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Il y avait dans l’air une senteur de bois et d’eau glacée. Le quartier des libraires commençait tout juste à reprendre vie quand Mathilde y arriva. Le jour perçait, faisant lentement fondre le voile de givre qui couvrait les vitrines des magasins anciens. La librairie Pyme était l’une des plus belles et des plus riches de la ville, elle se situait au coin d’une place compliquée, à l’endroit où prend fin la jolie rue Eau-de-Robec. Sa devanture était un mélange de fer forgé et de verre poli que barraient quatre colonnes de bois clair représentant des chimères moyenâgeuses. On pouvait voir quelqu’un à l’intérieur qui s’activait. Mathilde s’approcha et frappa doucement contre les carreaux.
- Désolé mademoiselle, répondit une voix déformée par les vitres. Vous allez devoir patienter, je n’ouvre que dans une petite heure.
- Je le sais monsieur Pyme. Je voulais justement vous parler en privé sans vous déranger dans votre travail.
Intrigué, l’homme tourna le verrou de sa porte et l’ouvrit vers lui.
- Est-ce que nous nous connaissons ? demanda-t-il avec le sourire de celui-ci qui fouille sa mémoire avec application.
- Je suis Mathilde Amiel, la petite-fille de Jérôme Amiel.
- Mais bien sûr ! Mathilde Amiel du musée des Antiquités, la jeune personne qui connaît tellement bien cette étrange mosaïque gallo-romaine exposée dans la salle d’honneur. Il me semblait bien que votre visage m’était connu.
Excusez-moi, je suis débordé en ce moment, sinon vous pensez bien que je vous aurais tout de suite reconnue ! J’ai appris pour votre grand-père. C’est vraiment terrible. Son état s’est-il amélioré ?
- Sur le plan physique, il n’y a plus de danger. Par contre, il n’a pas encore recouvré tous ses esprits. C’est justement à son propos que je voulais vous voir.
- Si je peux vous être utile. Mais je suis d’une incroyable grossièreté ! Entrez, entrez. Nous parlerons mieux au chaud.
L’intérieur de la boutique sentait l’encaustique et le vieux papier. Il était très facile de s’imaginer un ou deux bons siècles en arrière.
- Voilà monsieur Pyme, j’essaie de réunir toute la documentation qu’avait accumulée mon grand-père pour son dernier projet. En lui présentant, il y a une chance pour qu’une partie de sa mémoire lui revienne mieux.
Le mensonge valait ce qu’il valait, mais Mathilde comprit que le gentil monsieur Pyme mordait à l’hameçon des sentiments. Il la regardait avec un visage de sincère compassion.
- Je comprends, s’empressa-t-il de répondre. Si je peux vous aider j’en serais ravi. Il est déjà si horrible de vivre ce genre de choses, mais quand, en plus, il s’agit d’un esprit aussi brillant que celui de votre grand-père c’est comme si la foudre frappait deux fois au même endroit.
- Est-ce qu’il vous avait parlé de ses dernières recherches ?
- Quelque peu. Je crois me souvenir que cela concernait la forêt de Brotonne. Ainsi que son propre manoir, celui de Val Rebours. Attendez… il m’avait même commandé des livres. Ils doivent être derrière. Venez avec moi.
Mathilde suivit monsieur Pyme jusqu’à la réserve de la vieille librairie, un effroyable capharnaüm de volumes et de caissons de cuir.
- Voyons, voyons… non… non, plus… Ah, voilà ! dit monsieur Pyme en tendant un ouvrage à Mathilde.
- « Etude sur la présence romaine dans la forêt de Brotonne et alentour », lut-elle.
- Jean Pravin, 1899, deuxième édition, précisa le libraire. Plus vraiment d’actualité mais de belles gravures. Je l’ai déniché chez un collègue de Pont-Audemer. Sincèrement, le livre n’est qu’un tissu d’âneries mais Pravin est un auteur assez recherché. Dans un certain milieu, il est même un peu « culte », comme on dit maintenant. C’est un contemporain de Louis Lucas, il n’a pas eu le même succès, bien sûr, mais il brode avec un certain talent... à condition de supporter le goût du mysticisme spirite, bien sûr. Mais ce qui est surtout…
- Excusez-moi, interrompit Mathilde, mais je dois avouer être assez ignorante sur le sujet. Vous avez parlé de mystique spirite et de Louis Lucas, c’est ça ?
- Pardonnez-moi, je parle, je parle, sans même penser qu’une belle jeune fille comme vous ne vit pas forcément enfermée dans une cave comme moi, dit le libraire en riant. Louis Lucas, oui, c’est un chimiste normand du dix-neuvième siècle qui a eu une certaine notoriété en publiant beaucoup à propos de ce qu’il appelait la « médecine nouvelle », mais qui était surtout connue à l’époque sous le vocable « nouvelle science ».
En fait, il proposait d’utiliser l’ésotérisme comme alternative à la médecine dite scientifique. Jean Pravin propose à peu près le même postulat concernant l’Histoire. Pour lui, rien ne disparaît vraiment et les instants passés demeurent toujours présents, comme une mécanique éternelle qui crée une boucle continuelle. Il propose d’utiliser la « vision » de ces boucles pour revivre le passé et donc le définir de manière précise et totale. On ne peut pas vraiment dire qu’il prouve l’efficacité de cette technique avec ce livre, mais l’expérience est assez originale pour la rendre notable. Et c’est pourtant un domaine où les farfelus dans son genre sont légion.- Mon grand-père vous a commandé spécialement ce livre ? demanda Mathilde en feuilletant l’ouvrage.
- Oui. Quand je lui ai dit avoir déniché cet ouvrage de Pravin, il semblait très impatient de pouvoir le récupérer. Cela a d’ailleurs dû coïncider avec son attaque…
- Il vous avait commandé d’autres documents ?
- Pas de manière aussi précise. Mais en fait, depuis plusieurs années, je lui mettais de côté tout ce qui concernait cette forêt et quelques faits précis.
- Des faits précis ? demanda Mathilde, l’œil luisant d’intérêt.
- Oui. Attendez… j’ai du noter tout ça dans mon petit carnet. Toujours faire confiance aux petits carnets plutôt qu’à sa mémoire. Voilà : Période Romaine et Clotaire Ier, 537.
- 537 ?
- C’est un épisode historique douteux mais qui semblait beaucoup intéresser votre grand-père. Nous en avons débattu ici même durant près d’une heure, je m’en rappelle très bien.
- Pourriez-vous me le raconter ?
- Je peux essayer de me souvenir. Voyons, voilà… c’est à peu près ça. C’est raconté par Grégoire de Tours, je crois que votre grand-père avait remarqué ça dans le classique de l’abbé Cochet sur l’histoire de la Seine-Inférieure…
- Sûrement, sûrement, enchaîna Mathilde.
- Donc, 537. Le roi de Soissons, Clotaire Ier, et son armée sont poursuivis par les troupes de son frère et son neveu, les rois de Paris et de Metz. Clotaire, qui commande une troupe très inférieure en hommes, décide de cacher son armée dans la forêt de Brotonne qui s’appelle alors Arélaune. Les troupes ennemies y entrent à leur tour et l’on s’attend à une déroute complète pour Clotaire. Mais pendant la nuit, un énorme orage balaie la forêt et, sans que l’on sache comment, les armées des rois de Paris et de Metz sont mises en déroute. Certains textes parlent de « foudres des cieux mêlées aux foudres des terres », il y a aussi cette formulation exotique de « mâchoires ardentes ». Le lendemain, les troupes se soumettent à Clotaire dans ce qui deviendra son palais d’Arélaune. Votre grand-père pensait d’ailleurs que ce palais pouvait être la ruine visible dans le parc de Val Rebours…
- Et vous ne vous en souvenez plus très bien ! Vous êtes trop modeste monsieur Pyme, flatta Mathilde.
- Oh, j’ai peut-être un petit talent, répondit le libraire en rougissant.
- Vous savez sur quoi reposait cette théorie ? Je n’ai jamais rien entendu qui permette d’identifier cette ruine.
- Je ne sais rien de plus sur ce point. Il est vrai que c’est une période très mal connue et qui ouvre la porte à toutes les interprétations, même les plus fantaisistes.
- Il ne vous a pas parlé d’une légende précise ou de quelque chose qui porterait le nom de « sang de l’Ogre » ?
- Sang de l’Ogre ? répéta le libraire. Non, je ne vois pas.
- Et quelque chose qui s’appellerait les « lumières noires » ?
- Les « lumières noires » ? Sur ce point par contre, je ne crois pas que votre grand-père avait besoin de moi pour savoir de quoi il s’agissait.
- Vous pourriez me renseigner alors ? demanda Mathilde avec son plus beau sourire.
- Bien sûr. Ces « lumières noires » sont en fait les membres d’une société historique des années 30. Je crois qu’ils se réunissaient à Caudebec ou à Villequier, je ne sais plus trop, à ma grande honte. Ils ont beaucoup fait pour l’étude du folklore local, beaucoup publié. Malheureusement, par la suite, ils n’ont pas suivi une route très noble…
- C’était un groupe proche du fascisme, c’est ça ?
- Pas tout à fait. Le fascisme était à l’époque une doctrine politique basée sur la révolution par l’action des masses et l’avènement d’un monde nouveau. Les « lumières noires » étaient plutôt un groupe de hobereaux ultra conservateurs passionnés d’occultisme et de légendes locales. Ils publiaient une revue assez intéressante, d’un point de vue historique du moins, jusqu’aux années 1934-35. Ensuite ce n’est plus qu’un torchon antisémite et antiparlementaire. C’est toujours triste de voir des esprits curieux et fins se rouler dans la boue.
- Le groupe existe encore ?
- Oh non, dieu merci ! Sans surprise, les « lumières noires » ont plongé avec délectation dans la collaboration avec l’occupant nazi. Malgré tout, cela n’a pas empêché leur revue de cesser de paraître. A la libération, les membres qui n’avaient pas pu s’enfuir à l’étranger ont été exécutés. Et, pour être tout à fait franc, je ne crois pas qu’il y ait eu grand monde pour les pleurer. Mais si vous êtes intéressée, je dois avoir quelques-unes de leurs parutions. Pour un prix très raisonnable, bien sûr.
Mathilde accepta avec entrain. Il y avait enfin des prises dans la muraille. Des résultats apparaissaient comme de petits cailloux blancs dans le ventre de la forêt.
- Et vous connaîtriez un certain Comte de Nauville ? reprit-elle.
- Je connais le nom, bien sûr. La réputation surtout.
- C’est un ancien propriétaire du manoir de Val Rebours, n’est-ce pas ?
- C’est même le fondateur du domaine dans les années 1840, il me semble. Il passait pour un homme quasi fou. Je crois savoir qu’il a été interné par sa propre famille après des accusations de magie noire… C’est un peu l’Alister Crowley local, si je peux me permettre ce comparatif à la limite du saugrenue. Il y a toutes sortes d’histoires à son sujet. On raconte qu’il organisait des orgies sataniques pour certains notables de la région et qu’il mangeait de la chair humaine dans de la vaisselle d’argent. Mais vous savez, dans ce genre d’affaires, les fantasmes des gens prennent souvent le pas sur la réalité.
Le libraire tourna soudain la tête, quelqu’un frappait aux carreaux de la boutique. Mathilde restait surprise par ce qu’elle venait d’apprendre. Pourquoi son grand-père ne lui avait-il jamais parlé de tout ça ?
- Décidemment… si vous voulez bien m’excuser une minute, dit monsieur Pyme en s’éloignant. Je suis plutôt spécialiste en Histoire qu’en ésotérisme mais j’ai tout de même une petite collection. Fouillez à votre guise. C’est sur cette étagère rouge, juste-là. Je reviens tout de suite.
Mathilde se dirigea vers la bibliothèque indiquée et commença à parcourir les titres et les ouvrages. Elle entendit la petite cloche qui signalait l’entrée d’un client puis des murmures. Sa main s’arrêta sur une couverture. Elle ne put s’empêcher de sourire à la vue d’un vieux volume signé du nom de son grand-père au milieu d’une rangée d’ouvrages.
Elle feuilleta deux autres livres sans but précis. Enfin, le silence la surprit. Elle finit par poser les livres et sortit de la réserve. Il n’y avait pas trace du libraire ou d’un quelconque client dans la boutique.
- Monsieur Pyme, vous êtes là ?
Mathilde marchait vers l’entrée du magasin, à travers les rangés d’étagères. Mais toujours aucune trace. Elle appela de nouveau sans que rien ne se produise. Puis soudain, alors qu’elle revenait vers la réserve, sa tête fut entraînée vers l’arrière. On se saisit de ses mains et on les lui planqua contre le dos avant de la pousser dans un recoin, à l’abri des regards. Elle n’eut même pas le temps de crier que déjà on lui pressait le front contre le mur. Près de sa nuque une voix basse et sifflante se fit entendre, faisant naître un frisson.
- C’est la dernière chance. Si tu ne t’arrêtes pas maintenant, tu es morte.
Et sur ces mots, Mathilde fut précipitée avec une force extrême contre le mur.
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