Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

28

28
 
 
L’obscurité couvrait le domaine. Luc et Mathilde franchirent le mur par une partie moins haute et marquée d’une faille, puis traversèrent rapidement le parc. Les forces reprenaient place dans le corps de Domfront, peut-être plus intenses encore qu’avant la traversée de la forêt. Ils s’arrêtèrent devant la porte du manoir. Elle était grande ouverte.
 
- Je vais entrer seul, dit Domfront
 
- Pas question.
 
Mathilde le regarda droit dans les yeux avec une résolution qui le surprit. Comme plus tôt dans la journée, la jeune fille pouvait rapidement passer d’une attitude de perdition et de frayeur à une force de caractère et une dureté extrême.
 
- Le pistolet est toujours dans le bureau, ajouta-t-elle doucement.
 
Domfront fit un petit signe de tête et entra le premier. La demeure était silencieuse, presque rassurante après le fracas de la forêt. Luc Domfront fit quelques pas vers l’escalier. Mathilde entra à son tour et indiqua d’un geste la direction du fumoir. Ils passèrent le salon empli de meubles drapés sans encombre et entrèrent dans la petite pièce à l’odeur de cendre. Mathilde ouvrit un tiroir et en sortit l’arme avec laquelle elle avait menacé Domfront quelques heures plus tôt. Elle eut un sursaut de surprise quand une petite lampe posée sur une table basse illumina toute la pièce.
- Mieux vaut ne pas leur laisser l’avantage de la nuit, expliqua Domfront. Ils n’ont visiblement pas cherché ici, ils en ont pourtant eu le temps. Ils savent où trouver ce qu’ils veulent.
 
- C’est à l’intérieur du manoir, ajouta Mathilde.
 
- Et des Centaures en sont les gardiens.
 
- Il y a un grand bureau et un coffre là haut…
 
Ils retournèrent avec prudence à l’escalier. Progressivement, leurs yeux s’habituaient à la lumière électrique qui envahissait chaque pièce du manoir à leur passage. Ils commencèrent bientôt à gravir les marches.
 
- Là, regardez, chuchota soudain Mathilde en désignant un point devant elle.   
 
Une flaque de sang était visible sur la partie haute de l’escalier. Elle avait pris une teinte brune en séchant sur la surface du bois. Poursuivant leur ascension, ils remarquèrent qu’elle s’était écoulée par le jour d’une porte située sur la gauche. Une imposante quantité avait dû ruisseler ainsi.
 
- C’est une chambre d’ami, indiqua Mathilde.
 
Avec beaucoup de précaution, Domfront s’approcha de la porte de la chambre et y frappa fort. En toute logique, si quelqu’un se trouvait à l’intérieur, il aurait remué de surprise. Mais il n’y eut aucun bruit. Domfront tendit alors sa main vers la poignée et la fit lentement tourner. Derrière lui, Mathilde s’était calée dans le coin que formaient les murs en haut de l’escalier. Cette fois, sa main ne tremblait pas sur son arme.
Elle était prête à faire feu. La porte était à présent ouverte. Domfront se glissa à l’intérieur et, après un court instant, appuya sur l’interrupteur. Au centre de la pièce se trouvait un cadavre baignant dans des litres de sang. Les murs étaient également couverts d’éclaboussures rouges. Le corps reposait face contre terre, mais on devinait le visage et l’infâme blessure du cou. Sans émotion particulière, Domfront remarqua des taches de rousseur presque noires sur les joues de la victime. Il s’approcha avec beaucoup de précaution. C’était bien l’homme qui s’était fait passer pour un gardien à la bibliothèque, l’homme que Madame Nunes avait vu traîner autour de la rue Doré.   
 
 
- Le marchand de sable est passé lui trancher l’artère carotide, murmura Domfront. Et il n’y a pas plus de quelques minutes, il est encore chaud.
 
La pièce ne paraissait pas avoir été fouillée, seul un tableau au mur était retourné. La toile de jute qui couvrait le fond du cadre avait été déchirée. Domfront s’approcha et fit pivoter le tableau.
 
- Les combat de centaures, bien sûr. Quelle idiote ! La copie de Bocklin. J’aurais dû faire le rapprochement, souffla Mathilde sur le seuil de la porte.
 
Et en effet, le tableau représentait plusieurs énormes hommes chevaux luttant sous les nuages. L’un deux soulevait un rocher, se tenant près à le précipiter sur les autres.
 
- Ils ne gardent plus grand-chose, répondit Domfront.   
- Mais ce n’est pas possible, ça veut dire qu’ils ont su tout de suite où chercher, ils devaient très bien connaître.
 
Mathilde se tut soudain car Domfront venait de poser un doigt contre sa bouche. D’un signe de tête, il lui indiqua quelque chose au sol. Sur un bord de la mare de sang, il y avait une trace de pas. Peu claire, en biais. Mais elle était là. Et elle se dirigeait vers la porte fermée située derrière Mathilde, à gauche de l’entrée. La jeune femme ne bougea pas quand Domfront s’approcha d’elle puis atteignit la porte. Il plaqua son oreille contre le bois. Pas un son ne se fit entendre. Luc fit signe à Mathilde de ne surtout pas bouger, puis posa sa main gauche sur la paroi. Il tendait son autre main pour ouvrir la porte quand le bruit d’une course soudaine s’éleva, suivi du vacarme de vitres qui se brisent. Il se précipita alors à l’intérieur de la pièce. Une fenêtre devant lui était en morceaux. Sans réfléchir, Luc sauta dans le vide et retomba sur une haie, trois mètres plus bas. Plus surpris que sonné, il se remit debout et partit vers l’ombre qui s’enfuyait à quelques mètres de lui. Il lança ses dernières forces et parvint à accrocher des vêtements. Luc Domfront partit dans une lourde chute, entraînant contre lui celui qu’il poursuivait. Il ne put pourtant pas se saisir de l’homme, tout juste reprendre la poursuite dans le parc dans une pénombre de plus en plus pénétrante. L’homme atteignit bientôt le vieux mur d’enceinte de la propriété et Domfront replongea sur lui. Il parvint cette fois à l’entraîner contre terre. Alors qu’ils se battaient, les lumières extérieures du manoir s’allumèrent toutes ensemble. Domfront, surpris, baissa un instant sa garde et prit un direct en pleine face.
Il tomba en arrière, dans l’herbe neigeuse. La silhouette hésita un instant au-dessus de lui. Domfront se remit debout. Face à face dans la lumière du parc, les deux hommes s’arrêtèrent, haletants. Luc put enfin voir son adversaire. Il put voir son visage livide et ses vêtements ruisselants de sang. Ses yeux et sa face rougie aux joues et au menton. Puis le coup de feu qui partit dans son dos le fit sursauter. L’homme qui lui faisait face ne put éviter la balle. Dans l’instant, l’impact sur sa cuisse ne se traduisit que par une sombre et fine pluie de sang. L’homme laissa échapper un cri et dut s’appuyer contre le tronc d’un arbre pour ne pas tomber. Luc Domfront se retourna brusquement vers Mathilde qui accourait et vint se mettre au devant de son arme, l’empêchant de tirer de nouveau. Il se saisit ensuite du pistolet, faisant lâcher la main de la jeune fille.
 
- Qu’est-ce que vous faites ?! Il va s’enfuir !
 
Sans mot dire, il se retourna lentement. L’homme n’était déjà plus là. La nuit mouvante l’avait mangé. Il ne restait qu’une sacoche de cuir gorgée de rouge, jetée au sol. Luc Domfront dit alors, très bas :
 
- C’était Vincent… c’était mon frère. 
 

Chapitre suivant : 29