Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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- Vous avez de la chance, il n’est pas cassé. Ne bougez pas, voilà.
 
Le pharmacien venait de poser un second pansement sur le nez de Mathilde Amiel.
 
- Ce n’est pas très grave, ça va juste vous faire mal pendant trois ou quatre jours. Mais tout va vite se remettre si vous êtes sage. Vous avez dû bien tomber pour vous faire ça ?
 
- Je suis très maladroite, expliqua la jeune femme. Je n’ai pas vu la marche. Merci encore. Je vous dois combien ?
 
- Rien du tout. Cela aurait été un crime de ne pas soigner un si joli minois. Et puis monsieur Pyme est un ami…
 
Une voix jeune appela du magasin.
 
- Ma fille, expliqua le pharmacien. Excusez-moi, il faut que je retourne à mes présentoirs. Ah, une dernière chose ! Dans quelques jours, il y aura une croûte au-dessus de votre oeil, surtout ne la grattez pas où vous garderez une marque ! Je vous aurais prévenue, d’accord ?
 
- Oui, je vous promets d’être gentille, répondit Mathilde, amusée que le pharmacien lui parle comme à une fillette.
 
- J’espère bien. Les gens disent toujours qu’ils ne gratteront pas mais ils ne peuvent pas s’en empêcher. Ca fait partie des  mystères de la vie… comme de toujours relire une adresse avant de poster une lettre. On n’y peut rien.
Le pharmacien repassa du côté boutique. Pyme n’avait pas parlé depuis qu’ils étaient arrivés dans l’arrière-salle de la pharmacie. Quand ils furent seuls, il se lança enfin.
 
- Vous êtes vraiment sûre qu’il ne faut pas prévenir la police ? Vous avez tout de même été agressée.
 
- Et vous aussi, j’en ai bien conscience. Mais je vous demande de ne pas en parler, s’il vous plaît. Je ne peux pas vraiment vous expliquer…
 
- Bon, très bien. Vous avez vos raisons, j’imagine. Rien n’a été volé… mais si je tenais le salaud qui vous a fait ça, je peux vous dire qu’il passerait un sale quart d’heure !
 
Mathilde sourit devant la résolution farouche de ce charmant bonhomme replet de soixante ans. Elle ramassa le petit sac qui contenait le livre et les journaux trouvés chez Pyme.
 
- Vous êtes très gentil, je suis navrée de vous mettre dans cette situation.
 
- Vous n’avez pas à l’être. J’espère seulement que vous savez ce que vous faites.
 
Mathilde souriait moins fort et elle n’eut pas l’audace de répondre à la question du libraire. 
 
 
Mily avait presque vingt-huit ans mais vivait encore chez ses parents. Il s’était installé dans l’ancien garage de la maison familiale qu’il avait transformé en ce qu’il appelait, de manière contestable, un « studio ». Celui-ci se trouvait dans une banlieue aisée de Rouen près de la ville Mont-Saint-Aignan, au bord d’une rue tellement pentue que des marches avaient été construites par endroits dans les trottoirs pour que les piétons puissent continuer à monter sans trop de mal.
Mathilde descendit du bus qui l’amenait du centre-ville et remonta vers la maison. Elle se forçait à rester calme mais devait se forcer à ne pas lancer de coups d’œil tout autour d’elle. Dans son dos, on pouvait apercevoir un incroyable panorama de la vieille cité. Elle parvînt enfin à la porte qu’elle cherchait et sonna. Mily vint lui répondre après quelques instants. Il laissa échapper un souffle de surprise devant les blessures de la jeune femme. Sans le laisser ajouter quoi que ce soit, Mathilde lui demanda :
 
 
- Tu aurais du cognac ?
 
 
Quand Mathilde eut terminé d’expliquer sa matinée à Mily, il se servit lui-même un verre de liqueur et le but d’un trait.
 
- Et tu as des nouvelles de Domfront ? demanda-t-il après avoir toussé à s’en déchirer la gorge.
 
- Non, j’espère que c’est plus tranquille pour lui. Il m’a dit qu’il serait ici au plus tard dans la soirée.
 
- Tu en penses quoi de ce type, reprit Mily ? Il est mouillé dans ce truc ou pas ?
 
- Je ne crois pas, il n’avait vraiment pas la moindre idée de ce après quoi il courait. Mais tout ce qui concerne la mort de ses parents à la Heurte n’est pas clair. Tu as pu trouver des choses là-dessus ?
 
- Pas mal d’articles de l’époque. Je te la fais courte. Un chantier de fouilles qui se termine, financé par l’université et quelques partenaires publics et privés. On organise une petite fête à quelques centaines de mètres du site, dans l’ancienne maison forestière de la Heurte qui a été depuis peu transformée en une sorte de gîte rural.
Des gens partent au fur et à mesure de la soirée. Et puis vers trois heures du matin, un feu se déclare. Les pompiers arrivent beaucoup plus tard. La maison est presque totalement détruite. On finit par découvrir sept cadavres calcinés.
 
 
- Et les enfants Domfront ? demanda Mathilde.
 
- Ils sont signalés aux gendarmes par des paysans qui les ont récupérés du côté de Routot, expliqua Mily. Ils ont visiblement traversé tout le Sud de la forêt, ce qui fait quand même près de douze kilomètres. Le plus jeune des deux est dans un état de fatigue extrême. Son frère aîné n’a presque rien, juste quelques estafilades sur le visage et les bras.  
 
- Que conclut l’enquête ?
 
- Il n’y a pas vraiment d’enquête. Plusieurs témoins partis plus tôt expliquent qu’un grand feu brûlait dans la cheminée. Il paraît vraisemblable que l’incendie vienne de là. Plus tard, on parlera d’une bougie et d’un rideau.
 
- C’est donc un accident ?
 
- D’après les experts, sûrement. On compte beaucoup sur le témoignage des deux enfants mais le plus grand ne parle pas et son frère ne se souvient de rien d’autre que d’avoir été réveillé en sursaut et entraîné dehors. De toute façon, ils ne parlent pas du feu aux enquêteurs.
 
- Ce qui fait que l’on se demande si ce n’est pas le petit Luc Domfront qui aurait allumé l’incendie avant de s’enfuir avec son frère ? conclut Mathilde.
- Oui, confirma Mily. Surtout qu’il n’y a pas de traces de brûlures sur leurs vêtements. Mais comme il n’y a absolument aucune preuve ni aucun moyen de savoir ce qui s’est vraiment passé, à cette époque la police scientifique en est encore à la préhistoire, on revient vers la thèse de l’accident et l’affaire ne mènera jamais nulle part.
 
- C’est Domfront qui aurait tué ses propres parents et les gens de la Heurte ? Volontairement ? Mais pourquoi ?
 
- Je ne sais pas. J’ai fait une liste des victimes de l’incendie. On pourrait peut-être découvrir quelque chose en parlant à leurs familles. Si l’incendie a un lien avec la menace sur ton grand-père, on le saura bientôt.
 
- J’espère que ça vaut la peine d’essayer de les contacter, dit Mathilde, même après vingt ans.
 
- Mais ce n’est pas la seule chose qui soit étrange avec la Heurte. Il y a eu d’autres morts violentes dans le coin. Dans les années 1990, en… 93 pour être tout à fait précis, un couple de retraités belges rachète la Heurte. Le terrain et l’ancien bâtiment appartiennent alors à l’état. Ils comptent relancer des gîtes où ce genre de trucs. Ils commencent les travaux en Mars. Trois semaines plus tard, on retrouve leur voiture au beau milieu du pont de Brotonne, près de cent mètres au dessus de la Seine. Les feux de détresse sont enclenchés et les portières ouvertes. Personne ne les a jamais revus.
 
- Ils se seraient suicidés ? demanda Mathilde en ouvrant des yeux ronds.
- Faute de meilleure explication, on conclut qu’ils ont plongé dans le fleuve. Mais on ne retrouve pas leurs corps. Et il y a encore autre chose à cet endroit…
 
- A la Heurte ?
 
- Oui. J’ai trouvé ce qui s’est passé en 1862. Et je peux te garantir que quand tu sauras, tu voudras sûrement un autre verre…  
 

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