Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Table des matières
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- Vous êtes sûre que vous allez bien mademoiselle Amiel ?
Le gendarme regardait Mathilde d’un œil inquiet. Le pansement de son nez et les traces bleues qui se dessinaient sous son œil semblaient particulièrement l’impressionner.
- Je vais très bien, merci. Je désirerais juste voir mon grand-père.
- Il est là-bas, près du pilier, répondit le gendarme en indiquant un recoin du solarium de la clinique.
Mathilde commença à traverser la pièce. Il y faisait frais et les murs brillaient d’une lumière glacée.
- Mais qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle au gendarme qui la suivait.
- Je dois vous accompagner.
- Je ne peux pas voir mon grand-père seule ? demanda-t-elle consternée.
- C’est la consigne.
- Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que je suis venue lui faire du mal ?
- Je ne crois rien. J’ai simplement des ordres à suivre, mademoiselle. Comprenez-moi.
Mathilde jeta un regard mauvais vers le gendarme. Celui-ci lui rendit un sourire ferme. Jérôme Amiel était assis sur une chaise de rotin, un peu à l’écart d’autres pensionnaires de la clinique. Son visage était aussi blanc que la veille, mais il y avait toujours cette majesté et cette raideur dans son port malgré son mal.
Mathilde ne put empêcher une infinie tristesse de percer son esprit alors qu’elle s’asseyait face à lui. Le gendarme resta debout à quelques mètres, se faisant le plus discret possible.
- Papan ? C’est Mahaut. Est-ce que tu m’entends ?
Jérôme Amiel ne répondit rien, concentré à observer une chose qui n’existait pas. Mathilde soupira.
- Papan, je n’ai pas beaucoup de temps. Je t’en supplie, il faut que tu me parles. Papan ?
Lentement, Jérôme Amiel tourna la tête vers Mathilde. Il eut comme un sursaut en la voyant, puis sembla réfléchir un moment, comme s’il cherchait à comprendre ce qui les entourait. Il abaissa finalement les yeux vers le sol. Un instant, Mathilde crut qu’il allait parler mais il se contenta d’avaler sa salive. Les larmes montèrent aux joues de la jeune femme.
- Papan…
Elle se passa une main sur le front, désespérée. Comment faire ? Comment savoir ? A quoi bon parler de son enquête ou des évènements de 85 ? Son grand-père n’entendait pas. Et même s’il avait entendu, aurait-il pu répondre ? Que faire face à la maladie, à la perte de tous les souvenirs ? Ne se pourrait-il pas que son regard reprenne vie, qu’il lui sourie et qu’ils puissent tous les deux parler longtemps, comprendre les choses ? Elle regrettait tant de ne pas avoir plus souvent discuté de choses sans intérêt, juste laissé voyager leurs voix dans l’instant. Que de temps elle avait perdu ! Et à présent, il était trop tard. Peut-être revivrait-elle quelques secondes, parfois, un court moment de partage avec lui.
Peut-être cela était-il déjà un cadeau énorme qui lui était offert ? Mais elle n’aurait rien de plus. Son grand-père était là devant elle, elle pouvait le toucher, l’embrasser quand tant d’autres ne peuvent que se souvenir d’un visage envolé depuis longtemps. Pourtant, lui aussi semblait déjà si loin.
- Tu te souviens du « vieux mur », Papan ? Le vieux mur… La Heurte ? tenta-t-elle tout de même.
Jérôme Amiel ne bougeait plus. Il semblait sourire à la vue d’un reflet de lumière à la surface d’une petite mare gelée, de l’autre côté de la vitre. Mathilde sut qu’elle ne pourrait retenir ses larmes plus longtemps. Elle se leva donc et embrassa son grand-père.
- Je dois y aller. Je reviendrai bientôt, Papan. Je… au revoir, conclut-elle en s’éloignant.
Alors qu’elle dépassait le gendarme, Jérôme Amiel parla enfin. Et ce fut d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.
- Il faut faire attention à la neige parfois.
- Papan ? Qu’est-ce que tu as dit ? demanda-t-elle en se replaçant face à lui.
- Parfois, on croit que c’est le sol, mais en fait c’est un trou couvert de neige. Je fais des rêves souvent. Je suis avec mon fils et nous marchons à travers les bois. Il fait très froid mais nous ne pouvons pas nous abriter. Dans une clairière, nous voyons une maison d’où s’échappe une fumée grise. Mon fils frappe à la porte, mais pas assez fort. Personne n’ouvre, alors je l’aide et je frappe à mon tour. Nous crions que nous avons froid, que nous voulons juste nous réchauffer.
Enfin la porte s’entrouvre, très lentement et une onde brûlante en surgit. Aussitôt, tout autour de nous, la neige fond et la clairière redevient un lac. Nous nous enfonçons dans l’eau. Bientôt, il n’y a plus aucune trace de terre et nous trempons dans les flots glacés. La porte de la maison, qui se trouve sur une petite île, s’ouvre enfin et une vieille femme apparaît. « Voulez-vous encore vous réchauffer ? » nous demande-t-elle.
- Papan ? Tu m’entends ? Te souviens-tu du « vieux mur » ?
- J’aimerais revoir la forêt. Marcher à travers les arbres.
- Tu le pourras dans quelques semaines, Papan, quand le printemps sera revenu.
- J’aime l’hiver. J’aime que la neige couvre les horreurs du monde.
- Papan, te souviens-tu du « vieux mur » ? S’il te plaît…
- Peut-être n’était-elle pas méchante après tout ?
- Qui ça Papan ?
- Peut-être pensait-elle nous aider ainsi…
- Tu veux dire la vielle femme de ton rêve ?
- Sans doute ne savait-elle pas que cela nous tuerait.
Jérôme Amiel se tut puis laissa pencher sa tête vers la petite mare gelée du dehors. Il était de nouveau prisonnier de sa forteresse intime. Mathilde n’ajouta rien et se releva, trop habituée aux subites visions de son grand-père. Elle ne saurait rien de plus. Le vieil homme ne l’entendait pas. Elle avait juste un peu plus mal, elle se sentait juste un peu plus seule.

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