Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Les rues de Paris étaient bondées à cette heure et il fallut beaucoup de patience à Domfront pour enfin trouver une place où se garer. La rue Doré n’était qu’à quelques centaines de mètres. Ni trop proche, ni trop éloignée, parfait en cas de problème. Il regarda sa montre : elle indiquait 8h30. Le rendez-vous fixé à Line n’était que pour 9 heures. Il pourrait donc attendre et observer. Il aurait tellement voulu joindre Mathilde pour savoir ce qu’elle avait pu apprendre de son côté. Mais les téléphones portables étaient définitivement trop dangereux, trop faciles à surveiller. Tant pis. Il fallait poursuivre ainsi, sans trop savoir. Toujours cette impression de sentier coincé entre une falaise et un précipice. Si le chemin est bloqué que faire ? S’il était déjà trop tard pour Vincent ?
 
  
Luc parvint enfin à la petite impasse. Il chercha du regard un signe ou un véhicule qui lui indiquerait la présence de la police mais il ne remarqua rien. Après les évènements de la veille, Larcher le cherchait sûrement et l’appartement était peut-être surveillé. Mais l’était-il en permanence ? Il n’y avait en effet pas beaucoup de chance pour la police d’y coincer quelqu’un. Mieux valait rester prudent. Le 40 disposait d’une autre entrée située dans la cour voisine du 38. Domfront se faufila et y parvint finalement. Le temps s’était un peu radouci sur la capitale et une grande partie de la neige tombée les jours précédents avait commencé à fondre. Le sol était ainsi recouvert d’une sorte de boue collante. Luc Domfront avançait avec lenteur, prenant garde à chaque porte qui menaçait de s’ouvrir sur son passage.
Le risque de fixer un rendez-vous ici était énorme mais il n’y avait pas d’autre solution. Il devait voir Line, savoir qui elle était vraiment. Lui avait-elle menti ? Si oui, s’agissait-il seulement d’une manière de couvrir Vincent ? Pour le savoir, il devait mettre une forte pression sur elle. Impossible donc de la voir dans un lieu public. Impossible non plus de la rencontrer chez elle car il lui aurait été trop facile de se préparer à sa venue. Non, décidemment il n’y avait que dans l’appartement de la rue Doré qu’il pouvait espérer entrevoir des vérités.
 
- Monsieur Domfront ?
 
Luc sursauta. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas fait attention à la silhouette penchée dans le petit hall.
 
- Il y a eu la police.
 
Monsieur Nunes n’ajouta rien de plus, mais la position de ses épais sourcils trahissait son inquiétude. Luc l’entraîna par le bras vers le débarras et ferma la porte.
 
- Est-ce que l’appartement est surveillé en ce moment ? demanda Domfront.
 
Monsieur Nunes ouvrit des yeux ronds et reprit avec une voix de conspirateur.
 
- Non, les policiers m’ont juste dit de les prévenir si je remarquais quelque chose ou quelqu’un. Ils ne pensaient pas que Vincent reviendrait tout de suite.
 
- Ils vous ont parlé de moi ?
 
- Un peu.
- Ecoutez monsieur Nunes, Vincent est en grand danger. Il a découvert des choses qui auraient dû rester secrètes. Il est menacé par des gens très dangereux et pour l’instant, je ne peux pas tout expliquer à la police… vous comprenez ?
 
- Je comprends très bien.
 
- J’ai donné rendez-vous ici à sa petite amie pour discuter un peu.
 
- Je peux vous aider ?
 
- Je crois que oui. Voilà ce que vous allez faire : laissez-moi à peu près deux heures. Ensuite, téléphonez à la police pour leur dire que vous croyez avoir vu quelque chose bouger dans l’appartement…
 
- Mais ils vont venir vous chercher et…
 
- Ne vous inquiétez pas. Je ne veux pas que vous ayez d’ennuis. Si vous faites ce que je viens de vous dire, tout ira pour le mieux. Je peux compter sur vous ?
 
- J’ai fui la dictature de Salazar à pied à travers les montagnes, répliqua Hector Nunes en levant le menton. Je n’ai pas peur, et je ne vous lâcherai pas.          
 
Monsieur Nunes ouvrit prudemment la porte du débarras et fit signe à Domfront de le suivre dans le hall. Avant d’être tout à fait hors de vue dans l’escalier, Luc lui adressa un petit signe de la main. Monsieur Nunes se contenta de hocher la tête avec gravité.
 
 
Domfront fit couler du café en attendant Line. Il prit bien garde de ne pas passer devant les fenêtres. L’appartement était exactement dans le même état que quand il l’avait quitté. Si la police était passée ici, elle avait pris garde de ne laisser aucune trace de sa visite. Une fois encore, le fait de se retrouver seul dans l’appartement mettait Luc Domfront mal à l’aise. Une fois encore, il se forçait à ne pas se laisser envahir par ses sentiments, cette nausée de souvenirs et de peurs qui faisait parfois la loi dans son corps. Il devait conserver l’esprit le plus clair possible. Revenir à l’instant. Alors qu’il se passait de l’eau sur le visage, on frappa doucement à la porte. C’était Line. Domfront la fit entrer avec précaution et lui proposa de s’installer dans la cuisine dont les deux lucarnes n’étaient pas visibles de l’extérieur.
 
- Vous avez découvert des choses à propos de Vincent ? demanda la jeune fille, impatiente.
 
- Un certain nombre, oui. Mais commençons par vous.
 
- Oh moi, je n’ai rien de bien neuf. J’ai continué à appeler un peu partout mais je ne sais pas trop quoi faire d’autre. Je… je n’en peux plus de tout ça, dit-elle en éclatant en sanglots.
 
Domfront l’assit sur une chaise avec douceur, en lui tenant les épaules.
 
- Mais où est-il ? Où est-il ? répétait-elle entre ses larmes.
 
 
Sans répondre, Domfront posa une grande tasse de café devant elle. Elle leva vers lui de grands yeux humides.
 
 
- Merci mais vous n’auriez pas d’abord un verre d’eau ? J’ai un peu couru…
 
- Bien sûr, tenez.
 
La jeune fille but une grande gorgée, comme le font les petites filles. Domfront la regarda avec curiosité. Qui était-elle au juste ?
 
- Alors ? Et vous ? Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-elle.
 
- Oui, j’ai vu Vincent.
 
- Quoi ? Mais où ? Il est ici avec vous ? s’emporta la jeune fille.
 
- Non.
 
Le visage de Line changea presque imperceptiblement. Le rythme de ses larmes se ralentit.
 
- Je ne comprends pas. Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Pourquoi jouer avec moi comme ça ?
 
- Vous connaissez un certain Jacques Karimey ? demanda Domfront.
 
- Non, répondit-elle soudain calmée.
 
- Non ? C’est étrange, parce que lui vous connaît…
 
- Je… je ne sais pas… peut-être, répondit-t-elle avec une méfiance à peine dissimulée.
 
Toujours immobile, Domfront sourit.
 
- Peut-être ?...
- Je ne me souviens pas de tous les noms, mais il y a beaucoup de clients à la boutique et…
 
- Ne faites pas l’imbécile ! Il n’a rien à voir avec la boutique ! C’est un ami de notre famille. Je sors de chez lui.
 
Line ne répondit rien. Ses larmes avaient tout à fait séchés.
 
- Il est peut-être temps de jouer franc-jeu, très chère Line. Si c’est bien votre nom ?
 
- Bien sûr que c’est mon nom ! Qu’est-ce que vous racontez ?
 
- Vous êtes allée chez Karimey avec Vincent il y a quelques semaines, n’est-ce pas ?
 
La jeune femme ne répondit pas.
 
- Visiblement, reprit Luc, Vincent était venu pour obtenir des renseignements sur un certain lieu en Normandie. Sur certains évènements également. Vous étiez à ses côtés durant de longues heures sur place. C’est étrange que vous ne vous en soyez pas souvenue lors de notre première rencontre, non ?
 
- Je n’ai pas pensé que cela pouvait être lié à sa disparition, osa la jeune fille.
 
- Bien sûr. Comme vous n’y avez pas pensé non plus quand je vous ai appelée de Normandie. Des lieux mêmes dont Karimey vous avait parlé ?
 
- Je… j’ai oublié… je, sanglota Line avant de se remettre à pleurer.
- Ca suffit ! Je veux des réponses maintenant ! Que savez-vous exactement ?! Dépêchez-vous !
 
Line restait muette, ses grands yeux suppliants braqués sur Luc. Les larmes coulaient toujours sur ses joues. Domfront saisit le verre posé sur la table et lui lança son contenu au visage. La stupeur pétrifia la jeune fille.
 
- Arrêtez votre cirque ! Ca pourrait très mal tourner.
 
Line avala sa salive en baissant les yeux. Elle s’essuya le visage d’un geste lent.
 
- J’étais avec Vincent chez Karimey, c’est vrai.
 
- Très bien, mais ça je le sais déjà. Ce que je veux savoir c’est pourquoi vous y étiez ?
 
- Vincent voulait en savoir plus sur son père.
 
- Comme ça ? D’un seul coup ? Pourquoi ?
 
- Je sais pas trop.
 
- Arrêtez tout de suite ! Dites-moi la vérité !
 
- Je vous jure ! Je sais pas ! C’était Dampierre qui voyait ça, moi je le renseignais juste sur ce que faisait Vincent.
 
- Dampierre ? demanda Domfront.
 
- Oui, c’est lui qui m’a poussée vers Vincent.
 
Domfront hochait la tête. Une nouvelle pièce trouvait sa place dans le puzzle. Une ombre apparaissait derrière Vincent, une ombre qui se penchait sur lui avant de le jeter dans les tréfonds du précipice.
- Et il vous a payée pour faire ça ?
 
- Oui. Il m’a demandé de mieux connaître Vincent…
 
- D’accord…! Vous êtes quoi au juste ? Une pute ?
 
- Non ! Il n’était pas question de coucher avec lui, juste d’apprendre quelques informations.
 
- Et c’est par magie qu’il est tombé sous votre charme irrésistible ? Vous lui avez sans doute fait le coup des larmes ?
 
- C’est moi qui suis tombée amoureuse de lui, si vous voulez tout savoir. Il est tellement… unique. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui.
 
- Très mignon, je vais chercher mon mouchoir. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
 
- Je vous ai dit la vérité. Dimanche.
 
- Et il est parti dans la journée pour la Normandie, c’est bien ça ?
 
- Oui, avoua-t-elle.
 
- Chez Dampierre ?
 
- Je crois. Mais je n’en sais pas plus.
 
- Evidemment… Donc vous ne savez pas non plus qui a tué Dampierre ?
 
Line paraissait tout à fait anéantie.
 
- Non… je… je peux fumer ? demanda-t-elle d’une voix chancelante.
- Si ça peut vous faire plaisir. Et vous permettre de répondre.
 
Alors que la jeune fille se levait pour prendre son sac, Luc l’arrêta d’un geste. Il se leva lui-même, méfiant.
 
- Dans la poche de devant, précisa-t-elle.
 
Il fouilla dans la poche sans perdre Line du regard et finit par trouver un paquet de cigarettes. A cet instant, Line plongea une de ses mains dans sa poche. Domfront se précipita sur elle et lui fit sortir la main de son manteau. En lui pressant le poignet, il parvint à la lui faire ouvrir. Un téléphone portable tomba sur la table de la cuisine. Luc Domfront s’en saisit et vit qu’un numéro avait été appelé. Comprenant le danger, il se précipita à une fenêtre toute proche et put voir trois hommes courir à travers la cour, vers la porte de l’immeuble. Line ne bougeait pas, elle arborait un sourire figé, presque boudeur. Domfront hésita une seconde. Une colère sourde et affamée montait dans son ventre. Il ne parvenait plus à se concentrer sur les choses et n’eut que peu de prise sur ce qui suivit. D’un geste précis et rapide, il saisit les poignets de la jeune fille et une volonté incandescente lui ordonna de la frapper en plein visage de toute sa colère. Il lutta et trouva la force de résister à cet accès de haine. Il repoussa pourtant Line avec violence. Puis, soudain haletant, il la laissa effondrée au sol et sortit de l’appartement en courant.
 
 
Déjà des bruits de courses montaient des escaliers, sans hésitation Domfront se précipita vers les étages supérieurs. L’immeuble n’était pas très haut et il atteignit rapidement le dernier niveau. Au bout du couloir, se trouvait une porte qu’il défonça d’un coup d’épaule. Un débarras minuscule se révéla. Sur un de ses murs, une échelle de fer était encastrée. Domfront s’y engagea et poussa bientôt une trappe installée au plafond. Il était à présent dehors, sur le toit de l’immeuble. Il ne put même pas refermer la trappe car le torse d’un homme s’y engouffra quand il se mit debout. Il tenta de le faire redescendre à coups de pieds mais sans résultat. Finalement, il prit le parti de s’enfuir et commença à courir entre les cheminées du toit. Le danger couvait partout car le sol était très glissant à cause de la neige et du givre. Luc Domfront arrivait à une jonction quand un de ses poursuivants lui plongea dans les jambes et le fit tomber. Un autre homme arriva et tenta de saisir ses bras. D’un geste large, Luc tourna sur lui-même, entraînant ses deux agresseurs au sol. Il put faire lâcher celui qui lui tenait les bras en lui envoyant un violent coup de coude dans les côtes. Il repartit en courant et passa d’un bond sur le toit d’un autre immeuble. Les hommes le suivaient toujours mais ils s’étaient séparés. Domfront en aperçut un de plus qui tentait de le dépasser en suivant un chemin parallèle. Les deux autres ne se trouvaient plus qu’à quelques mètres derrière lui. Il était presque à l’extrémité du toit à présent. Pris au piège, il s’arrêta près du bord et se retourna. Ses deux poursuivants s’approchaient maintenant d’un pas lent. Le troisième homme se tenait plus à droite, bloquant toute possibilité de fuite.
D’un geste, Domfront s’agenouilla et commença à descendre le long du mur en s’aidant de l’attache d’un tuyau de gouttière. Les fixations tremblaient sur son passage mais il descendait vite. Au-dessus de lui, un des hommes s’était engagé sur le même chemin et menaçait de le rattraper. Mais, soudain, une des fixations du tuyau céda dans un bruit sec, entraînant Domfront dans une chute de presque deux étages. Heureusement, il rebondit sur le toit de l’appentis et put se remettre debout sans trop de mal. Son poursuivant n’avait pas eu cette chance et gisait au milieu de la cour. Après un regard, Domfront sortit de la résidence sans cesser de courir.

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