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Luc Domfront attendait au coin d’un petit parc. Il n’était pas blessé, mais une de ses jambes le faisait un peu souffrir quand il marchait. Personne n’était sorti à sa suite de la rue Doré. Ses poursuivants allaient donc surgir par l’autre côté, par la cour du 38. Il leur faudrait porter un corps, ils seraient donc très ralentis. Rien n’était perdu, il fallait juste garder son sang froid. Ne pas se laisser dominer par la peur. Ni par la haine qui grondait. Ne pas s’inquiéter de toutes ces têtes qui pointaient des fenêtres après le vacarme de la poursuite sur le toit. Ne pas prêter attention à la colère qui brûlait en lui. Oublier l’instinct sauvage qui l’avait presque fait frapper le visage de cette jeune fille. Oublier qu’un homme venait certainement de mourir en tentant de le saisir. Une seule chose importait : savoir qui étaient ces gens. Domfront les avait vus surgir de la camionnette grise qu’il surveillait à présent. Ils allaient revenir vers elle. Il ne faudrait pas les manquer. A peine une minute plus tard, deux silhouettes portant un homme inerte sortirent comme prévu du 38. Line était à leurs côtés. Ils atteignirent la camionnette et déposèrent le corps à l’arrière. Monsieur Nunes sortait du 40 quand ils démarrèrent et filèrent sur le boulevard. Domfront ne s’affola pas. Tout en restant caché, il se lança dans la poursuite. Il était trop dangereux de les suivre en voiture, il le fit donc à pied.
- Bénis soient les travaux et les embouteillages, pensa-t-il en rejoignant la grande rue bouchée par le trafic matinal.
Après une demi-heure de filature dans l’Est parisien, Luc Domfront commençait à se fatiguer. Les feux de circulation et les rues bloquées lui avaient permis de garder le contact sans trop de difficultés, on allait en effet presque aussi vite en courant qu’au volant d’une voiture. Après avoir dépassé la place de
la Nation, ils avaient décidé de suivre le boulevard Diderot vers la gare de Lyon. La zone était plus roulante et Domfront avait déjà failli les perdre deux fois de vue. Pour ne rien arranger, le froid et la pollution de l’air commençaient à avoir raison de son souffle. Mais, enfin, la camionnette entra par une voie privée dans un parking souterrain. Une tour moderne, toute de verre, le surplombait. Plus loin sur la droite, on apercevait le gigantesque bâtiment du ministère des Finances qui plongeait dans la Seine comme un éléphant occupé à boire. Luc Domfront s’écroula sur un banc pour reprendre son souffle. Un peu calmé, il regarda la tour. Impossible de foncer tête baissée. « Des renseignements, voilà ce qu’il me faut… », songea-t-il. Il aperçut une cabine un peu plus loin dans la rue, près d’un bar. Après avoir acheté une carte téléphonique, il composa le numéro de Karimey. Trois sonneries.
- Jacques ? C’est Luc. Tu vois, il ne m’aura pas fallu longtemps.
- Des problèmes ? demanda l’ancien avocat d’une voix inquiète.
- La petite amie de Vincent est venue au rendez-vous avec trois gardes du corps. J’ai quand même eu le temps de lui faire dire qu’elle avait été payée pour fréquenter Vincent avant que ses amis n’essaient de me tuer.
- Tu es blessé ?
- Non, juste quelques bleus.
- Et où es-tu maintenant ?
- J’ai pu m’enfuir par le toit de l’immeuble. Un des gars qui me poursuivait est tombé. Je crois qu’il est mort.
- Merde…
- Ecoute, j’ai besoin de toi. J’ai pu me planquer et je les ai suivis quand ils sont repartis. Ils viennent de rentrer dans le parking d’une tour. La tour… Cyclade, rue de Bercy. Je pense que tu as toujours un bon réseau. Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier ici ? Tu peux te renseigner ? Très vite.
- Bien sûr. Je te rappelle à ce numéro dans cinq minutes ?
- Oui, je suis dans une cabine.
Karimey avait déjà raccroché. Même à la retraite, il restait un homme habitué à l’action rapide et Domfront ne doutait pas que ses relations allaient fonctionner à plein. Peut-être aurait-il dû l’appeler plus tôt ? Mais pouvait-il imaginer tout cela quand il était parti sur les traces de son frère ? Et puis il y avait toujours eu quelque chose chez Jacques, comme une retenue intrigante que Luc comprenait peut-être mieux à présent. Il raccrocha à son tour le combiné. La tension crispait encore tout son corps. Il aurait donné beaucoup pour une bonne douche ou une couette moelleuse dans une chambre tiède. Luc Domfront sortit de la cabine et fit quelques pas sans vraiment s’éloigner. Personne ne semblait prêt à se servir du téléphone pendant l’attente.
- D’ailleurs, qui utilise encore les cabines publiques à part les gens dont le portable est surveillé par la police ? se demanda-t-il.
Mais il ne sourit même pas à cette pensée. Line était donc avec les ténèbres ? Etait-elle la seule ? Il repensait à ce qu’il avait pu lui dire durant leurs précédentes conversations. Il se revoyait aussi lever la main contre elle avec une fureur qu’il n’acceptait pas. Que lui était-il arrivé exactement ? Comment avait-il pu se laisser faire ? La haine, le dégoût, la fureur contre celle qui avait fait de son frère une ombre de sang. Tout tourna un instant et la vision des derniers jours lui revint. Mais les détails lui échappaient, ses souvenirs commençaient à se marcher les uns sur les autres. Lui avait-il parlé de Nauville ou de Val Rebours ? Si elle obéissait à Dampierre, n’était-elle qu’une exécutante comme elle l’avait dit ? Et à présent que Dampierre était mort, qui était son nouveau maître ? Soudain, le téléphone sonna. Domfront se précipita dans la cabine. La voix de Karimey s’éleva dans le combiné :
- Fous le camp de là tout de suite ! Tu m’entends Luc ?! Fous le camp !
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