Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Table des matières
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L’alfa était immobilisée sur le bas-côté de la route. En réussissant à ne pas donner de coups de volant trop brusques, Luc Domfront avait évité l’accident.
- Vous êtes blessée ? demanda-t-il à Mathilde.
- Je… je ne crois pas. Qu’est-ce que c’était ?
- Je ne sais pas. Vous saignez, ne bougez pas.
Et en effet, le visage de Mathilde était couvert de petits éclats de verre. Domfront se pencha vers elle pour en enlever quelques-uns. Beaucoup tombèrent sur un simple mouvement de tête de la jeune femme. Il n’y avait rien de grave, juste une dizaine de petits points de sang sur ses joues et son front. Domfront sortit de la voiture pour constater les dégâts. Toute la partie droite du pare-brise était éclatée et la vitre de Mathilde était en morceaux. On distinguait encore une longue marque horizontale correspondant à la branche qui avait dû heurter le véhicule. Et il y avait bien une « branche » un peu plus loin. C’était une barre à mine rouillée de soixante centimètres de long. Sonnée, Mathilde sortit à son tour. A peine avait-elle fait un pas, qu’un coup de feu fit éclater l’un des phares de la voiture.
- Plongez à terre ! lui hurla Domfront. Ouvrez votre portière au maximum.
Tombant à son tour sur le sol gelé, il la rejoignit en rampant dans le fossé qui s’étendait à proximité de la route. Un autre coup retentit, provoquant un impact profond sur le côté du capot. L’Alfa ne redémarrerait sûrement plus.
Domfront se tourna vers Mathilde.
- Il faut tenter notre chance dans la forêt. S’ils continuent comme ça, il se pourrait que la voiture prenne feu, ou pire…
Mathilde restait figée, elle ne semblait pas très bien comprendre ce qui se passait. Elle fit seulement oui de la tête alors que les mots de mise en garde de son grand-père lui revenaient. « Ne pas entrer dans la forêt sans armes, c’est le domaine du loup dévoreur. »
- Peut-on aller jusqu’au manoir par les bois ? demanda Domfront.
- Oui, c’est juste de l’autre côté.
- Très bien. Quand je vous le dirai, courez aussi vite que vous pouvez, en zigzag. Ne vous inquiétez pas pour moi, je vous suivrai.
- Et s’ils nous poursuivent ? demanda Mathilde, affolée.
- Arrangez-vous pour les perdre. Vous êtes prête ?
Alors que Mathilde opinait, un troisième coup de feu fracassa une vitre avant d’arracher un peu de mousse sur un tronc situé derrière eux.
- Maintenant ! cria Luc.
Mathilde s’élança à toute allure hors du fossé et entra en courant dans la forêt. Domfront se précipita à sa suite, se repérant vaguement à son ombre. Après quelques secondes, un nouveau coup de feu déchira la nuit. Ils ne virent pas où la balle arriva. Dans l’obscurité, ils couraient à perdre haleine au milieu des arbres. Luc suivait la silhouette souple de Mathilde qui voguait entre les branches acérées et les buissons d’épines.
L’absence de feuilles sur la plupart des branchages devait les rendre plus visibles, mais une brume hivernale se formait par endroits et les bois étaient isolés de toute lumière. Soudain, Mathilde cria et tomba au sol : on venait de tirer à quelques mètres dans leur dos. Domfront l’aida à se relever.
- Ca va. Un faux mouvement. J’ai juste eu peur, dit-elle haletante.
Dans une étincelle, une balle avait touché un rocher deux ou trois mètres au devant d’eux. Ils repartirent vite dans leur course. Les coups de feu étaient rares mais réguliers, Domfront en compta quatre de plus. Parfois sur leur gauche, parfois à droite. Mais jamais au but. La nuit avait presque entièrement couvert la forêt. On trouvait partout des poches de brumes comme accrochées au sol, aux pieds d’arbres noueux. L’éclat de la neige perçait pourtant l’obscurité. Domfront vivait un véritable cauchemar éveillé. Cette course lui en rappelait une autre et l’endroit lui paraissait familier dans la douleur qu’il lui inspirait. Il crut plusieurs fois entendre les voix de ses parents, celle de Vincent, d’autres aussi, imprécises, mauvaises. Comme si toute la forêt psalmodiait une malédiction rageuse et basse contre lui. Il suivait Mathilde de près, elle avait ralenti tout autant par fatigue que par peur d’être trop isolée. Ils étaient à présent presque côte à côte et elle lui prenait parfois le bras l’espace d’une seconde pour l’entraîner à droite ou à gauche. Plusieurs fois, ils trébuchèrent, ressentant alors le froid mordant de la terre tout contre eux. Mais les coups de feu avaient cessé. Osant un regard, Domfront ne vit personne derrière eux. A bout de souffle, il s’arrêta alors, et Mathilde devant lui.
Bientôt, l’écorce d’un chêne éclata à quelques pas du visage de la jeune femme et ils reprirent leur course.
- On cherche à nous éloigner du chemin de Val Rebours, cria Mathilde. Ils connaissent bien la forêt.
- Où peut-on s’arrêter à couvert ? demanda Luc.
Mathilde se tourna vers lui, ne comprenant visiblement pas.
- Ils ont des lunettes de visée nocturne, s’ils l’avaient voulu, nous serions morts depuis longtemps, dit-il plus fermement.
- Il y a une chapelle un peu plus au Nord, au sommet de cette petite falaise là-bas, ajouta Mathilde en désignant un morceau de nuit devant elle.
Après une seconde, Domfront accepta. Ils escaladèrent pendant plusieurs minutes une pente glissante et couverte de rocs. Plus haut, une modeste chapelle de pierre apparut devant eux dans des souffles mouvants et neigeux. Elle dormait comme un vieux dragon au bord d’une route de craie couverte de flaques gelées. Ils s’y précipitèrent et s’installèrent dos à la porte de bois.
- Ils sont toujours derrière nous ? demanda Mathilde, essoufflée.
- Je ne sais pas. Tout dépend de ce qu’ils veulent, répondit Luc Domfront.
La chapelle était minuscule et simplement composée d’un autel. Ils pouvaient tout juste y tenir à deux. En levant les yeux, Domfront perçut un étrange regard noir et minéral. Devant son air surpris, Mathilde expliqua rapidement.
- C’est censé être la vierge. Comme l’église n’a jamais pu détruire la croyance en l’ancienne déesse de cet endroit, elle a dû se résigner à faire comme si les gens venaient honorer Marie. En fait, nous sommes dans une sorte de chapelle à souhaits. Les gens nouent des branches sur le chemin et déposent une prière sur un morceau de papier blanc aux pieds de la statue, chuchota-t-elle.

Et en effet, Domfront pouvait voir sur les murs décrépis de la chapelle, des centaines d’ex-voto, parfois gravés maladroitement à même le plâtre, remerciant d’une guérison, de la réussite à un examen ou d’un succès amoureux. « La forêt cache tous les évadés », se souvenait-il. Aurait-il pu croire en lisant cette phrase dans le bureau de la rue Doré qu’elle s’appliquerait si vite à lui ? Laissant l’autel du regard, il se releva avec prudence et jeta un coup d’œil entre les vieux barreaux de bois de la porte. Au dehors, rien n’indiquait la moindre présence, seul un léger bruissement du vent nocturne résonnait. Ses yeux revinrent lentement vers Mathilde.
- Ils sont sûrement au manoir à chercher les centaures, ils veulent nous faire perdre du temps, expliqua-t-il.
- Pourquoi jouer avec nous ? Pourquoi ne pas nous tuer, nous aussi ? demanda la jeune femme.
Domfront prit du temps pour répondre. Décidemment, trop d’ombres s’agitaient. Toujours, partout. Et il prenait conscience dans cette chapelle ruinée, face au visage ravinée de la petite déesse, que ces ombres étaient liées les unes aux autres. Que tout avait un sens.
- Nous avons sûrement une utilité pour eux…

A ces mots, Mathilde ne put s’empêcher de poser son regard sur la marque que portait Domfront sur le haut de la joue. « Cet homme est une clef » avait dit son grand-père, peut-être les gens dehors le savaient-ils aussi ? Domfront leva les yeux et surprit son regard. Un petit sourire forcé apparut sur son visage.
- Et bien nous allons voir si c’est bien ça, dit-il en poussant la porte.
Et avant que Mathilde n’ait pu réagir, il ouvrit la porte et sortit. Rien ne bougeait dans la nuit. Seul un vent glacial continuait à souffler. Domfront se tenait devant la chapelle, droit et fier, comme par défi. Derrière lui, on devinait le visage de Mathilde, épiant d’éventuels mouvements dans les environs. Mais rien ne semblait les avoir suivi jusqu’au petit sanctuaire.
- Il n’y a personne, vous pouvez sortir. Combien de temps nous faut-il pour atteindre Val Rebours ?
- Si nous redescendons sur nos pas sans tomber, cinq minutes.
- Et en continuant par-là ? demanda-t-il en indiquant le chemin de craie. Ils ne semblent plus être derrière nous, mais il ne faut peut-être pas tenter le diable.
- Un peu plus. Un quart d’heure par le bois de la Heurte, répondit Mathilde en sortant de la chapelle.

Domfront n’ajouta rien, mais l’évocation de ce nom lui noua une boucle dans le ventre. Il eut un court instant l’envie de demander à Mathilde s’il n’existait pas encore un autre chemin vers le manoir, mais se retint. C’était donc cette nuit que viendraient les réponses. C’était donc cette nuit qu’il allait voir ce qu’il avait tant et tant fui. Mathilde s’avança vers lui, méfiante.

- Mais… ils sont peut-être encore au manoir…
- Peut-être. Montrez-moi le chemin. 

Ils couraient de nouveau mais quelque chose n’allait plus. Rien dans l’air ne ressemblait à ce que Luc Domfront avait connu plus tôt. On ne pouvait plus parler de murmure ou de chuchotement des bois. C’était un cri, un hurlement extrême qui courait maintenant dans ses veines. Toute la forêt criait son défi et sa haine. Quittant les ombres, des souffles bas et des voix troubles rampaient jusqu’à lui. Les pensées, les impressions, les sentiments, tous ses sens étaient submergés par l’onde, attaqués sans pitié. Et pourtant Luc avançait droit devant lui, refusant de reprendre son souffle. Mathilde, sans trop saisir le combat qui l’agitait, jetait sans cesse des regards vers lui, cherchant une réponse à sa blancheur et à ses pertes d’équilibre. Peut-être prononça-t-elle quelques mots ? Mais Domfront ne put les comprendre, perclus dans un orage de sons et de visions. Près d’un groupe de mares, il lui sembla discerner les contours indéfinis d’un bâtiment en ruine. Ces clairières et ces chablis, ces cailloux et ces branches, tous lui crachaient au visage, empoisonnant son esprit d’images de feu et de désordre.
C’était donc bien ici. Les visages de son père et de sa mère dansaient dans l’air, la chaleur d’un feu immense courant alentour, la peur de deux enfants perdus dans les ténèbres. La course devenait trop difficile, elle ne pourrait se poursuivre bien longtemps. La nuit elle-même semblait accrocher les jambes et les bras de Domfront pour le faire ralentir, pour le mettre à terre. « Ne pas se souvenir… », se répétait-il. Mais cette inlassable litanie qu’il tissait dans sa tête depuis des années était dérisoire : comment ne pas avoir froid lorsque l’on est entouré de glace ? Comment ignorer la chaleur au centre d’un volcan ? Domfront savait qu’il était au cœur même de ses peurs, sur les lieux qu’il redoutait tellement, sur le territoire qu’il s’était efforcé d’enfouir au plus profond de sa mémoire. Il savait qu’il courait là où il avait couru vingt ans plus tôt avec Vincent. Il n’avait plus assez de force pour continuer. Et puis vint un mur. Et tout s’arrêta. La nuit redevint silencieuse, l’air glacial, Domfront souffla fort, deux fois. Alors qu’il s’appuyait contre les vieilles pierres de l’enceinte, il sentit la main de Mathilde posée sur son dos. Elle dit tout bas, en se penchant sur lui, « Nous sommes à Val Rebours » puis, après un moment, « il y a du sang entre vos lèvres ».  

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