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Les lumières commencèrent à danser devant ses yeux. Son pas se ralentit. Aucun doute, elle était sur le point de tomber, d’être prise par le malaise. Elle posa une main contre le mur du couloir qui lui parut chaud. Au fond, elle aurait voulu rester auprès de son grand-père, nichée, blottie dans la douceur de sa chambre. Veillant le héros blessé, comme ces gardiennes antiques représentées sur les tableaux qui remplissaient la pièce. Faire comme s’il n’y avait rien. Comme si tous les lieux étaient encore sûrs. Pourtant après les songes hallucinés que lui avait offerts son grand-père, quels lieux seraient sûrs ?
- Quelle protectrice tu fais ! pensa-t-elle.
Elle avait honte de fuir ainsi, laissant derrière elle la folie et l’angoisse. Mais où trouver des solutions, même infimes ? Des explications, des aides, qui permettraient peut-être de sauver ce qui pouvait encore l’être ? Dehors, ailleurs. Peut-être avec cet homme qui lisait les catastrophes comme d’autres lisent les hiéroglyphes ? Déchiffrant le mal comme on déchiffre le nom d’un ancien roi. Une clef avait dit son grand-père ? « Cet homme est une clef ». Mais s’agissait-il de cet homme-là ? Mathilde avançait plus fermement dans le couloir de la clinique à présent. Assez fermement en tout cas pour ne pas se laisser aller à se demander ce qu’ouvrait la « clef », car ça, elle n’avait alors pas très envie de le savoir.
Lorsque Luc Domfront vit réapparaître Mathilde au coin du hall, il fut frappé par le changement opéré sur son visage : l’enfance apeurée qui l’illuminait quelques minutes plus tôt avait disparu. A sa place, une résolution dure tirait ses traits et rendait son regard perçant, agressif. Elle semblait réfléchir tout en avançant, se demander comment affronter toutes les menaces. Son grand-père avait sûrement parlé, néanmoins Domfront ne demanda rien, autant par respect que par calcul. « Ne jamais poser de questions à quelqu’un qui veut se battre… ». De toute façon, elle finirait bien par se révéler.
Mathilde parvint enfin au niveau de Luc et le regard qu’ils échangèrent alors fut un peu trop long. Domfront se décida.
- Je ne crois pas qu’ils s’en prennent à lui. Mais nous devons discuter plus sérieusement, vous et moi.
La jeune fille acquiesça, la mâchoire serrée. Après un regard lent vers l’accueil, elle voulut parler, hésita et finalement avala sa salive. Raconter les allusions folles de son grand-père ? Laisser entrer dans ses secrets un parfait étranger ? Avant qu’elle ait pu faire un choix, Domfront lui sourit avec malice et effleura son bras.
- Ce n’est pas un très bon endroit. Venez, allons parler à l’abri du monde.
Alors que Domfront se levait, un petit homme rond franchit la porte en compagnie d’une des infirmières à qui ils avaient parlé lors de leur arrivée. Elle esquissa un timide signe de tête dans leur direction.
- Monsieur Hainaut, murmura Mathilde presque avec un sourire.
Et il est vrai que le petit homme offrait une image amusante. En effet, il portait un manteau et un costume un peu trop larges qui lui donnaient un air étrange, à mi-chemin entre celui d’un premier communiant et celui d’un vendeur d’encyclopédie. Il semblait à la fois ulcéré et gêné. Domfront ne put d’ailleurs lui-même retenir un sourire narquois qui ajouta encore à la rougeur du nouvel arrivant.
- Ah ! Mademoiselle Amiel, je… il semblerait qu’il y ait un petit problème ?
- Oui, et nous aimerions d’ailleurs vous en parler en privé monsieur Hainaut, répondit Luc Domfront.
Le petit homme se tourna vers lui, surpris de se voir désigné par son nom par un parfait inconnu. Il passa sa main sur sa bouche et accepta finalement la proposition. Mathilde et Luc suivirent bientôt le petit homme à travers un couloir tapissé de moquette claire.
Il était très surpris de la présence de Domfront même s’il se forçait de n’en trop rien montrer. Mais il n’était pas très doué. Des petites gouttes de sueur commençaient à perler sur son front. Enfin, ils entrèrent tous trois dans un bureau impeccablement rangé. Après avoir rapidement indiqué deux sièges à Mathilde et Luc, monsieur Hainaut demeura debout devant une imposante étagère, glissant son doigt sur les rayons, traquant une poussière qui n’existait pas.
- D’abord, je ne doute pas que les raisons qui vous aient amenée ici ne soient urgentes et importantes, commença-t-il de sa voix la plus cérémonieuse. Mais, je dois vous rappeler mademoiselle Amiel, que notre établissement est réputé pour sa quiétude et votre… arrivée tout à l’heure n’a pas été du goût de tout le monde. Ce battage… vous comprenez. Les visites nocturnes ne sont pas prévues par notre règlement et s’il n’était question de vous, mademoiselle, et du bien-être de votre honorable grand-père, croyez bien que je serais dans l’obligation de signaler cet incident à monsieur le directeur et de vous rappeler les règles de notre clinique. On ne peut malheureusement que remarquer la crise subite et extrême que cette arrivée a pu provoquer sur votre grand-père… Cela dit, je ne suis pas un homme à embarrasser une demoiselle de votre condition pour de telles broutilles, je voudrais juste être certain que cela ne saurait se reproduire. Comprenez-moi, il en va de la tranquillité et donc de la santé de mes patients. Je ne voudrais pas que monsieur votre grand-père subisse à nouveau un tel sentiment. J’ai donc votre parole ? Je suis sûr que vous comprenez combien tout cela m’est pénible.
Hainaut avait parlé très vite, comme s’il voulait que cet entretien dure le moins de temps possible. Il avait employé un ton paternaliste à peine troublé par quelques regards rapides vers Domfront. Il semblait à présent plus sûr de lui et tout à fait prêt à retourner à son dîner en ville.
- Pourquoi ne pas avoir prévenu la police que des individus s’étaient introduits dans la chambre de Monsieur Amiel ? demanda doucement Domfront.
- Qu… quoi ? Mais ce n’est pas…
- Pourquoi ne pas avoir prévenu sa famille que ses effets personnels avaient été fouillés, certains même dérobés ? ajouta Domfront sur le même ton.
Monsieur Hainaut ne répondit rien. Toute sa nouvelle assurance bonhomme avait disparu.
- Vous faites erreur, monsieur. Jamais de tels évènements…
- Vraiment ? Une fenêtre n’a-t-elle pas été brisée depuis l’extérieur ? Les objets du bureau de monsieur Amiel n’ont-ils pas été déplacés ? Les tiroirs vidés ?
- Non… je… si… si cela venait à se savoir, bafouilla le pauvre homme.
- Faisons en sorte que cela reste entre gens de bonne compagnie.
Ne saisissant pas l’ironie, monsieur Hainaut parut soulagé des paroles de Domfront et acquiesça. Il s’assit enfin à son bureau et commença à expliquer, penaud.
- Oui, vous avez raison. La première intrusion a été constatée il y a deux jours. Lors de la toilette du matin. Deux carreaux étaient cassés dans la chambre de monsieur Amiel. Nous avons d’abord pensé à une branche tombée sur la vitre ou quelque chose comme ça, mais les éclats avaient été ramassés, nous n’en n’avons retrouvé aucun. Il y avait aussi quelques traces de dérangement sur le bureau de monsieur Amiel, mais rien de très flagrant. Après vérification, il ne manquait rien de ce qui était habituellement sur ce bureau, d’après les soignants qui s’occupent de la chambre de manière régulière.
- Et vous n’avez rien dit ? demanda Luc d’un ton faussement surpris.
- J’ai pensé que… que ce n’était pas grave. Il peut ne s’agir que d’un autre pensionnaire. Peut-être un simple jeu…
- Un simple jeu ! explosa Mathilde qui s’était jusque-là forcée à demeurer silencieuse. Des inconnus pénètrent dans la chambre d’un vieil homme qui est confié à votre surveillance, ils cassent des carreaux, balancent ses affaires, peuvent à tout moment lui trancher la gorge ou l’asperger d’essence ou je ne sais quelle horreur et vous ne dites rien ! Ce n’est qu’un petit jeu ! Je me demande comment réagiraient les familles des pensionnaires qui remplissent votre clinique si on leur racontait quel genre de jeux se déroule ici !
- Je vous en prie, mademoiselle Amiel… Bien sûr, vu sous cet angle, tout cela est dramatique. Mais il n’y avait pas d’autres traces que des carreaux brisés.
- Et la seconde « intrusion » ? demanda Luc Domfront.
- Elle a eu lieu hier, lors du repas de midi. Quand on a raccompagné monsieur Amiel à sa chambre, on a découvert la porte de celle-ci ouverte et tous ses vêtements éparpillés sur le sol.
- Quoi ! Je vous ai eu en ligne hier et vous ne m’avez rien dit !
- J’ai préféré attendre d’être certain.
- D’être certain de quoi ? Qu’il le tue ? s’emporta Mathilde en frappant du poing sur le bureau de Hainaut. Je vais immédiatement prévenir mesdames Nancourt et Barlier de ce qui se passe ici, je suis certaine qu’elles en seront très heureuses.
A l’évocation de ces noms, monsieur Hainaut devint encore plus blême qu’auparavant, si cela était possible.
- Mademoiselle, je vous en prie, il s’agit d’un problème qui n’est peut-être pas si important que vous l’imaginez.
- Monsieur à raison, dit Domfront d’une voix conciliante. Le problème n’est peut-être pas si grave que cela. Nous ne sommes pas experts et ne pouvons que difficilement savoir à quoi nous en tenir.
- Voilà des paroles de bons sens, écoutons donc votre ami, monsieur… monsieur ?
- Domfront. Ce que je vous propose, c’est donc d’appeler immédiatement le poste de gendarmerie le plus proche pour savoir de quelle façon il considérerait la chose.
Décidément monsieur Hainaut n’était pas très à l’aise. Il supplia presque.
- Comprenez-moi, je vous en prie. Réglons ce problème nous-mêmes. Je n’ai pas réagi avec assez d’à-propos, je vous l’accorde. Je suis à votre disposition pour faire la lumière sur tous ces évènements mais ne prévenons pas les gendarmes. Bien sûr, cela serait différent si les choses venaient à empirer…
Avant que Mathilde n’ait pu sauter à la gorge de Hainaut, Luc Domfront enchaîna sur un ton toujours plus dur et directif.
- Jérôme Amiel utilise-t-il un coffre appartenant à la clinique ?
- Oui.
- Pouvons-nous vérifier que ses affaires sont encore à l’intérieur ?
- C’est que, commença Hainaut, je pense que nous pouvons nous arranger. Mais c’est monsieur le directeur qui conserve la clef et il est en déplacement.
- Ne me faites pas croire qu’il n’y a qu’une seule clef ! s’emporta soudain Domfront.
- Il y en a une autre, répondit Hainaut qui avait failli tomber de sa chaise devant l’emportement de Domfront.
- Bon, arrêtons ce petit jeu. Nous voulons immédiatement vérifier le contenu du coffre ou je vous jure que votre tripot sera envahi par les gendarmes dans quelques minutes.
Le fait que l’on puisse comparer la clinique à un tripot redonna quelques couleurs au visage de monsieur Hainaut. Visiblement très énervé, il décrocha le combiné posé sur son bureau et demanda à son assistante de venir. Après une conversation à mots chuchotés, il dut hausser le ton pour qu’elle accepte. Quelques instants après, une femme d’une quarantaine d’années et d’allure assez revêche entra dans la pièce. Tout comme le sous-directeur, elle portait une tenue de soirée chic. Hainaut ne la présenta pas. Dans d’autres circonstances, Luc aurait ri à gorge déployée de la situation.
- Mademoiselle Amiel a quelques inquiétudes quand aux menus événements de la semaine concernant son grand-père, reprit Hainaut. Elle souhaiterait pouvoir vérifier les effets personnels qu’il a placés dans le coffre-fort.
- Je serais ravie de l’y aider, dit la femme dans un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace à faire pleurer les enfants. Mais…
- Pourriez-vous me donner la clef ? coupa Hainaut dans une posture d’homme pressé.
- C’est que… la clef n’a pas été remise à l’accueil…
- Quoi ! s’étrangla le petit homme. Mais où est-elle cette clef ?!
- Je l’ai confiée à l’infirmière de permanence, comme de procédure. C’était Isabelle, de l’équipe du soir. Elle a dû oublier de la déposer. Les filles la gardent parfois dans leur poche.
- J’ai adressé des mises en garde à ce propos ! Nous sommes un établissement sérieux ! Où est-elle en ce moment ?
- Et bien…, hésita la femme.
- Personne n’a pu vous le dire précisément, c’est ça ? dit Domfront, fataliste.
- Oui. Elle n’est pas à la permanence des étages. Mais elle est peut-être passée chercher quelque chose chez elle. Elle a un petit appartement de fonction sur le domaine, de l’autre côté de la cour.
- J’avais pourtant transmis des consignes très strictes au sujet de ce genre d’absence ! recommença Hainaut.
Mais Domfront ne prêta pas attention au petit homme. Il se leva sous des regards attentifs et ouvrit la porte du bureau d’un geste brusque.
- A présent, est-ce que vous auriez l’obligeance d’arrêter votre numéro de clowns, de vous lever et de nous montrer le chemin !
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