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Domfront était assis un peu en retrait du groupe de curieux qui commençait à se former à l’entrée de l’immeuble. Isabelle Vasnois était morte, vidée de son sang par deux larges coupures au niveau des poignets. Les blessures n’avaient pas pu se cicatriser dans l’eau chaude et elle était morte noyée après avoir perdu connaissance. Des pompiers avaient été dépêchés en urgence et veillaient à ce que personne n’entre dans l’appartement. Mais ils ne semblaient pas très habitués à ce genre de chose : ils n’avaient même pas encore pris les noms des témoins et encore moins le temps de les interroger. Bien sûr cela ne tarderait pas, bientôt viendraient d’autres gens. Et ceux-là auraient bien des choses à demander à Luc Domfront. Bien du temps à lui faire perdre. Il aurait voulu fuir maintenant, retrouver Vincent dès cet instant. Mais quel chemin suivre ? Peut-être valait-il mieux parler à la police ? Nous étions en France, peut-être ici est-elle plus honnête que dans les trous qu’il avait pu fréquenter ?
Il sentit un regard posé sur lui. Figé dans le recoin d’une marche du perron de l’immeuble, le chat vu dans l’appartement l’observait fixement. Domfront lui rendit son regard. Le chat cligna des yeux, comme surpris de ce qui se trouvait en face de lui. Domfront sourit et tendit la main vers lui. Le chat recula un peu, méfiant, mais pencha finalement la tête pour sentir sa main immobile.
- Mon pauvre vieux, je crois que tu vas devoir trouver quelqu’un d’autre pour veiller sur toi.
- Vous allez mieux ?
Le chat disparut dans l’ombre au son de la question de Mathilde.
- Non, répondit Luc avec franchise.
Mathilde ne réagit pas. Elle s’assit à sa droite et lui tendit un verre où frémissaient des cachets d’Aspirine. Un silence.
- Je voulais vous demander… Comment avez-vous su pour… enfin… on aurait dit que vous saviez à travers le mur. Vous avez fait peur à beaucoup de monde vous savez. Si ce n’était pas un suicide, certains n’auraient pas hésité à dire que…
- Ce n’est pas un suicide, dit Domfront.
Puis il ajouta devant le visage confondu de Mathilde :
- Et je ne l’ai pas tuée. Si ça peut vous rassurer.
- Pas un suicide ? Mais la lettre d’explication accrochée à la porte ? Et puis les entailles aux poignets ? Et toutes les serrures fermées ? Enfin comment ce serait possible ?
Domfront ne répondit pas, comme à son habitude. Mathilde n’osait insister, elle resta silencieuse. Son cœur battait depuis des heures comme un tambour et elle commençait à être fatiguée à force de tension. Le chat réapparut soudain dans l’ombre mais n’approcha pas plus. Il se coucha dans la position d’un sphinx minuscule.
- Lui pourrait certainement nous éclairer, dit Domfront en regardant le chat. Tout ce que je sais c’est qu’Isabelle Vasnois a été tuée, tout le reste est venu après.
Elle est liée à votre grand-père, toute cette histoire de vol ne tient pas. Je pense qu’elle avait dû fouiller dans ses affaires et emporter quelques souvenirs. Je suis même prêt à parier qu’elle l’a fait sur la demande de quelqu’un.- Ceux qui ont fouillé le manoir ?
- Oui, ceux qui ont tué Dampierre et sûrement aussi cet inconnu avant lui. Ceux qui courent après mon frère.
- Mais alors mon grand-père est en danger !
- Je ne crois pas. Ca s’éloigne de lui. Mais nous devons continuer nos recherches si nous voulons être sûrs qu’ils ne reviennent pas vers lui. S’ils ont pris le risque d’assassiner cette femme, c’est qu’ils n’en avaient plus besoin. Donc qu’ils avaient fini par trouver ce qu’ils cherchaient. Et vu la chaleur de l’eau du bain, ils n’ont pas dû le trouver il y a bien longtemps. C’était sans doute dans le coffre de la clinique. Dommage que nous soyons arrivés trop tard. A présent, je ne sais pas trop où nous devons chercher. Ils ont pris beaucoup d’avance…
Tout changea en cet instant pour Mathilde. Cet homme disait sans cesse « nous ». Malgré tous les mensonges et la méfiance qu’elle lui avait servis, il disait « nous ». Il voyait en Mathilde une alliée alors qu’elle n’avait rien offert. Il lui donnait ses avis et ses plans alors qu’il ignorait tout d’elle. Il lui faisait confiance comme personne avant lui. Cela avait quelque chose d’impensable, d’impossible. Mais cela avait aussi quelque chose de fort et de certain. Elle eut comme un effleurement sur la nuque et elle ressentit soudain la proximité du danger comme jamais.
Si elle avait eu peur lors des semaines précédentes, cela avait été une peur pour les autres. Dampierre sans doute tué par quelques amis fascisants un peu jaloux, quelques pilleurs de maisons vides qui rôdaient autour du manoir de son grand-père, des vieilles histoires d’autres siècles qui entraient dans la brume et flottaient. Du roman. Le frisson que provoquent les vieux contes que l’on récite devant un bon feu de cheminée alors qu’un violent orage fait claquer les volets. Mais à présent… elle se trouvait dans l’œil du danger. Les paroles de son grand-père lui parurent moins folles. Qu’avait-il caché ? Qu’avait-il (comment avait-il dit, déjà ?) confié aux centaures ? Le secret de Nauville ? Pire ? Est-ce cela qui avait coûté la vie à l’infirmière de la clinique ? A Dampierre ? Ce pourrait-il que ces mystérieux ennemis aient agi après avoir espionné les déclarations de son grand-père ? Etaient-ils cachés dans son dos dans la chambre ?Mathilde prit conscience que Domfront l’observait. Elle décida de se lancer dans la nuit, de lui parler. Il lui fallut tout de même quelques secondes pour que sa respiration ne le lui permette. Enfin, quand elle eut retrouvé un semblant de calme, elle se tourna vers lui et lui dit tout de go.
- Ils n’ont peut-être pas encore trouvé ce qu’ils veulent. Je suis sûre que mon grand-père a caché des documents au manoir de Val Rebours. Il m’a dit tout à l’heure que d’autres les chercheraient, et qu’ils seraient prêts à tout pour les récupérer. Je n’avais pas compris que c’était vrai… c’était Isabelle Vasnois qui était dans la chambre à ce moment-là, j’en suis certaine. Elle a dû entendre et transmettre le message.
Maintenant, je vais vous aider. J’espère qu’il n’est pas trop tard…
- Venez, nous parlerons en chemin, lui murmura Domfront en se levant d’un bond.
Le chat avait disparu.
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