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Mily avait préparé de petits sandwichs aux légumes. Il ne mangeait plus de viande depuis qu’il avait pu voir un extrait d’un vieux film de Franju montrant le quotidien d’un abattoir. C’était par hasard un mercredi soir, il était âgé de douze ans. Il en avait alors pleuré toute la nuit et plus jamais on ne lui avait servi de sang. La pièce était emplie d’une belle lumière d’hiver. Une lumière qui rendait les objets comme plus anciens qu’ils n’étaient. Mathilde reprenait des couleurs plus normales en sirotant un jus de fruits. Mily poursuivait son récit.
- La famille de Nauville est recensée depuis 1454 dans la région de Dieppe. Le père d’Antoine de Nauville s’appelait Jehan. Je n’ai pas trouvé grand-chose sur sa jeunesse mais il fait de brillantes études à Paris et à Londres. Sa mère était anglaise, vieille famille du Devon. En 1849, à dix-neuf ans, Jehan a une sorte d’appel mystique et entre au séminaire. La chute de la Royauté et l’instauration de la République l’ont beaucoup marqué, lui qui s’était toujours rêvé en combattant du roi. Il reste chez les jésuites pendant deux ans puis claque la porte avec fracas. Il ne l’avoue pas tout de suite à ses parents et reste à Paris. Ils finissent tout de même par apprendre la vérité et menacent de couper les vivres de leur fils. Il s’inscrit donc à la Sorbonne, en cours de Droit pour faire bonne figure mais c’est vite la catastrophe et il échoue à l’examen de passage en deuxième année. En fait, il passe son temps dans les cabarets et dans « le monde ». Il côtoie toutes les sommités artistiques et intellectuelles du moment et se passionne pour le mesmérisme et toute la « nouvelle science ».
- L’occultisme, remarqua Mathilde en se souvenant des paroles de Pyme.
- C’est ça. Les héritiers de Mesmer prétendent alors pouvoir soigner par des signaux électriques issus d’ondes animales. C’est une période où la science commence à s’affirmer et où l’impossible ne parait plus très vraisemblable. Bref, Jehan de Nauville se fait rapidement une place de choix dans ce milieu, surtout parce qu’il est très riche et qu’il « finance » la plupart des gens qu’ils croisent. Bien sûr, il devient très apprécié.
- Tu m’étonnes.
- Surtout qu’après la mort accidentelle de son père la même année, sa mère repart en Angleterre et lui laisse gérer le trésor familial. Et ce n’est pas n’importe quoi ! Il faut dire que les Nauville sont une des rares familles nobles du coin à avoir compris que l’avenir était au commerce et que le père de Jehan à fait une véritable fortune en négociant le transport exclusif depuis l’Angleterre des matériaux qui vont servir à construire le tout jeune chemin de fer dans tout le Nord et l’Ouest de la France. Jackpot !
- Et quand Jehan rentre-t-il en Normandie ?
- Vers 1858. Il est alors un personnage du tout Paris et beaucoup le disent Mage ou Fakir, selon les envies. Tout ce que la capitale compte de vielles comtesses frissonne devant son regard hypnotique et ses soirées « surnaturelles ».
- On sait ce qu’il fait lors de ces « soirées » ? demanda Mathilde, perplexe.
- Discussion avec les âmes perdues, écriture automatique, transe médiumnique… enfin toute la trousse du parfait petit magicien de salon. Il a même une petite cour qui le suit partout et qui lui sert du « maître ». Parmi eux, figuraient parfois, dit-on, Théophile Gautier et le jeune Gustave Moreau. Mais tout ça est, bien sûr, invérifiable.
- Et d’un seul coup, il va s’enfermer en Province ?
- Oui, c’est ça. C’est une autre rupture totale. Il quitte tout. Il raccroche sa robe de cirque et se transforme en une sorte de moine noir.
- On sait pourquoi ?
- J’ai lu beaucoup d’allusion à une rencontre… remarqua Mily avec un sourire.
- Avec qui ?
- Personne ne sait, mais j’ai bien l’impression que beaucoup de journalistes pensent qu’à force de le chercher, il a vraiment fini par rencontrer le diable ou un de ses proches parents. Mais les informations fiables manquent.
- Mais, il est marié à cette époque ? demanda Mathilde. Ca pourrait être une piste. Tu as trouvé des choses sur sa femme ?
- Oui, en fait il s’est marié dès 1852 avec une riche fille d’industriel de la région. Sa mère meurt d’ailleurs dans le mois qui suit la cérémonie. Mauvais présage. Mais il n’a visiblement vu son épouse que le temps de lui faire un enfant, Antoine. Enfin, si c’est bien lui le père…
- Ca serait quelqu’un d’autre ?
- D’après le merveilleux article que j’ai trouvé dans « Le Globe », certains paysans du coin pensaient que le comte avait « offert » sa jeune femme et que le petit Nauville aurait bientôt des cornes et une belle langue fourchue, comme papa… Enfin bref, le comte Jehan rentre à l’antique domaine des Nauville à côté de Dieppe. Mais un scandale éclate bientôt dans la noblesse locale car il vend ses terres à des armateurs du Havre et part s’installer sur un passage d’eau du bord de Seine, où ne s’élèvent rien d’autre que les vieux pans de mur écroulés d’une ancienne forteresse et un bois de ronces.
- Les ruines du palais d’Arélaune, prononça Mathilde. On sait pourquoi il s’installe là ?
- Non, mais il paie très cher pour en devenir maître. Il finance même la construction d’un nouveau bac en amont de sa propriété pour que plus personne n’emprunte la route qui traversait le domaine appelé « Val-Rebours ». Fin 1858, il fait édifier un tout nouveau manoir sur ses terres. Très moderne pour l’époque, très cher aussi. Il entoure la propriété d’épais murs de silex et à partir de là, il n’en sort plus.
- Il n’a plus de liens avec le milieu parisien ?
- Très peu, mais ce sont plutôt les gens qui viennent à lui. Ceci dit, il disparaît progressivement des gazettes. On parle de lui au passé. Mais tout ça va bientôt changer.
- En 1862 ? proposa Mathilde.
- Exactement. En fait, il semble que Nauville ait profité de son isolement pour étudier et emmagasiner une incroyable masse de documents. Sûrement une des plus grandes collections d’ouvrages ésotériques d’Europe, d’après certains. Mais on manque de précision. Il est très discret, tout le pays a un peu peur de lui et on évite de longer le mur clair de la propriété.
- Et puis arrivent les évènements.
- Oui, dans la nuit du 20 au 21 décembre 1862, des marchands ambulants qui passent près de Val Rebours entendent des hurlements et des cris de terreur. Connaissant les légendes qui entourent l’endroit, ils se précipitent chez les gendarmes et tout ce petit monde débarque au domaine, au petit matin. On tambourine aux portes mais personne ne répond. Soudain, une formidable explosion s’élève de l’intérieur de la propriété. Les gendarmes entrent de force, bientôt suivis par toute une foule de curieux pas forcément très bien intentionnés envers la famille Nauville. A peine à l’intérieur, ils remarquent deux cadavres, ceux des domestiques du manoir. J’ai noté un truc là-dessus. Attends… voilà : « les corps étaient comme ceux de Pompéi », déclare un maître d’école des environs. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais bon, j’ai trouvé ça bizarre. Comme les gens commencent à s’énerver, les gendarmes mettent la foule dehors. Ce qui suit est plus flou, et on sent que la découverte a dû gêner un certain nombre de personnes. Les gendarmes trouvent onze autres corps, dont ceux de deux garçons de douze ans qui s’occupaient des écuries.
Et il y a du beau monde, visiblement. Justement parce que l’on ignore l’identité des autres victimes. Et ça, ça veut toujours dire argent versé aux enquêteurs et ordres d’en haut pour étouffer l’histoire.- Et Jehan de Nauville ? Il est vivant ?
- Oui, c’est même le seul dans tout Val Rebours. Mais il est dans un état mental assez « éclaté ». Il est immédiatement placé dans une clinique, près du Havre.
- Et il y a eu une enquête ? On a su ce qui était arrivé ?
- Non, le comte de Nauville a été retrouvé pendu dans sa chambre la semaine suivante. L’affaire n’a jamais été relancée. Il faut croire que ça n’arrangeait personne que l’on vienne y voir de trop près. Son fils Antoine hérite de tous ses biens et du domaine. Il a tout juste dix ans. Il ne s’installe vraiment au manoir qu’en 1873. Pendant son absence, Val Rebours est laissé à l’abandon.
- Et la fameuse bibliothèque ? demanda Mathilde.
- Nouveau maléfice, soeurette, personne ne peut mettre la main dessus. Elle s’est volatilisée au mépris de toute logique.
Mathilde repensa à la lettre d’Antoine de Nauville. Il avait pu accéder à cette bibliothèque en 1882, elle n’était donc pas perdue. Avait-elle été cachée ?
- Et qu’est-ce que tu as trouvé sur Antoine de Nauville ? demanda-t-elle.
- Je n’ai pas eu assez de temps pour m’occuper de lui, désolé.
- Pas de quoi. Tu as déjà fait un travail incroyable en une seule matinée.
- Justement, je n’ai pas beaucoup de mérite, ajouta Mily dans un rictus.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- J’ai d’abord fait des recherches classiques mais au bout de trois articles sur Nauville, je me suis rendu compte que tous les documents qui pouvaient m’intéresser avait été consultés par la même et unique personne dans les semaines précédentes. Il devait lui aussi chercher des éléments sur Jehan de Nauville, il me suffisait donc de suivre la liste de consultation dans sa fiche personnelle pour savoir où trouver les infos.
- Vous avez des fiches de ce genre ?
- Pour les ouvrages rares, oui. On ne remarque pas forcément tout de suite les dégradations, ça permet de savoir à qui s’adresser en cas de problème.
- Et de qui s’agissait-il ?
- De Martin Dampierre.
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