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II.
Par les chemins évanouis
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- Viens-tu Tijé ? Ils sont sûrement par là.
- Bien sûr qu’y sont par là, bougre d’âne. C’est un piège.
Les deux enfants étaient cachés dans de hautes herbes. Ils tenaient dans les bras des bâtons grossièrement taillés en forme de fusil.
- Ce qu’il faut, c’est les prendre à revers. Où-ce qu’est Arnaud ?
- Je sais pas. Je croyais qu’il nous suivait. Oh, regarde ! Il est là-bas, avec ce crétin de Taut.
Ils se penchèrent tous les deux pour mieux voir. Le dénommé Arnaud, un solide garçon d’environ douze ans, marchait au beau milieu d’un sentier forestier suivi d’un avorton à lunettes. A quelques mètres des enfants, un énorme roc tordu s’élevait, évoquant une silhouette féminine.
- Y savent vraiment rien en guerre, ils vont se faire avoir, déclara Tijé avec mépris.
Et en effet, en un éclair, quatre gamins surgirent des fourrés qui entouraient le sentier et le rocher. Tous se précipitèrent vers Arnaud et Taut en hurlant de tonitruants « tatatata ». Arnaud sauta au sol, faisant semblant d’être touché par une rafale. Taut, lui, se mit à pleurer.
- Quel crétin celui-là ! Allez viens Dodo, on fonce ! cria Tijé en s’élançant.
Les deux enfants sortirent de leur cachette et coururent à leur tour vers le sentier en braillant des bruits d’armes et d’explosions. Ils fondirent sur le groupe d’assaillants et la bataille dégénéra en un sympathique pugilat. Après quelques minutes, tous les gamins étaient assis par terre, à bout de souffle et rieurs.
- De toute façon, on vous avait vus quand on se cachait derrière la demoiselle coiffée. On vous aurait mitraillés avant que soyez arrivés, dit un garçon du groupe d’assaillants des fourrés.
- Ben tiens, répliqua Dodo. J’aurais pu venir te mordre l’oreille que tu m’aurais encore pas entendu approcher !
Alors que la bataille repartait entre les deux enfants, le regard de Tijé fut attiré par une ombre entre les arbres de la forêt. Il se leva d’un bond.
- Attention les gars, je crois qu’y’a un Fritz !
Les combats cessèrent mollement. Certains croyaient qu’on enchaînait vers un nouveau jeu. Pourtant l’ombre aperçue par Tijé approchait bel et bien du sentier en cahotant.
- Mais ils ont passé le fleuve y’a des jours ! Y ont tous foutu le camp, dit Arnaud, comme pour se convaincre de l’impossible de la chose.
A dix mètres d’eux, surgit un soldat en grand uniforme noir. Son visage était comme rongé, certaines chairs apparaissaient à nu. A la vue du groupe d’enfants, il eut une hésitation qui le fit tomber à genoux tant il était faible. La plupart des gamins en profitèrent pour s’enfuir à toutes jambes à travers les broussailles. Seuls Arnaud et Tijé restèrent droits comme des piquets près du chemin, à l’ombre de la « demoiselle coiffée ».
- C’est un SS… salement amoché…
L’homme ne tenait plus que grâce à son bras qu’il avait tendu vers la terre. Il regardait les enfants, sidéré, ébahi. Il avait lâché la sacoche de cuir qu’il serrait contre lui. Soudain, il se mit à crier vers eux, mais Arnaud et Tijé ne comprirent pas. L’homme répéta, tenta par tous les moyens de se faire comprendre. Quelques mots de français : « Boire », « mal ». Les deux enfants n’approchaient pas, ne parlaient pas. Le soldat ne pouvait plus tenir sur l’appui de son bras. Son visage saignait abondement, des cicatrices s’ouvraient sur ses joues. Dans un ultime effort, il saisit la sacoche et la lança en criant « pas par là… » et puis tomba face contre terre. La sacoche de cuir n’alla pas loin car il ne l’avait pas lancée avec beaucoup de force. Elle s’accrocha aux branches d’un arbre.
- Il est crevé, tu crois ? demanda Arnaud.
- Non, il bouge encore.
Tijé fit un pas vers le soldat et le regarda attentivement. De légers mouvements faisaient tressauter ses mains et son crâne. Puis tout s’arrêta. L’homme ne bougeait plus. Tijé s’avança encore mais se détourna vers l’arbre où la sacoche s’était prise. Il la tira d’entre les branches et revint vers Arnaud.
- Y’a que des papiers, dit-il en fouillant.
Arnaud ne parlait pas, son visage avait pris une teinte de fer blanc. Tijé tourna la tête vers la forêt et commença à s’en approcher.
- Il a dit de pas aller par là, cria Arnaud.
- Je vais juste jeter un coup d’œil.
- Me laisse pas là Tijé, pas avec lui, supplia Arnaud en désignant le cadavre.
- Qu’est-ce tu veux qu’il te fasse celui-là ? Tu crois pas qu’il va se remettre debout et te faire du mal ? Reste là, je serai pas parti longtemps.
Arnaud ne répondit pas, il s’assit sur une grosse pierre posée au bord du chemin. Les bois semblaient étonnement silencieux. Il ne s’en força que plus à ne pas pleurer.
Tijé entra dans la forêt et suivit le passage qu’avait pris le SS. En avançant, l’homme avait plié des fougères et cassé des branches, sa piste se suivait donc sans mal à travers la lumière douce de l’après-midi. Après quelques minutes, l’enfant crut voir quelqu’un près d’un talus. Il entra alors dans une petite clairière. En s’approchant du remblai, il découvrit un autre soldat, allongé contre un tas de terre.
Il paraissait mort mais Tijé n’alla pas vérifier. Soudain, des coups de feu retentirent au loin, sans qu’il puisse savoir où. Alors qu’il reculait, il vit à sa droite un deuxième corps. Celui-là était adossé à un arbre, son visage ne portait plus trace de peau et sa bouche ouverte n’était qu’une masse de chair noircie. Devant cet horrible spectacle, Tijé recula d’un bond et tomba en arrière. Sa jambe s’était prise dans le manteau d’un troisième corps. Il se releva, paniqué, le souffle court. La clairière était pleine de morts. Il en voyait d’autres, alentour. Un homme reposait au pied d’un chêne, on pouvait deviner les jambes d’un autre, à moitié tombé dans une mare et puis encore un, près d’un tas de troncs d’arbres élagués. Et encore, et encore. Des dizaines. Tout autour. Tijé finit par s’enfuir en courant devant ce spectacle, écrasant les fougères, arrachant les branches. Il courut de toutes ses forces. Enfin, il déboucha aux abords de la demoiselle coiffée. Mais il ne comprit pas ce qu’il y découvrit : le corps du Soldat n’était plus là. Arnaud non plus. Il l’appela à travers toute la forêt sans réponse. Quand il revint un peu plus tard avec du secours, les recherches reprirent de plus belle. Pourtant, on ne retrouva pas de corps. Rien autour des pierres anciennes. Pas même dans la petite clairière où Tijé avait eu si peur. Juste quelques traces de sang sur des arbres. Quant à Arnaud, plus personne ne le revit jamais.
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