20
20
La porte s’ouvrit sur une chambre obscure. La pièce n’était éclairée que par un petit luminaire de bureau. La température à l’intérieur était basse. Mathilde Amiel franchit le seuil, bientôt suivie de Domfront. Une impression bizarre se dégageait de l’intérieur. En fait, cela ne ressemblait en rien à une chambre de clinique ou de maison de repos. On aurait plutôt dit un appartement. Des meubles anciens étaient disposés un peu partout, des tapis ocre couvraient le sol, quant aux murs, ils étaient ornés de photographies anciennes et de tableaux aux inquiétantes figures mythologiques. Au fond de la pièce, la paroi se transformait en grande baie vitrée toute entière dirigée vers le fleuve. La vue nocturne était d’ailleurs très belle, le grand méandre empesé de brumes d’eau apparaissant comme une fresque fantastique de début du monde. Posé devant cette immense fenêtre, se trouvait un haut fauteuil de cuir. Mathilde s’avança vers lui.
- Bonsoir Papan…
La jeune femme s’agenouilla à côté du fauteuil alors que Luc Domfront refermait la porte. Il n’était pas très à l’aise au milieu de cet étrange endroit, ne sachant trop quel dragon pouvait vivre là.
- Je sais que tu dois être fatigué Papan, mais nous avons vraiment besoin de toi. Il se passe des choses dehors. Des choses que tu devais craindre. Martin Dampierre est mort, il a été tué. Tu m’entends ? Il a été tué. Papan ?
Domfront s’approchait du fauteuil à mesure que Mathilde parlait.
- Voici monsieur Domfront. Il cherche son frère Vincent Domfront. Dom-front. Il pense que tu pourrais savoir où il se trouve. Est-ce que tu connais un Vincent Domfront, Papan ? Regarde, c’est une photo de lui… tu l’as déjà vu Papan ?
Luc parvint enfin au fauteuil. Un vieux roi était assis. Telle une statue des temps anciens, portant haut son visage d’aigle et son regard gris. Tout son être était rigide, comme figé. Sa peau paraissait desséchée et seules ses mains fines étaient parcourues de petits tremblements prouvant que quelque chose vivait encore en lui. « Voici donc le fameux Jérôme Amiel… », pensa Domfront. « Voilà l’homme des créatures de peur. ».
- Papan ? Peux-tu me dire si tu as déjà vu ce jeune homme ? Papan ?
Jérôme Amiel ne réagissait pas aux phrases de sa petite fille. Aucun trait de son visage ne remuait. Son regard se perdait dans le paysage, derrière Mathilde. Plusieurs fois encore, celle-ci posa les mêmes questions en lui présentant la photographie. Mais aucune réponse ne vint.
Tout en écoutant les tentatives de Mathilde, Luc Domfront regardait les fenêtres de l’appartement. Un détail l’avait étonné : le mastic semblait neuf sur de nombreux carreaux. Il appuya légèrement sur un joint. Celui-ci conserva la trace de son doigt. Il promena son regard au sol et remarqua quelques fines déchirures sur un coin de tapis. Il s’agenouilla et passa le bout des doigts sur les accrocs. De petits fils de tissus restèrent sur son index.
Il se releva et fit trois pas vers le bureau massif qui reposait contre le mur. Il passa la main au-dessus des nombreux bibelots qui occupaient l’espace et en prit certains dans ses mains. Surprenant ses gestes, Mathilde leva la tête et revint vers lui.- Je ne pense pas qu’il m’entende, je vous l’avais dit. Il n’a que très peu de temps de lucidité et nous ne pouvons rien faire pour qu’il revienne dans l’instant, finit-elle par ajouter d’une voix triste. Est-ce que vous cherchez quelque chose ?
- Savez-vous à quelle fréquence le ménage est fait dans cette chambre ? demanda Domfront.
- Le ménage ? Je ne comprends pas… il doit être fait à fond une fois par semaine, pourquoi ?
- Pourriez-vous ouvrir les tiroirs du bureau, s’il vous plaît ?
- Je ne vous suis pas. En principe, ils sont fermés à clef.
- Vous voulez bien essayer d’ouvrir les tiroirs pour que nous vérifiions quelque chose ? demanda Luc Domfront.
La jeune femme sembla hésiter puis se pencha vers le bureau et saisit la poignée du tiroir le plus haut. Il s’ouvrit sans peine. Il était vide. Mathilde lança alors un regard terrifié vers Luc. Celui-ci semblait réfléchir. Elle ouvrit le tiroir suivant, lui aussi était vide. Comme tous les autres tiroirs qu’elle vérifia d’ailleurs.
- Ils sont venus ici, dit-elle en passant machinalement la main dans ses cheveux. Comment avez-vous vu…
Elle ne termina pas sa question. Luc Domfront s’était déjà éloigné. Son regard glissait à présent sur les murs. Les photographies surtout. Beaucoup de portraits en pied montrant le professeur auprès de toutes sortes de gens. Des souvenirs de toute sa vie. Certains cadres présentaient un Jérôme Amiel encore jeune, ils dataient des années 50, sûrement. On y voyait des gens fiers d’être photographiés, posant devant des trésors modestes : objets rongés ou murs démolis en train d’être remis à jour après des siècles de sommeil. Mathilde s’approcha de Domfront, immobile devant un des cadres.
- Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-elle, soudain en alerte.
Domfront ne répondit pas. Il semblait tout entier happé par l’image qui se révélait devant ses yeux. La photographie n’avait pourtant rien de bien remarquable : on y voyait le professeur Amiel sourire en compagnie de trois jeunes hommes, en tenues décontractées. Derrière eux, on devinait la forêt aux branches tordues qui longeaient le cadre. Rien que de très heureux et de très lumineux. Pourtant, quand Mathilde reconnut cette image, un petit frisson lui parcourut le dos et elle garda le silence quelques instants avant de parler.
- Cette photo date du début des années quatre-vingt. Un chantier de fouilles, dit-elle, mal à l’aise.
Domfront ne répondait toujours pas, continuant de scruter l’image. Sa respiration se faisait plus courte et Mathilde Amiel pouvait sentir la tension qui l’envahissait. Soudain, il sembla découvrir un nouveau détail et ses yeux clignèrent.
Avec effort, Domfront parvint à articuler.- Cette… cette maison derrière ?
En se concentrant sur l’image, on percevait en effet, perdue derrière les hommes, une sorte d’ombre qui pouvait ressembler à une habitation. A son tour, Mathilde Amiel fut envahie par la peur. Comment cela était-il possible ? Comment un inconnu pouvait-il poser cette question ?
- C’est l’ancienne maison forestière de la Heurte.
Elle laissa sa phrase en suspens, attentive à chaque souffle. Domfront ne détournait toujours pas son regard de la photographie.
- Le feu ? dit-il assez bas.
Mathilde Amiel regarda le visage de Domfront d’une manière nouvelle. Une manière mêlée de surprise et de peur.
- Oui. Il y a eu un accident à cet endroit, quelques années après cette photo. L’incendie a pris durant la nuit, alors que les gens dormaient. Il y a eu des morts, cinq ou six, je crois. Mon grand-père n’était pas sur place à ce moment-là, heureusement. Mais après cela, il a totalement abandonné tout travail de terrain et il n’a plus jamais remis les pieds sur une zone de fouille.
Domfront sembla revenir un peu à lui, même si ses gestes paraissaient encore appartenir à un somnambule. Il tourna la tête vers Mathilde Amiel et esquissa ce qu’on aurait pu prendre pour un sourire d’excuse. Ses traits offraient à présent d’autres reliefs, il était changé.
- Puis-je essayer de parler à votre grand-père ? demanda-t-il.
Mathilde posa sur lui un regard sérieux et pénétrant. Des sentiments contradictoires s’affrontaient dans son esprit.
- Si vous voulez…
Domfront s’agenouilla tout près du vieil homme et commença à lui parler tout bas. Même en tendant l’oreille, Mathilde Amiel, qui scrutait la scène, ne pouvait entendre aucun mot.
- Je suis Luc Domfront, vous avez dû voir mon frère Vincent, n’est-ce pas ? Trop de choses semblent anormales. Est-ce que vous cherchiez Vincent ? Vous m’entendez ?... Est-ce vous qui l’avait appelé ? Est-ce que vous comprenez de quoi je vous parle ? Monsieur Amiel ?...
Tout en parlant, le visage de Luc glissait sur celui d’Amiel, cherchant un signe, une faille dans la muraille. Soudain, le vieil homme prit une inspiration puissante puis se mit à respirer très vite, comme victime d’un problème cardiaque. Mathilde s’approcha, inquiète. Domfront recula, se dégageant un peu de la proximité du vieillard, mais celui-ci tourna la tête pour le suivre des yeux. Il était enfin sorti de sa léthargie comme un gisant se levant de sa pierre. Ses yeux avaient recouvré une expression. Mais une expression de terreur profonde.
- Qui… êtes-vous ? Qui êtes-vous ?! Ce n’est pas possible. Tu étais mort ! Tu étais mort ! soufflait le vieil homme avec une voix saccadée.
Son regard était fixé sur Domfront, sur son visage, sur sa joue. Vers la marque qui la couvrait. Vers la marque qui embrasait ses yeux limpides d’un éclat de feu grégeois. C’était donc cette marque qui lui inspirait un tel trouble. Mathilde n’eut plus de doute. Tout le corps du vieil homme tremblait à présent. Des cris rauques se mêlaient aux quelques mots qu’il parvenait à prononcer. Domfront recula subitement vers le mur. De son côté, Mathilde Amiel se précipita vers la porte et appela du secours. Quand deux infirmières arrivèrent, Jérôme Amiel tremblait de toute sa force contre le sol, victime d’une crise aiguë.
Chapitre suivant : 21