Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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La voiture de Mily était d’une marque et d’une année difficile à définir. Domfront avait beaucoup de mal à maintenir une vitesse normale dans les cotes et à chaque changement de rapport, un crissement métallique montait dans l’habitacle. Heureusement, la ville de Saint-Germain-en-Laye approchait. Les barres d’immeubles et les parkings de supermarchés laissaient place à des villas et des petits jardins bourgeois. Y aurait-il quelqu’un à cette adresse dont il se souvenait vaguement ? Depuis son retour en France, tous les évènements se succédaient sans qu’il ne puisse avoir la moindre prise sur eux. Impossible de prévoir où allaient le mener ses découvertes, impossible de savoir si le chemin suivi était le bon. Mais pour l’heure, il fallait retrouver cet homme, et vite. Peut-être ouvrirait-il un chemin vers Vincent ? Même si le jour n’était pas près de se lever, la police allait certainement commencer à le rechercher avec plus de volonté et des barrages allaient peut-être même fleurir dans la région des meurtres. Soudain, il reconnut un étrange bâtiment néo-classique à colonnades à un angle de rue. D’après ses souvenirs, la maison n’était plus très loin. Il se gara près d’un mur de briques rouges et essaya de se remémorer l’endroit. Des années en arrière, il se vit petit garçon descendant de l’imposante voiture de cet homme, Jacques. Vincent marchait près de lui, un petit avion à la main. Ils passaient un portail. Un chien les accueillait en tournant autour d’eux. La porte s’ouvrait sur le large sourire d’une femme en tablier. La rue qui lui revenait ressemblait à celle qu’il arpentait à présent. Et après quelques minutes, il découvrit enfin une maison en légère pente qui lui sembla être celle qu’il cherchait.
Il ne reconnut pas le portail mais put lire un nom familier sur la boite aux lettres : Karimey. C’était bien cela. Il sonna à plusieurs reprises. Les haies qui protégeaient les lieux étaient plus hautes que dans son souvenir et il ne pouvait pas voir la façade de la maison. Personne ne semblait réagir à ses appels mais il continua patiemment, sonnant régulièrement. Il n’était que 5 heures du matin, il était normal qu’il ait à attendre dans la nuit glacée. Enfin, une voix s’éleva de l’interphone.
 
- Qu’est-ce que vous voulez ? Vous savez l’heure qu’il est !
 
- C’est Luc Domfront, il faut que je te vois tout de suite, Jacques.
 
Dans l’instant, le portail s’ouvrit en un bruit limpide. Luc traversa le jardin endormi sous le gel puis monta les trois marches qui le séparaient de la porte de la villa. On devinait des lumières atténuées par les longs rideaux du rez-de-chaussée. Sans qu’il n’ait à frapper, la porte de la résidence s’ouvrit sur un homme corpulent à la barbe courte. Il lui tendit une main ferme que Luc serra en souriant.
 
- Entre vite te réchauffer, mon garçon.
 
L’intérieur de la maison était tel qu’il s’en souvenait : une impeccable succession de pièces ressemblant aux salles d’exposition d’un antiquaire. Jacques Karimey le guida jusqu’à la cuisine et lui proposa une tasse de café. Luc accepta, se demandant combien de gorgées de cette boisson il avait pu boire depuis quarante-huit heures. Des litres ? Assez en tout cas pour ne pas avoir dormi depuis.
- Assieds-toi, je t’en prie. J’en ai pour une minute, je vais juste rassurer Lilly, elle avait déjà le doigt sur le numéro de la police.
 
Domfront ne s’assit pas, il entreprit de faire lentement le tour de la cuisine. Des images lui revenaient en tête, certaines lointaines, d’autres plus proches. Enchevêtrées les unes dans les autres. Même le bruit pétaradant de la bouilloire lui sembla évocateur. Mais ici comme ailleurs, il refusa le retour de son passé. Il ne savait que trop où cela allait l’emmener. Plissant les yeux, il se concentra sur le présent, sur l’instant, sur les sons et les impressions qui montaient autour de lui. Il se gorgea d’immédiat et de détails. Karimey revint bientôt dans la cuisine.
 
- Elle t’embrasse, dit-il. Elle voulait descendre, mais je lui ai dit qu’elle pourrait te voir tout à l’heure. Il faut qu’elle se repose beaucoup tu sais.
 
- Je suis désolé de venir à cette heure mais j’ai besoin de réponses et je ne peux pas attendre.
 
- Je comprends, Luc. Je mentirais si je te disais que je suis surpris de te voir. J’étais presque certain que tu viendrais, répondit Jacques Karimey en servant le café.
 
- Ah oui ? Et pourquoi… ?
 
- Vincent est venu me voir il y a quelques temps. Nous avons partagé plusieurs heures de discussion passionnée. Il voulait parler de vos parents, du passé…
- Et il venait souvent ?
 
- Non, presque aussi peu que toi. C’est pour ça que j’ai su qu’il y aurait une suite.
 
- Il était seul ? demanda Luc en pensant à Dampierre.
 
- Non, il y avait sa petite amie aussi. Une jeune fille très discrète mais charmante.
 
- Line ? demanda-t-il avec surprise.
 
- Oui, Line.
 
Cela ne collait pas ! Si elle était venue auprès de Karimey quelques jours avant, pourquoi n’en avait-elle pas soufflé un seul mot ? 
 
- Et qu’est-ce que Vincent voulait savoir précisément ? reprit Luc en cachant sa consternation.
 
- Tout. Tout ce que nous pouvions savoir sur vos parents et sur les circonstances de leur disparition.
 
Domfront garda le silence. Face à lui, Jacques Karimey posa sa tasse et s’assit sur un tabouret. Son regard se fit plus tendre.
 
- Si je peux te parler franchement Luc, reprit-il, je n’ai jamais compris pourquoi tu n’as pas pris le temps de me poser les questions que m’a posées ton frère. Je n’ai jamais compris comment tu pouvais vivre sans te poser ces questions-là.
 
- Vincent a disparu depuis plusieurs jours, dit Luc sans répondre à Karimey. Il devait rencontrer un notaire en Normandie, personne ne l’a revu. Le notaire a été retrouvé mort. Plusieurs autres personnes sont mortes depuis, visiblement en lien avec cette affaire.
Tout ça s’est passé tout près de la forêt de Brotonne, au bois de la Heurte. C’est bien là qu’a eu lieu l’incendie ?
 
 
- Oui, répondit Karimey visiblement ébranlé. Tu crois que ces meurtres seraient liés à ce qui s’est passé il y a vingt ans ?
 
- Oui. J’étais encore sur place il y a moins de deux heures et d’une manière où d’une autre Vincent et moi étions attendus par quelqu’un. Ou quelque chose.
 
Un silence se fit. Jacques Karimey semblait concentré sur ses pensées. Luc avala son café et se brûla presque la langue. Il reprit.
 
- Je ne sais pas trop comment te demander ça, mais… est-ce que tu es sûr que mon père soit bien mort ?
 
- Oui, ton père est mort, répondit Karimey l’œil interrogateur. Je ne comprends pas Luc.
 
- Est-ce que quelqu’un a pu identifier son corps avec certitude ?
 
- Son corps ? Euh, je ne crois pas. Le feu ne le permet pas toujours. Mais par son alliance, par ses dents et la forme de sa mâchoire.
 
- Personne n’a pu être formel ? insista Luc.
 
- Formel ? Tu ne crois quand même pas sérieusement qu’il puisse être encore vivant ?
 
- Je ne sais pas. Vincent avait reçu une lettre. Est-ce qu’il t’en a parlé ?
 
- Non.
Un nouveau silence s’installa dans la pièce. Chacun semblait réfléchir. Karimey caressait sa barbe du pouce. Luc commençait à sentir un certain malaise dans la situation. Cela ne ressemblait pas à ce qui aurait dû se passer.
 
- Tu n’es pas très combatif, Jacques. Il y a quelque chose, hein ? finit par demander Luc devant l’air songeur de Karimey.
 
- Il y a des petites choses, mon garçon mais je suis sûr que ton père est bien mort dans cet incendie.
 
- Alors quoi ?
 
- Et bien, il y deux éléments pour être précis. D’abord, concernant l’enquête qui a suivi cet incendie. Un jeune avocat ne peut pas s’empêcher de mettre son nez dans ce qui a trait à la mort de son meilleur ami, j’ai donc jeté un coup d’œil au dossier. En principe, dans un cas pareil, on déclenche presque toujours une enquête criminelle. Mais pas ici. Tout a été bouclé très vite.
 
- Trop vite ?
 
- Je ne peux pas dire ça. Mais j’ai un peu l’impression qu’on n’a pas trop cherché à se compliquer la vie. On connaît la cause de l’incendie : une bougie qui a enflammé un rideau. La plus grande partie de la maison était en bois et en torchis, ça n’a pas mis longtemps à se propager et les fumées ont tué les gens qui dormaient là. Mais…
 
- Mais Vincent et moi, on a pu en sortir, compléta Luc en serrant les dents. Sans mal.
- Oui. Alors bien sûr, de là à penser que vous avez vu le feu et que vous avez fui avant qu’il ne se propage… vous étiez des enfants après tout, on ne peut pas vous reprocher d’avoir eu peur et de vous être enfui. Mais si c’est le cas, vous avez sûrement crié et des gens auraient dû se réveiller, réagir…
 
Luc Domfront ressentait un malaise dévorant. Ses entrailles se soulevaient comme s’il se penchait au-dessus d’une masse immonde. Tous ces instants passés étaient un chemin hérissé d’horreurs et d’une odeur de sang sale. Une fois encore, il se plongea dans le moment, fixant son attention sur le faible crépitement du néon au plafond.   
 
- Tu penses que j’ai allumé le feu, c’est ça ? demanda-t-il à Karimey sans le regarder.
 
- Non.
 
Le silence pesant se poursuivait. Karimey prenait visiblement le temps de réfléchir à ce qu’il allait ajouter. Luc devait être très pale car il ne sentait plus de sang irriguer ses joues. Juste le froid et un mal immobile.
 
- Luc, je crois que tu as vu plus de choses que tu n’en as racontées à ce moment-là. Et je ne comprends pas pourquoi tu n’en parles toujours pas.
 
Domfront ne répondit pas. Il y avait comme de la glace qui tournait sur sa langue.
 
- Comme tu veux, reprit Karimey après un temps. Donc pas de vraie enquête criminelle poussée. Admettons, c’est déjà un drame assez dur pour qu’on n’en remette pas une couche. Mais il faut que tu saches qu’il s’est passé une autre chose étrange ce soir-là.
Jacques Karimey était passé dans la salle à manger et fouillait maintenant le tiroir d’un meuble d’angle. Il en sortit un dossier serré dans une chemise de carton rouge.
 
- Voilà. Un petit souvenir que j’ai copié à l’époque… dans la nuit du 4 Août 1985, à quelques kilomètres au Nord de la Heurte, il y a eu un problème sur le chantier de réparation du tablier d’un pont.
 
- Qu’est-ce que tu appelles un problème ?
 
- Le chantier était surveillé par deux vigiles. On n’a jamais revu aucun d’eux après cette nuit-là. Disparus, évaporés dans les ténèbres.
 
- Ils auraient pu avoir un lien avec la maison forestière ?
 
- Impossible à dire. Ils se sont comme volatilisés. Il manquait également un véhicule et du matériel. Les enquêteurs ont posé quelques questions à leurs familles, mais ça n’a pas été beaucoup plus loin. Et ce qui est encore plus étrange, c’est qu’un ingénieur qui travaillait sur la réparation de ce pont a lui aussi disparu durant cette période. Il devait rejoindre sa famille dans le Sud de la France les jours suivants. Il n’est jamais venu.
 
- Et on n’a pas lié ça avec l’incendie de la Heurte ?! s’emporta Luc. Ce n’est pas possible !
 
- Au début, il y a eu quelques doutes… et puis on a découvert des documents qui tendaient à prouver que les trois hommes avaient mis au point une combine pour détourner un peu d’argent. On a trouvé des factures de billets d’avions pour l’Amérique du Sud.
Du coup, l’affaire a vite changé de nature. Elle n’avait plus rien à voir avec la Heurte.
 
 
- Et tu n’as rien fait pour suivre les résultats de cette histoire ? Tu as laissé faire ?
 
Karimey souriait avec amusement.
 
- Tout à l’heure encore tu ne voulais rien savoir sur cette nuit-là, et maintenant tu me reproches de ne pas avoir pris en main une enquête parallèle ?
 
- Tu as des choses ou pas ? s’énerva Luc.
 
- J’ai les adresses des familles des disparus, elles ont vingt ans mais on doit pouvoir s’en servir. J’attends depuis tellement longtemps de te donner tout ça. Tu ne peux pas savoir comme je voulais que tu le fasses. 
 
- Pourquoi ne pas l’avoir fait toi même ! Avec tous les gens que tu connais aux Renseignements Généraux et au ministère de l’Intérieur ! Après autant de temps, il n’y a pratiquement aucune chance pour que je trouve quoi que ce soit ! Pourquoi ne pas être allé les voir !
 
Karimey but plusieurs gorgées de café avant de répondre.
 
- Je n’avais aucun droit de le faire.
 
- Depuis quand est-ce que tu t’arrêtes à ce genre de détails ? Dis-moi la vérité, Jacques ! Je ne comprends pas ce que tout ça veut dire.
 
- J’ai conclu un pacte, mon garçon. Un pacte qu’on ne peut pas détruire. Ton père m’avait fait jurer que si quelque chose lui arrivait, à lui ou à Sophie, il ne faudrait pas que j’y mette mon nez.
Juste veiller sur Vincent et toi.
 
 
- Quoi ? Il t’avait dit qu’il lui arriverait quelque chose ?!
 
- Non, ce n’était pas si clair. Mais il m’a fait promettre. C’était quatre ou cinq mois avant…
 
Les idées se cognaient dans la tête de Domfront. Une énergie douloureuse courait dans sa chair, comme une rivière cherchant à submerger une digue.
 
- J’ai… j’ai été un idiot, Luc, poursuivit Jacques Karimey. J’ai joué à l’homme d’honneur, au chevalier. Je n’ai pas cherché… J’ai respecté ma parole et j’ai essayé de vous protéger du mieux que j’ai pu. D’abord de votre tante, puis de tout ce qui aurait pu vous nuire. Et c’est quand je pensais que vous étiez prêts, quand j’ai baissé la garde que Vincent disparaît à son tour.
 
- Tu as dis tout ça à Vincent quand il est venu te voir ? demanda Luc.
 
- En partie. Il m’a demandé si je savais pourquoi votre père était venu jusqu’à la Heurte. Je lui ai répondu que je l’ignorais. Votre père s’était soudain pris de passion pour l’archéologie, l’Histoire, sans que l’on comprenne trop pourquoi. J’ai juste mentionné la promesse que j’avais faite.
 
- De quoi d’autre a parlé Vincent ? Il voulait aussi se rendre là-bas ?
 
- Peut-être, mais il ne l’a pas dit. Il m’a surtout posé des questions sur vos parents, sur tout ce dont je pouvais me souvenir. Ce n’est qu’en fin de soirée qu’il a parlé de l’incendie…
- Pourquoi ne pas lui avoir donné le dossier sur les disparus du chantier de réparation du pont ?
 
Karimey leva les yeux vers Luc mais ne répondit pas tout de suite.
 
- J’aime beaucoup Vincent mais ce n’est pas lui qui pourrait en faire quelque chose. Et puis…
 
- Quoi ?
 
Jacques Karimey parut soudain gêné.
 
- Est-ce que tu sais d’où vient la marque que tu portes sur la joue ?
 
- Non. Et toi ? répondit sèchement Domfront.
 
- Pas précisément. Mais c’est quand je t’ai revu à l’hôpital après l’incendie que je l’ai remarqué la première fois… tu ne l’avais pas avant cette nuit-là.
 
- Et ça t’impressionne tant que ça ?
 
- Je vais te dire une autre chose que je n’ai pas dite à ton frère. Cette marque, je l’ai déjà vue sur une autre personne. Sur ton père. Il la portait à la base du cou… et ce n’était pas non plus une marque de naissance.
 
- Tu sais à partir de quelle période il la portait ? demanda Luc, saisit de stupeur.
 
- Je l’ai remarquée le jour où il m’a fait faire cette promesse. C’était ici même, mon garçon. Il était assis précisément à la place que tu occupes.
Le sang tapait dans la tête de Domfront. Il lui sembla ressentir une présence froide tout autour de lui. Comme un nuage que l’on ne peut voir. Il se leva.
 
- Je peux téléphoner ?
 

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