Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

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Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Toutes les rues étaient désertes en cette heure tardive, seule une ombre rapide se révélait parfois. Mathilde marchait en longeant les murs, tant pour rester à l’abri des regards que pour faire le moins de bruit possible. L’air restait frigorifique et une couche de neige rendait les pavés glissants. L’interrogatoire lui restait en tête et la tension était loin d’être retombée. Elle se retourna plusieurs fois mais ne remarqua personne. Pourtant elle pressa le pas et emprunta des chemins détournés. C’était l’avantage de la vielle ville : il était quasiment impossible pour une voiture de suivre un piéton. Après un parcours compliqué de plus d’une demi-heure, elle arriva enfin devant un porche à colonnes défraîchies. Il s’ouvrait sur une église d’un surprenant style oriental. Laissant la porte principale du bâtiment, elle passa vers une autre, plus petite, et frappa quatre fois. Après quelques instants, la porte s’entrouvrit.
 
- C’est moi, Mathilde…
 
On ouvrit grand et elle put entrer. La porte se referma dès qu’elle se fut faufilée dans l’ouverture. Elle se tourna alors vers l’homme qui verrouillait les battants. Il n’était pas possible d’imaginer plus grand décalage entre le lieu et son gardien. En effet, l’homme qui se tenait devant Mathilde arborait une barbe de trois jours ainsi que des cheveux mélangés et décolorés. Il portait un jean taille basse, déchiré par endroits, un vieux pull-over aux couleurs de la Jamaïque et de petites lunettes à verres jaunies.  
- Je ne te remercierai jamais assez, Mily.
 
- Arrête, je vais pleurer soeurette. De toute façon, j’adore passer mes nuits dans les églises, répliqua le jeune homme.
 
- Il est là ? demanda Mathilde en enlevant son écharpe.
 
- Ouais. Là-haut. Il est pas très causant ton copain.
 
- Non.
 
- C’est contagieux à ce que je vois.
 
- Excuse-moi, je t’expliquerai bientôt, mais…
 
- Oh, t’en fais pas ma jolie ! Tu sais bien que je suis trop gentil et que je sais pas dire non. Profite.
 
Ils traversèrent le hall et pénétrèrent dans le cœur de l’étonnant bâtiment. C’était une église transformée en bibliothèque. Partout, de l’ancienne nef au transept, s’élevaient des rayons de livres. Les murs avaient été peints dans d’insolites couleurs vives. Jaunes, rouges, ocres. Une simple lumière suffisait à éclairer le petit dôme qui surplombait la salle. Dans tout l’espace, une douceur et une tranquillité inattendue se répandaient. Au centre des lieux, sur un plancher surélevé, Mathilde put apercevoir Luc Domfront penché sur une table d’étude. Elle fut soudain très heureuse de le retrouver et elle s’en surprit elle-même.
 
- Votre ami m’a dit que vous parliez allemand ? demanda-t-il quand elle fut suffisamment proche.
- Oui, je me débrouille, répondit Mathilde en serrant les dents devant l’indifférence totale de Domfront à son égard et à ce qu’elle venait de vivre.        
 
- La sacoche ne contenait que des documents allemands, la plupart portent des marques officielles du régime nazi. D’autres sont des lettres manuscrites. Je baragouine mais je n’arrive pas à grand-chose. Tenez.
 
Domfront tendit à Mathilde une liasse de papiers à l’aspect ancien mais très bien conservés. La jeune femme s’en saisit et commença à lire. Le flamboyant Mily restait un peu en retrait, près d’une autre table où trônait une cafetière.
 
- Vous voulez un peu de Kawa ? demanda-t-il en baillant.
 
Mathilde et Domfront acceptèrent et il servit deux tasses de café qu’il posa sur la table accompagnées de morceaux de sucre.
 
- Je vous préviens, dans le genre jus de chaussette, c’est pas mal. Je peux vous aider ? C’est quoi au juste votre embrouille ?
 
Mathilde releva la tête, toujours un peu tendue face au comportement glacial de Domfront.
 
- On ne sait pas encore très bien.
 
- Cool. Tu veux des bonbons ? demanda Mily en lui tendant un paquet.
 
Mathilde ne put s’empêcher de rire. Et ses nerfs l’exigeaient après toutes ces heures difficiles. Mily avait toujours été ainsi : jamais de questions gênantes, jamais de problèmes. Quand elle l’avait appelé des brumes sanglantes et dangereuses de Val Rebours pour lui demander de venir à son aide, ses seuls mots avaient été : « J’arrive.
Va pas t’endormir sur un ours. » Elle s’efforça tout de même de se concentrer sur les documents.
 
 
- Ce sont surtout des doubles d’ordres de transport et des relances pour une opération. Matériel, armes, logistique… visiblement, quelqu’un cherchait à se couvrir en cas de problème. Il n’y a pas de date précise mais c’est une opération qui aurait eu lieu en 1944. Elle porte le nom de code « Fenrir ».
 
A la lecture de ce nom, un frisson parcourut le dos de Mathilde. Des mots de son grand-père lui revinrent en tête, précis et aiguisés. Domfront et Mily échangèrent un regard interrogateur. La jeune fille restait figée, le regard perdu dans le néant. Seul son buste remuait d’une respiration profonde.
 
- Ca va Mathilde ? demanda Mily.
 
- Oui, répondit-elle doucement, comme si elle reprenait conscience. C’est ce nom.
 
- Fenrir ? demanda Domfront. Qu’est-ce que c’est ?
 
- C’est encore une référence mythologique. Scandinave celle-là. Fenrir est le loup dévoreur, la bête sanguinaire qui se libérera de son entrave et tuera Odin lors du crépuscule des dieux, le Ragnarok.
 
- Et c’est ça qui te fait tant d’effet ? Une vieille histoire de clébard nordique qui va bouloter son maître ? demanda Mily avec un grand sourire.      
 
- Mon grand-père m’a mise en garde à la clinique. Il a employé des mots qui décrivent exactement Fenrir.
- Et en quoi consistait cette opération, d’après les documents ? demanda Domfront.  
 
- Quelque chose d’assez conséquent, beaucoup d’hommes, des camions, mais je ne comprends pas tout, expliqua Mathilde après quelques instants. On dirait que certaines parties sont codées. Pas facile de savoir de quoi ils parlent au juste. Ca a l’air de concerner près de cent soldats et leur équipement. Celui qui signe la plupart des papiers est un certain général Von Leffen. 
 
- Il y a des documents plus vieux, celui-là est daté de 1937. Enfin je crois, dit Mily.
 
- Oui, c’est un ordre de mission. Voyons… un émissaire doit prendre contact avec un groupe appelé « lumières noires », le rendez-vous est fixé à Caudebec-en-Caux. Ce n’est pas loin d’Ysanville, en face de la forêt de Brotonne, de l’autre côté de la Seine. On lui demande de « prendre tous les renseignements possibles » sur une chose, c’est difficile à traduire. « Sang du monstre » ou « sang de l’Ogre », quelque chose comme ça. Il peut dépenser l’argent qu’on lui a confié comme bon lui semble. C’est signé… non !
 
- Quoi ? demanda Domfront.
 
- Chancellerie du Reich. Cet ordre de mission a été émis par les services personnels d’Adolf Hitler ! Deux ans avant la guerre.
 
- Mission discrète en territoire étranger. Plutôt surprenant. Essayez d’en lire d’autres ! Qu’est-il arrivé ensuite ? Est-ce qu’il parle plus en détail de ce projet Fenrir ? demanda Domfront.
- Ce n’est jamais précis. Ce qui est bizarre c’est que le vocabulaire n’est pas très militaire. On parle beaucoup de « pouvoir », de « force » et de « trésor » mais les mots employés ont toujours un sens religieux ou plutôt parareligieux, ici on parle même de « nouveaux chevaliers sans croix ». Ca me parait un peu mystique comme image pour des SS.
 
- Pas forcément. Le mouvement nazi se réfère sans cesse aux mythes païens, surtout d’origine nordique et celte. Pour lui, ce sont des croyances « pures » et aryennes par opposition aux religions chrétiennes considérées comme décadentes et directement héritées de la culture juive. Il existait des tas de sociétés secrètes ésotériques ou magiques, Hitler lui-même avait été très influencé dans ses jeunes années par l’organisation Thulé dont il faisait partie.
 
Domfront se tourna vers Mily, surpris de ses connaissances.
 
- L’organisation Thulé ? demanda-t-il.
 
- Oui, c’était une sorte de confrérie noire, genre sorcellerie scandinave et crépuscule des dieux, tu vois le style. Elle se prétendait annonciatrice du renouveau de la civilisation de Thulé, le mythique royaume du Nord cité dès l’antiquité. C’est pile dans cette histoire de Fenrir, non ? C’est pas lui le fameux « loup gris…
 
- Qui observe le palais des dieux », enchaîna Mathilde avec enthousiasme. « Attaché avec Gleipnir par Tyr. »
- Et qui lui avait bouffé la main quand il s’était rendu compte que la corde ne pouvait être brisée !
 
Mathilde et Mily semblaient de plus en plus exaltés par le sujet. Luc Domfront leva les mains, un peu perdu.
 
- Attendez, coupa-t-il, ça commence à être un peu confus…
 
- Fenrir est un mythe de base pour comprendre la vision eschatologique du destin chez les peuples nordiques, expliqua Mathilde.
 
- En clair, compléta Mily devant le regard perplexe de Luc, les vikings pensaient que la plupart de leurs dieux allaient mourir lors d’un grand affrontement final, sans qu’ils puissent faire autrement. Par exemple, Fenrir, le loup gris maléfique, était entre leurs mains, mais ils ne pouvaient que le nourrir en attendant qu’il soit assez fort pour se libérer et dévorer leur chef, Odin. Les dieux ne pouvaient rien contre la force du destin, ils n’étaient pas tout-puissants. Ils savaient qu’ils allaient finir par être vaincus et détruits mais aussi que de par leur sacrifice, le cosmos ne disparaîtra pas et qu’un nouveau monde surgirait de l’eau pure. C’est imprégnés de cette vision d’un futur désespéré que les nazis les plus radicaux ont lutté jusqu’à la mort et ont fait combattre jusqu’aux derniers enfants sur les ruines fumantes de Berlin.
 
- Je comprends. Donc cette opération pourrait avoir quelque chose à voir avec cette croyance.   
- Sans doute, ajouta Mily. Il me semble qu’il y a des bouquins sur les liens entre le troisième Reich et l’Occulte dans la section histoire.
 
Mily s’éloigna de sa démarche chaloupée. On l’entendait remuer des livres sur les étagères. Mathilde et Luc n’échangèrent pas un mot. Une certaine réserve s’était installée entre eux. Mily revint enfin à la table.
 
- Bien sûr, on n’est que dans une annexe vaseuse. C’est un peu pouilleux comme choix. Voilà tout ce qu’il y a ici sur les recherches lancées à travers le monde par le troisième Reich sur les chemins du surnaturel. Il n’y a que ces trois pauvres bouquins, mais il faut bien commencer quelque part. Et puis au moins c’est du fiable, pas de l’encyclopédie Internet à deux ronds. Toujours pas de bonbons ?
 
- Comment avez-vous trouvé aussi vite ? Vous travaillez ici ? demanda Domfront.
 
- Ouais garçon, j’suis chef documentaliste.
 
Une recherche studieuse s’engagea alors. Mathilde continua à lire les documents allemands, parfois à haute voix, parfois en marmonnant. Pendant ce temps, Mily et Domfront feuilletaient les pages des ouvrages déposés sur la table de travail. Il était étonnant de voir ces trois silhouettes silencieuses, concentrées sur leurs études à trois heures du matin dans une nef couverte de rayonnages. Ce fut Mathilde qui reprit la parole la première.
 
- Il y a deux périodes très distinctes dans les documents : une première s’échelonnant de 1937 à 1941 et une seconde entièrement resserrée sur juin et juillet 1944.
Vous avez trouvé des choses ?  
 
 
- Ca commence à prendre forme : visiblement, dès les premiers temps de leur pouvoir, les nazis ont discrètement lancés plusieurs missions à travers le monde pour retrouver certaines reliques « magiques », déclara Domfront. Le but ultime étant bien sûr le Saint Graal et même, si j’en crois cet auteur, l’Atlantide, car certains « penseurs » nazis affirmaient que la race aryenne descendait directement des derniers seigneurs de ce continent mythique. Les résultats n’ont jamais été très clairs et il semble qu’ils aient échoué pratiquement partout.
 
- Ce serait une mission de ce genre qui aurait été envoyée ici pour mettre à jour une légende ? demanda Mathilde.
 
- Ce qui est étrange, c’est que nous n’ayons aucune idée de ce qu’ils cherchaient ni de la manière dont ils ont eu des renseignements sur ce « sang de l’Ogre », remarqua Mily. Je lis pas mal sur le coin mais je n’ai jamais entendu parler de quelque chose comme ça par ici.
 
- Je me demande si ce « sang de l’Ogre » a quelque chose à voir avec les feuillets de Nauville ? Votre grand-père a beaucoup travaillé sur le thème des « créatures de peur », cela pourrait être lié ? demanda Luc à Mathilde. Est-ce qu’ils parlent de Val Rebours ou d’autres lieux ?
 
- Non, il y a juste ces références aux « lumières noires ». J’ai un peu la même impression que devant les documents de mon grand-père. C’est comme s’il manquait des morceaux, et bien sûr, ce sont les plus importants. Mais il peut y avoir un lien, c’est vrai.
- Vous aviez déjà entendu parler de ces « lumières noires » ? demanda Domfront.
 
- Non, je ne sais pas à quoi cela correspond. Peut-être encore une autre référence à des mythes. Ca me rappelle que vous m’avez parlé d’Actéon tout à l’heure. Vous n’avez pas eu le temps de me dire pourquoi ?
 
- Act était noté sur un carnet de mon frère, suivi d’une combinaison de chiffres. S’il s’agit bien d’Actéon, je ne comprends pas vraiment mieux le code, dit Domfront en sortant la note de son frère.
 
- Je peux voir man ? J’adore les petites énigmes.
 
- Si ça peut te faire plaisir. Est-ce que le mythe d’Actéon peut être lié à celui de Fenrir ?
 
- Pas vraiment, répondit Mathilde. A part peut-être cette idée d’un animal entravé qui se libère de ses chaînes et dévore celui qui le commandait. Mais c’est un peu tiré par les cheveux. La pensée grecque et très différente de celle des Normands.
 
- Act 102B.540R236A, lut Mily sur le petit papier que Luc venait de lui tendre.
 
Il commença à prendre des notes sur un petit carnet. D’une manière assez incompréhensible, Domfront était heureux que ce personnage soit près d’eux. Mily ne ressemblait certes pas à l’image qu’on se fait habituellement du chevalier servant avec son pull sentant la Gandja et son piercing sur la paupière, mais Domfront n’avait jamais rencontré quelqu’un qui imposait une telle sensation de sécurité. Rien ne semblait pouvoir l’inquiéter. Le jour du jugement dernier, quand les cataclysmes balaieront la terre des hommes et que les morts surgiront des entrailles du monde, Domfront voyait bien un Mily rigolard proposer des gaufrettes et de la bière aux hordes de spectres.
- Bon, si on résume ça veut dire que de 37 à 41, les nazis cherchent quelque chose, expliqua Mathilde. Ils prennent des renseignements auprès de ces « lumières noires ». Ensuite, plus rien jusqu’en 44 où une opération d’envergure, baptisée « Fenrir », est mise en place. Elle est dirigée par un certain général Von Leffen. Et puis à nouveau trou noir.
 
- Et il n’y a rien qui indiquerait son emplacement ? Pas de plans, de lieux ? fit remarquer Luc Domfront.
 
- Non, rien.
 
Soudain, Mathilde se figea sur une petite note griffonnée à la main. Elle reprit sa lecture comme si de rien n’était, mais elle ne pouvait s’empêcher de sentir un battement dans son ventre. « Faut-il lui dire ?... », se demandait-elle. Domfront la regardait. Mily parla.
 
- Si c’est un code, c’est sacrément bien foutu. Je trouve que dalle avec ce papier.
 
- Il y a une note, déclara finalement Mathilde en prenant son souffle : « Nous avons trouvé le porteur de la marque, nous l’amenons à vous le plus rapidement possible. Sûrement avant Vendredi. Que tout soit prêt à notre arrivée. » Ce n’est pas daté, mais l’écriture semble être la même que sur les notes manuscrites de ce Von Leffen.    
 
Mathilde ne put s’empêcher de lever les yeux pour voir la réaction de Domfront. Leurs regards se croisèrent. La jeune femme sentit le battement de son ventre redoubler d’intensité devant la froide résolution qu’elle put lire en lui.
- Que savez-vous exactement des dernières recherches que menait Jérôme Amiel ? demanda Domfront sans réagir directement à la déclaration. Etaient-elles liées à ces documents ?
 
- Je ne sais que très peu de choses, il ne m’en parlait pas. Mais je ne vous ai pas tout dit. En fait j’ai tout de même pu retrouver certaines notes qu’il a prises dans les semaines qui ont précédé sa crise. Il avait bien entamé des recherches sur Nauville et sur l’histoire de Val Rebours. Mais il manquait trop de pièces pour que je puisse comprendre.
 
- Il cherchait donc lui aussi le chemin pour parvenir à cette chose ? A ce « sang de l’Ogre » ?
 
- Peut-être.
 
- Est-ce que vous croyez qu’il a pu y parvenir ? C’est ce qui l’aurait… « changé » ?
 
- C’est possible, admit la jeune femme.
 
- Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est ce que vient faire Vincent là-dedans…
 
- Il semblait changé lui aussi, fit sèchement remarquer Mathilde.
 
- Nous ne savons rien de ce qui est arrivé, ne l’accusez pas avant que nous l’ayons retrouvé, répliqua Luc d’un ton vif.
 
- Sincèrement, je ne suis plus très sûre d’avoir envie de le retrouver après ce que j’ai vu cette nuit.
 
 
Domfront plongea un regard minéral vers Mathilde qui ne broncha pas. Elle leva même les yeux vers lui.
 
 
- Que vous est-il arrivé dans les bois tout à l’heure ? demande-t-elle en haussant le ton. Pourquoi étiez-vous dans un tel état ? J’ai cru que vous faisiez une crise d’épilepsie.
 
- Peu importe.
 
- Peu importe ?
 
Mathilde se leva et approcha de Domfront, la tête légèrement penchée.
 
- Peu importe ? Je me fais cuisiner par la police, tirer dessus, poursuivre, mon grand-père est en danger de mort, j’ai vu plus de cadavres en un jour qu’on en voit en une vie normale, j’ai tiré sur un homme pour vous protéger et peu importe ! Comment pouvons nous avancer si nous ne nous faisons pas confiance ? J’avais crû…
 
- Il ne s’agit pas de confiance, assena Luc Domfront.
 
- De quoi alors ? demanda Mathilde avec emportement. 
 
- Je ne peux pas parler de ça ! C’est tout.
 
- Vous ne pouvez pas ? Dites plutôt que vous ne voulez pas que je saches ! Qu’est-ce que vous cachez exactement ? Vous savez ce que m’ont dit les flics tout à l’heure ? Que c’est vous qui pourriez avoir tué Dampierre ! Que c’est vous qui pourriez être responsable de tout ça ! Comment avez-vous pu savoir pour la chambre de mon grand-père ? Pour la mort de l’infirmière ? Pour tout ? Ce n’est pas normal, ce n’est pas possible. Je ne comprends rien ! Je m’étais rattachée à vous parce que j’avais peur et que je pensais… je ne sais pas… que je pouvais m’appuyer sur vous.
Mais comme toujours je me suis complètement plantée, vous vous moquez bien de moi, de mon grand-père ou de te tout ça, ce que vous voulez c’est retrouver votre frère ! Mais vous avez oublié que vous l’avez déjà retrouvé votre gentil petit frère ? Le joli petit ange avec du sang jusqu’à la gueule qui vous aurait tué si je ne lui avais pas tiré dessus !
 
 
- Il a jeté volontairement les documents au sol. Il aurait pu les emporter.
 
- Qui êtes-vous à la fin ? Et d’où vous arrivez ? Comment avez-vous fait pour la photo ? Pour savoir qu’il y avait eu un incendie à cet endroit ?
 
Un silence s’instaura dans l’ancienne église. Luc se leva et prit une grande inspiration. Il tourna le dos à la table et s’immobilisa face aux rangées de livres.   
 
- Parce que j’y étais, répondit-il avec un calme retrouvé. C’est là que mes parents sont morts. J’ai pu m’enfuir avec Vincent en courant à travers la forêt.
 
- A la Heurte ? demanda Mathilde, incrédule.
 
- Oui, j’ai reconnu la silhouette de la maison sur la photographie.
 
- Vous étiez dans l’incendie ? Mais c’était il y a plus vingt ans ! Comment est-il possible que vous n’ayez pas su que vos parents étaient morts à cet endroit avant ce soir ?
 
- Je ne le savais pas, c’est tout.
 
- Mais comment…?
L’agressivité de Mathilde décrut d’un coup, elle prenait conscience de ce que lui disait Domfront. La froideur qu’il manifestait parfois n’avait peut-être pas le sens qu’elle lui avait prêté. Il pouvait s’en servir comme d’une protection pour que l’on n’entre pas dans son univers intime.
 
- Il n’y a pas eu d’enquête ? reprit-elle. Vous n’avez pas cherché à savoir ce qui s’était passé ?
 
- J’étais un gamin, l’endroit où c’était arrivé n’avait aucune importance pour moi. Vincent et moi étions loin. Je voulais juste que ces moments-là disparaissent de ma mémoire. Je n’ai jamais cherché à en savoir plus que ce que j’avais vécu cette nuit-là. Je ne m’attends pas à ce que vous compreniez, mais c’est comme ça… et je ne souhaite plus en parler.
 
Mathilde attendit mais Domfront n’ajouta rien. Il se contenta de revenir vers la table. Il semblait marqué par tous les souvenirs qu’il venait d’évoquer.
 
- Je suis désolée d’avoir remis tout ça au jour, bredouilla Mathilde.
 
- Ca devait bien me rattraper d’une manière ou d’une autre. J’aurais dû le dire plus tôt. J’ai confiance en vous Mathilde, plus que vous ne pouvez imaginer.
 
C’était la première fois que Domfront appelait Mathilde par son prénom. Elle en tira une vraie fierté. La fierté un peu enfantine d’être prise au sérieux. Le lien particulier qu’elle avait ressenti dans la soirée semblait reprendre vie.
- Vous croyez que c’est ce qui aurait pu attirer votre frère chez Dampierre ? La volonté d’en savoir plus sur cet incendie ?
 
- Peut-être. Sa petite amie m’a dit qu’il avait reçu une lettre bizarre. Mais je crois savoir qui pourrait m’en dire plus. J’aurais dû y penser plus tôt, d’ailleurs. Il y a un couple d’amis de mes parents avec qui nous n’avons jamais vraiment perdu le contact. Ils nous envoyaient toujours une carte pour nos anniversaires, des choses comme ça. J’ai dû les voir quatre ou cinq fois depuis mon enfance. Mais pas depuis le lycée. Pour être honnête, je n’étais pas très empressé de les rencontrer. Par contre, à bien y réfléchir, je crois que Vincent m’a dit qu’il les avait revus l’année dernière.
 
- Il aurait pu les revoir depuis ? demanda Mathilde.
 
- Le mieux est que je leur demande directement. Je me souviens qu’ils habitaient près de Paris, ils doivent encore y être.
 
- Je te trouve leur numéro en moins de deux, man.
 
- Non, tu ne pourras pas.
 
- Pourquoi ?
 
- Parce que je te le dis, gros malin, répondit Luc avec un air moqueur. Il faut que j’aille sur place.
 
Un nouveau silence s’installa à la table. Domfront et Mathilde s’évitaient habilement du regard, Mily continuait à griffonner des suites de lettres et de nombres sur son carnet.
- Tu sais qui pourrait savoir des choses à propos de ces « lumières noires » et de ce « sang de l’Ogre », Mily ? demanda Mathilde.
 
- Heu, le bon vieux monsieur Pyme. Si quelqu’un sait quelque chose dans le coin, c’est lui, répondit-il sans lever les yeux de ses écritures.
 
- Oui, tu as raison. Avec un peu de chance, il aura même une ou deux choses à me dire sur ce Nauville.
 
Luc releva la tête au nom de l’ancien maître de Val Rebours.
 
- A propos de Nauville, reprit-il, j’ai fait des recherches dans la presse locale de l’époque. J’ai des photocopies. Antoine de Nauville est mort peu de temps après avoir écrit la lettre que nous avons trouvée. Je n’ai pas pu découvrir de précisions sur sa famille, les journaux parlaient juste « d’évènements » en 1862, au manoir. Visiblement ce sont eux qui ont donné très mauvaise réputation à Val Rebours.
 
- Et il n’y avait rien à propos de ces « évènements » ? demanda Mily.
 
- Je ne sais pas, l’homme que nous avons trouvé au manoir a profité d’une absence de cinq minutes pour arracher les pages qui s’y rapportaient quand je les consultais à la bibliothèque.
 
- Arracher les pages ! s’emporta Mily. Ca s’est passé où, man ?
 
- A la bibliothèque des Arts, ce matin.
- La tête qu’a dû faire Cataclope ! J’aurais trop aimé la voir ! Elle a dû ouvrir tout grand ses yeux globuleux et faire des « c’est pas possible, dans quel monde on vit ! », non ?
 
- C’est ce qu’elle a fait, répondit Luc en laissant filer un sourire devant le surnom de la bibliothécaire. Mais en attendant, je n’ai rien pu trouver d’autre.
 
- T’inquiète, ça c’est pour moi. Nauville, 1862, Val Rebours. Ca marche, ajouta Mily.      
 
Pour la première fois depuis des heures, Domfront se sentait presque bien, soulagé auprès de ces deux personnes pourtant encore inconnues quelques heures plus tôt. Il sentait aussi la fatigue extrême qui envahissait son corps. Mais il n’était plus seul. Il y avait de l’espoir. Tout n’était pas perdu. Pourtant, en une seconde, une simple image vint détruire ce sentiment de bien-être passager. Il y avait un espoir ? Un espoir de quoi ? De retrouver Vincent ? Mais il avait déjà retrouvé Vincent, Mathilde avait raison... il avait vu ce qu’était devenu son frère, il avait vu le sang sur sa bouche, ses yeux affolés dans le noir. Fallait-il avancer plus loin ? Qu’y avait-il à espérer dans de nouvelles découvertes ? Ses forces l’abandonnaient, il se sentait glisser. Une envie de tout lâcher monta dans ses veines. C’est alors qu’une voix s’éleva au beau milieu de ses pensées.
 
- Prend un bonbon, man, ils sont trop bons.    
 

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