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Les bois défilaient à vive allure. Luc Domfront gardait les yeux fixés sur la route. La jeune femme, de son côté, se perdait dans la contemplation des reflets qui cognaient sur sa vitre. Elle n’avait lu les feuillets Nauville qu’une seule et unique fois, sans aucune réaction visible. L’Alfa roulait déjà depuis plus de dix minutes, mais pas une parole n’avait été échangée. Chacun semblait garder ses forces pour ce qui allait suivre, comme un marin qui sent glisser les récifs tout autour de son navire. A la lueur des phares, la forêt paraissait à Domfront encore plus hostile que tout à l’heure. Cela était sans doute dû en grande partie à la fatigue et à la tension, mais ces bois le rendaient malade. Viscéralement malade. Comme si tout son être lui répétait « Fous le camp d’ici ! ». Alors, il songea plus fort à son frère. Cette jeune femme à côté de lui, même si elle n’avait pas révélé grand-chose, l’avait vu. Vivant. Le chemin qui l’avait mené dans de tels brouillards ne pouvait être loin. Rien n’était perdu. Peu importait que la forêt lui chuchote les pires menaces à l’oreille, peu importait qu’il se sente étourdi ou nauséeux. Vincent n’était pas encore tombé, malgré la proximité du danger et en courant il pourrait le rejoindre. Ensemble, ils s’en sortiraient, comme ils l’avaient toujours fait. Eux deux contre tout le reste.
- C’est ici, dit soudain la petite fille d’Amiel en indiquant des lumières, un peu plus loin.
La voiture ralentit et s’engagea dans un chemin privé sur la droite de la route. Elle dépassa bientôt un panneau indiquant la « Clinique du Phare-Leu ». On pouvait à présent percevoir deux bâtiments modernes : l’un, assez allongé, avait deux niveaux, l’autre comportait cinq ou six étages. Tous deux scintillaient d’une égale laideur. Le terrain de la clinique était entouré d’une clôture aux barreaux bleus qui coupait la route d’une barrière. Domfront arrêta la voiture juste devant la grille, face à un interphone. Il sonna trois fois. Après quelques secondes, la voix un peu grésillante d’un homme se fit entendre.
- Bonsoir, que puis-je pour vous ?
- Désolé de vous déranger, nous désirons voir monsieur Jérôme Amiel.
- Je regrette mais les heures de visite sont largement dépassées et en semaine aucune personne extérieure n’est acceptée dans l’établissement après 18 heures.
- Nous ne serions pas là s’il ne s’agissait pas d’une urgence ! Nous devons voir immédiatement monsieur Amiel !
- Pas la peine de hausser le ton, monsieur ! Personne ne rentrera ce soir sans autorisation !
Alors que Luc Domfront se préparait à répondre, la jeune femme se pencha vers lui et lui attrapa le bras. D’un signe de tête, elle lui fit comprendre qu’elle allait essayer à son tour.
- Marc ? C’est Mathilde Amiel. Je suis désolée d’insister mais nous devons absolument entrer.
- Mademoiselle Amiel ? Vous connaissez le règlement, je ne peux pas ouvrir sans autorisation.
- Vous pouvez ouvrir en cas de force majeure. C’en est un Marc. Nous devons absolument voir mon grand-père. Soyez gentil, vous voulez bien ? demanda la jeune femme de sa voix la plus sucrée.
L’homme ne répondit pas. Finalement, après un court instant, la barrière s’ouvrit avec lenteur devant la voiture et ils entrèrent dans la clinique. L’Alfa se gara devant le hall du plus grand des bâtiments.
- On dirait que vous êtes connue par ici, lança Domfront à Mathilde Amiel.
Elle ne releva pas, se dirigeant d’un pas ferme à l’intérieur. L’endroit était désert. Une femme blonde et bien en chair assise derrière un comptoir les accueillit bientôt. Elle paraissait surprise de leur présence à cette heure, même si elle tenta un sourire crispé.
- Bonsoir. Y’aurait-il un problème, mademoiselle Amiel ?
- Bonsoir. Pas vraiment, nous devons juste voir mon grand-père rapidement. Ca ne sera pas long. Je sais que ce n’est pas habituel mais c’est indispensable.
La femme de permanence chercha ses mots pendant quelques secondes, lançant des regards désespérés autour d’elle.
- C’est que monsieur le directeur est absent et monsieur Hainaut est déjà parti. Je ne peux pas vous faire monter sans leur accord. De quel genre de problème s’agit-il ? Peut-être…
- Nous devons lui parler le plus rapidement possible, coupa Mathilde.
Derrière la réceptionniste, deux autres employés avaient levé les yeux d’un poste de télévision et regardaient à présent les étranges visiteurs. Il allait finalement se passer quelque chose lors de leur morne soirée.
- C’est que… vous arrivez à l’heure des repas, reprit l’hôtesse. Je ne peux pas vous permettre de…
- Et personne n’est joignable ? demanda soudain Domfront. Personne ne peut comprendre l’urgence de la situation ?
- Je crois que monsieur Hainaut dînait en ville, dit un grand homme un peu chauve derrière l’accueil.
- Et bien appelez-le ! Et dépêchez-vous ! C’est très important.
La conviction de Domfront fit mouche et la blonde, visiblement habituée à recevoir des ordres, décrocha maladroitement un téléphone. Luc avait le plus grand mal à rester en place. A l’inverse de Mathilde Amiel qui se tenait droite comme une statue, souriant aux personnes qui passaient parfois à proximité. Les tentatives pour joindre ce fameux monsieur Hainaut se révélèrent vaines et personne ne semblait prêt à prendre une décision. Après pluieurs minutes d’attente, Domfront se pencha vers la femme au-dessus du comptoir.
- A quel étage se trouve la chambre de monsieur Amiel ?
- Monsieur, je ne peux, balbutia la femme en serrant le combiné téléphonique entre ses mains.
- Ecoutez, si nous ne pouvons voir Jérôme Amiel maintenant, c’est la police qui débarquera en nombre à la première heure demain matin ! Et je ne suis pas sûr que monsieur le directeur ou monsieur je ne sais qui apprécieront beaucoup la publicité !
La femme devint blême. Elle tourna la tête vers Mathilde Amiel, cherchant un quelconque signe de secours.
- C’est la chambre 305, au troisième étage, indiqua Mathilde soulageant ainsi la femme de l’accueil.
Ils montèrent les escaliers à la volée et débouchèrent dans un couloir clair. L’endroit embaumait l’eau de javel, les médicaments et le parfum d’ambiance. La chambre 305 se trouvait à une dizaine de mètres, au centre du couloir.
- À cette heure, il ne doit pas encore dormir, annonça Mathilde.
Alors que Domfront s’apprêtait à entrer, elle marqua un arrêt et prit le temps de se tourner vers lui.
- Ecoutez, nous ne nous connaissons pas. Je comprends que vous soyez pressé mais… il est très affaibli. Il est un peu dans son monde. Parfois, il recouvre ses esprits, parfois, non. Si vous pouviez me laisser lui parler de manière à ce qu’il puisse comprendre ce qui se passe…
Domfront opina de la tête. Cette fille cachait des choses, c’était une certitude, mais elle savait aussi faire preuve d’une naïveté assez désarmante. Il faudrait d’ailleurs voir rapidement si celle-ci était feinte ou sincère, mais plus tard.
Il accepta donc la proposition. Mathilde le remercia tout bas puis frappa à la porte. Il n’y eut pas de réponse.
- Papan ? C’est Mahaut. Je t’amène quelqu’un qui aimerait beaucoup te parler. Papan ? Nous allons entrer…
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