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Elle rayait d’un geste de va-et-vient. Il ne restait plus que deux noms sur la liste des victimes de l’incendie de 1985 que Mily avait dressée pour Mathilde. Outre ceux de la famille Domfront, elle avait déjà pu écarter les noms de deux jeunes étudiants tués lors de l’embrasement de la maison forestière de la Heurte. Leurs familles avaient quitté la région et les recherches seraient très complexes pour retrouver leurs traces. Elle avait également pu rayer un autre nom après avoir rencontré la mère de la jeune Clotilde Mahé sans que celle-ci n’ait eu quoi que ce soit à lui dire de plus que la peine qui vivait encore en elle au souvenir de sa fille. Restait donc David Lauclair et Slimane Ercan. Le nom de Lauclair avait tout de suite parlé à Mathilde. C’était celui d’une grande concession automobile que l’on croisait forcément en quittant Rouen vers Duclair et les boucles de la Seine. Après vérification, c’était bien le jeune fils du propriétaire qui était mort en 1985. Il avait alors tout juste dix-huit ans. D’ailleurs toutes les victimes de la Heurte avaient moins de trente ans, voire même moins de vingt, et étaient pour la plupart des étudiants qui participaient de près où de loin aux fouilles archéologiques dans la forêt. Cela pouvait-il avoir un rapport avec les évènements de 1862 ? Avec Val Rebours et cette ombre des ruines qui s’étendait par-delà les siècles ? Toutes ces morts violentes pouvaient-elles être liées ?
Après avoir pris quelques instants pour joindre la clinique du Phare-leu et vérifié que tout allait bien pour son grand-père, Mathilde entra dans un hall rutilant où étaient exposées des voitures empestant le neuf.
Elle se dirigea vers un vendeur occupé à installer des affichettes sur un énormes quatre-quatre. A la vue de la jeune femme, il loucha un peu sur son front tuméfié.
- Bonjour, je peux sûrement vous aider ? lui demanda-t-il avec sourire enjôleur.
- Peut-être. Je désirerais voir Monsieur Lauclair, s’il vous plaît.
- Bien sûr. Puis-je vous demander votre nom, vous avez sans doute rendez-vous ?
- Non, c’est pour des raisons personnelles. Je m’appelle Mathilde Amiel.
- Dans ce cas, je vais voir, proposa le vendeur. Profitez-en pour jeter un coup d’œil à nos modèles. Nous proposons une large gamme de voitures urbaines et féminines qui ne pourront que vous séduire.
Mathilde suivit le conseil du vendeur et commença à tourner autour d’un véhicule sans vraiment regarder. Elle n’était pas particulièrement coquette mais elle évita de contempler son reflet dans les vitres. La vision furtive de sa blessure lui rappela tout de même le danger et elle ne put s’empêcher de balayer la salle des yeux. La menace lui sembla soudain proche et sa gorge se noua. Elle sursauta lorsqu’une voix s’éleva dans son dos :
- Il vous attend, mademoiselle. Vous pouvez monter à son bureau, c’est la première porte à droite en haut de l’escalier.
Mathilde remercia le vendeur en s’efforçant de cacher la surprise qui l’avait envahie. Elle accéda à l’étage grâce à un escalier de verre et parvînt au bureau de Lauclair.
Elle frappa à la porte entrouverte.
- Entrez, entrez, fit une grosse voix. Que puis-je pour vous mademoiselle ? demanda un Lauclair souriant mais visiblement pressé.
- Je vous remercie de me recevoir. Voilà, je… je fais des recherches pour un article. A propos de l’incendie de la maison forestière de la Heurte en 1985.
- Un article ? Vous êtes journaliste ? demanda-t-il en regardant le pansement qu’elle gardait sur le nez.
- Oui. Est-ce que je pourrais vous poser quelques questions sur cet évènement ? enchaîna-t-elle de son phrasé le plus mélodieux.
- Pourquoi voulez-vous me poser des questions ? Il y a longtemps que cette triste histoire est close.
- Je n’en suis pas si sûre, monsieur Lauclair. Je pense que l’enquête n’a pas été menée avec beaucoup de sérieux à l’époque. J’essaie de collecter des témoignages.
Lauclair hocha lentement la tête d’un air conciliant. Il se tourna tout à fait vers la jeune fille.
- Et que voudriez-vous savoir, mademoiselle ?
- Est-ce que votre fils vous avait parlé de ce qu’il faisait à cet endroit ? Des recherches qui y étaient menées ?
- Pas précisément. Il travaillait sur un chantier de fouilles, on lui avait conseillé d’y participer en plus de ses études. Cela pouvait redresser ses notes qui n’étaient pas fameuses.
- Vous avait-t-il parlé plus en détail de ce chantier, de son but ?
- Non. J’ai bien peur de ne pas pouvoir beaucoup vous aider sur le sujet. C’était en lien avec des constructions gallo-romaines, si je me souviens. Mais je ne suis pas très au fait de ce genre de choses. Peut-être seront-ils plus précis à l’université...
- Je les ai contactés. Ce n’est malheureusement pas un projet de l’université, même si elle s’y était vaguement associée. Est-ce que votre fils faisait partie d’un groupe ou d’une association ?
- Je ne crois pas, répondit Lauclair un peu surpris. C’était il y a longtemps… il y avait bien cette bande de musiciens…
- Rien d’autre ? insista Mathilde. Pas d’engagement politique ou humanitaire ?
- Non… à part peut-être… il y avait ces gens qui organisaient des colloques et des réunions pour les étudiants. Il les a aidés plusieurs fois. Je crois que certains de ses professeurs en faisaient partie. C’est un peu loin, mais il me semble que ça s’appelait « le vieux mur ». Pour le reste…
- Le « vieux mur », répéta Mathilde. Est-ce que vous reconnaissez des noms sur cette liste ?
Mathilde tendit vers Lauclair une feuille griffonnée à la hâte. Un petit sourire apparut sur son visage.
- La liste des morts, hein ? Non, désolé, je ne connaissais personne, répondit Lauclair après avoir jeté un coup d’œil rapide. Vous savez, mademoiselle, je n’étais pas dans les secrets de mon fils.
Croyez bien que j’ai eu assez de temps pour le regretter amèrement depuis toutes ces années.- Je suis désolée de vous avoir dérangé, monsieur Lauclair. Je vous remercie d’avoir accepté de me répondre.
- Pas de problème, répondit-il avec un air amusé un peu étrange. Est-ce que tout cela pourrait avoir un lien avec la mort de monsieur Dampierre ?
- Pardon ? Je ne comprends pas, se défaussa Mathilde.
- Voyez-vous mademoiselle, vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés. En début d’année, au théâtre. C’est monsieur Dampierre lui-même qui nous a présentés.
- Vous avez bonne mémoire, je ne m’en souviens pas du tout, rougit Mathilde.
- Oh, ce n’est pas grave. C’est une déformation professionnelle de commerçant. Je garde les visages en tête. Mais je ne me souvenais pas que vous étiez journaliste à cette période…
- Je dois y aller, dit Mathilde en ouvrant la porte. Je vous remercie encore de votre aide, monsieur Lauclair.
- Mademoiselle Amiel ? rappela Lauclair. Je dois vous prévenir, en toute galanterie, que la police est passée ce matin me poser à peu près les mêmes questions que vous.
Fiasco. Mais cela n’avait pas grande importance. Mathilde savait au moins que Larcher suivait la même piste qu’elle. Il ne restait à présent qu’un seul nom sur sa liste. Elle se demanda un instant si cela valait la peine de poursuivre.
Si la police avait déjà interrogé la famille Ercan, il n’y aurait rien à apprendre. Elle se saisit tout de même d’une carte routière. Ils habitaient à une vingtaine de kilomètres, dans une petite ville proche de Val Rebours que Mathilde connaissait bien.
- Une demi-heure encore et nous serons tout à fait fixés sur cette liste, pensa-t-elle.
Elle n’imaginait pas encore le sens qu’allaient prendre ses paroles.
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