu ou quelque chose comme ça ?
- Je n’ai rien trouvé là-dessus. Je sais juste qu’on appelait ça « le signe de l’Ogre »…
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