Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Domfront tourna la tête et chercha, lentement à travers l’ombre. A quelques pas, sur sa droite, se tenait la jeune femme qu’il avait entrevue sur la lande. Sa silhouette était presque intégrée aux courbes de la salle, semblant y apparaître soudain comme une colonne sculptée échappée d’un mur. Sous ses cheveux clairs, son visage était blanc de crainte. Elle fixait Domfront de ses yeux luisants et tenait des deux mains un pistolet pointé droit sur lui. Elle avait exactement le même air que lors de leur première rencontre : celui d’une proie révoltée. Une proie prête à tout pour ne pas se faire prendre. Un agneau décidé à dévorer toute une meute de loups.
 
- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’une voix syncopée qu’elle aurait voulu dure.
 
- Je cherche Jérôme Amiel. Je veux lui parler.
 
- Ne mentez pas ! Je pourrais vous abattre immédiatement ! Pourquoi revenez-vous ici ?
 
- Je ne mens pas, je ne suis jamais venu ici.
 
- Bien sûr, répondit la jeune fille, un peu surprise par l’aplomb de Domfront. Et pourquoi voulez-vous voir Jérôme Amiel ? Pour lui souhaiter un joyeux Noël ?
 
Domfront ne répondit pas, ce qui accentua encore la tension de la jeune femme. Elle respira plus fort. Elle semblait vouloir parler encore sans y parvenir. Luc de son côté sentait la nécessité de prendre des risques, même menacé par une arme. Surtout menacé par une arme.
- Je vous préviens, commença-t-elle.
 
- Qu’est-ce vous faisiez près du cadavre de Dampierre ?
 
La jeune fille resta stupéfaite de cette question. Ses yeux clignèrent : elle reconnaissait à présent l’homme qui l’avait poursuivie dans la nuit.
 
- C’était vous…
 
- Où est Jérôme Amiel ?
 
- Pas ici.
 
- Ecoutez, je m’appelle Luc Domfront, je suis à la recherche de mon frère qui a disparu. Je pense qu’il était en affaire avec Martin Dampierre, et peut-être avec Jérôme Amiel. C’est pour cela que j’aimerais lui parler, il sait peut-être quelque chose.
 
- Très jolie histoire. De toute façon, Jérôme Amiel n’est pas ici.
 
- Vous l’avez déjà dit, où est-il alors ?
 
La jeune femme fit un pas vers Domfront. Ses traits apparaissaient maintenant mieux, elle avait retrouvé une certaine assurance. 
 
- Vous avez des papiers ? demanda-t-elle sans le quitter des yeux.
 
- Oui, dans mon portefeuille. Dans la poche de ma veste... juste là…
 
- Sortez-le doucement… tout doucement…
 
- Si ça peut vous faire plaisir.
Domfront exécuta l’ordre et sortit son portefeuille. La jeune femme suivit ses mouvements avec attention, toujours crispée contre son arme.
 
- Laissez le tomber par terre, devant vous.
 
Domfront fit ce qu’elle lui demandait et le portefeuille toucha le sol dans un bruit de cuir mou.
 
- Maintenant, reculez. Asseyez-vous là-bas.
 
Domfront recula vers un canapé et s’assit. Une impression aussi étrange que subite glissa alors en lui. Comme un toucher de son frère contre son poignet, un courant d’air bref et inattendu qui lui donna la chair de poule. La jeune femme ne remarqua rien et s’avança vers le portefeuille, le regard braqué sur lui.
 
Domfront ne bougeait pas. Elle n’avait aucune raison valable de lui tirer dessus. De plus, il voyait mieux ses mains serrées sur l’arme, des mains tremblantes. « Rien de plus dangereux qu’un tireur qui tremble… », pensa-t-il.
 
La jeune femme recula de quelques pas et sortit maladroitement le passeport de Domfront. Le portefeuille lui échappa et retomba au sol. Elle ouvrit le passeport et jeta un coup d’œil. Rien ne permettait de dire qu’elle était plus rassurée.
 
- Il y a une photographie de mon frère, sous le rabat, ajouta Luc.
 
La jeune femme marqua un temps d’arrêt puis sortit la photo. Elle s’efforça de ne pas bouger un muscle alors qu’elle posait les yeux sur la photographie, mais Luc sut qu’elle avait déjà vu Vincent.
Quelque chose dans ses yeux, un petit tressaillement, presque rien.
 
 
- Pourquoi êtes-vous ici et comment y êtes-vous arrivé ? reprit-elle.
 
- Oh très simplement. J’ai lu les feuillets d’Antoine de Nauville.
 
Luc Domfront avait décidé de poursuivre une stratégie d’attaque systématique pour toujours garder l’avantage. Il avait déjà eu l’occasion de constater la validité de cette méthode devant des gens hésitants. La jeune femme ouvrit de grands yeux.
 
- C’est vous qui les avez ? demanda-t-elle.
 
Sa question était teintée d’espoir et d’empressement.
 
- Oui, je les ai ramassées hier soir… près des bois…
 
- Vous les avez sur vous ?
 
D’un petit signe de tête, Domfront répondit par l’affirmative et indiqua de la main la poche dont il venait d’extraire ses papiers. Il glissa ses doigts contre le tissu et en sortit les trois feuillets fripés. Les yeux de la jeune femme étincelèrent de mille feux alors que Domfront lui tendait les documents.
 
- Vous les avez montrés à quelqu’un ?
 
- Non.
 
Domfront avait répondu sans réfléchir. La situation n’était plus la même à présent. Certes la femme n’avait pas lâché son pistolet, mais quelque chose dans sa voix avait changé. Il n’y avait plus de violence en elle, juste une crainte, une peur diffuse. Domfront crut même un instant que ce n’était plus lui qu’elle menaçait mais une ombre tapie dans son dos, bien qu’il n’en vit pas lui-même.
- Vous ne voudriez pas ranger votre arme maintenant et me dire qui vous êtes ?
 
La jeune femme hésita. Domfront comprit qu’elle n’avait encore jamais lu les feuillets et que son impatience devenait trop forte. Elle se relâcha un peu, mais ne baissa pas le pistolet.
 
- Pourquoi êtes-vous venu ? demanda-t-elle.
 
- Je vous l’ai dit, je pense que Jérôme Amiel pourrait savoir où se trouve mon frère.
 
La jeune femme eut un sourire de dépit.
 
- Je doute qu’il puisse vous aider en quoi que ce soit.
 
- Peut-être vous alors ? Vous avez rencontré Vincent n’est-ce pas ?
 
Elle jeta vers lui un regard troublé mais ne dit rien.
 
- Je suis à sa recherche depuis des heures ! Il est peut-être déjà trop tard pour lui sauver la vie ! Vous l’avez vu oui ou non ?! cria soudain Domfront. Je n’ai pas de temps à perdre !
 
- J’ai vu l’homme sur cette photo, c’est vrai, avoua la jeune femme.
 
- Quand ? Où ?
 
- En début de semaine, ça devait être… lundi. Chez Martin Dampierre.
 
- Qu’est qu’il y faisait ?
 
 
Luc Domfront haussait la voix. Il s’était levé et il approchait maintenant de la jeune femme. Peu lui importait à présent qu’elle puisse le menacer d’une arme. Enfin, quelqu’un avait vu Vincent, quelqu’un savait quelque chose. Le vrai risque était de perdre, une fois de plus, le fil qui courait dans le labyrinthe.
 
 
- Je ne sais pas.
 
- Vous lui avez parlé ?
 
- Non.
 
Elle se moquait de Domfront ! Le trouble qu’il avait deviné sur son visage quelques instants plus tôt n’était pas rien ! Elle ne pouvait pas l’avoir simplement entraperçu. Domfront regarda la jeune femme avec une dureté extrême, sans dire un mot.
 
- Il… il était blessé, ajouta-t-elle, confuse.
 
- Comment ça, blessé ?
 
- Au visage, au bras. De petites entailles, comme des éclats… je ne sais rien de plus, je ne lui ai pas parlé. 
 
- Et maintenant ! Où est-il ?
 
Domfront s’était approché suffisamment près de la jeune femme pour lui parler en face. Elle respirait fort et on pouvait voir des veines battre sur le haut de son cou. Elle se mit soudain à parler, trop vite, sans contrôle.
 
- Je ne sais pas. Dampierre m’a dit que ce n’était pas très grave. Un simple petit accident, une vitre que le froid avait fait éclater, quelque chose comme ça. Je l’ai cru. Nous nous étions opposés, très violemment. Je venais de découvrir qu’il avait volé des documents dans les archives de mon grand-père.
- Les feuillets de Nauville ?
 
- Oui. Je venais les récupérer… les exiger. Il m’a dit que les feuillets lui avaient été confiés par mon grand-père. Qu’il les utilisait pour poursuivre ses recherches « à sa demande » et que je pourrais les récupérer dès qu’il en aurait terminé l’examen, le lendemain, ou très bientôt.
 
Le regard de Domfront se fit moins sauvage. Cette jeune femme était donc la petite fille du professeur Amiel. Au moins une lueur, un début de vérité.
 
- Et ensuite ?
 
- Je suis partie, furieuse. Les jours suivants, il ne répondait pas à mes appels. Son cabinet ne fonctionnait presque plus. Je devais agir vite, car des choses terribles avaient commencé.
 
- Le cadavre découvert dans la forêt ?
 
La jeune femme ne répondit pas, prenant conscience du flot de paroles qu’elle venait de prononcer face à un parfait inconnu. Elle posa son arme sur une table basse et inspira profondément. Quand elle se retourna vers lui, Domfront put à peine la reconnaître tant elle semblait lasse, fatiguée. Elle fit un pas et s’assit dans un fauteuil. Seule l’attention que son regard accordait encore aux feuillets posés sur la table indiquait qu’elle n’allait pas s’écrouler. Elle reprit, comme si la conversation ne s’était pas interrompue.
 
- Et d’autres choses aussi. Il fallait que je récupère les feuillets et que j’empêche Dampierre de… d’aller plus loin. Alors je suis retournée chez lui. La porte n’était pas fermée, cela m’a un peu surprise mais je suis tout de même entrée, sans trop réfléchir.
Il faisait noir mais j’ai pu voir les feuillets sur son bureau, encore là où je les avais vus la veille. Je les ai pris. Il y a eu une lumière venant de la route, ce n’est qu’alors que j’ai vu le corps de Dampierre. Je suis restée longtemps sans réagir, comme une idiote. Puis j’ai entendu quelqu’un appeler à la porte. Quelqu’un entrer. Je me suis cachée dans un renfoncement.
 
 
Ces instants revinrent à l’esprit de Domfront. Lui non plus n’avait pas beaucoup réfléchi avant de franchir le seuil ténébreux.
 
- Vous dites que des choses avaient déjà commencé à se passer ? De quoi parlez-vous au juste ?
 
La jeune femme regarda Domfront. Ce n’était plus l’apparition hiératique surgie du crépuscule, c’était une petite fille désemparée.
 
- Mon grand-père est en centre de soins depuis plusieurs semaines, après une attaque cérébrale… depuis, j’ai découverte que des gens se sont introduits ici… par une fenêtre. On a essayé de fouiller son bureau, ils ont même forcé le coffre. Visiblement, certaines personnes aimeraient mettre la main sur ses travaux. Et je suis persuadée que Dampierre était lié à tout ça. J’ai très peur que quelque chose ne se soit mise à bouger, monsieur Domfront. Quelque chose qui ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint son but. Il existe certaines menaces dont vous n’avez même pas idée.
 
- Des « créatures de peur », c’est à ça que vous pensez ? demanda Domfront avec sérieux.
La jeune femme soutint son regard sans laisser paraître de réaction.
 
- Et en quoi mon frère serait-il mêlé à ces histoires ? reprit Luc.
 
- Je ne sais pas.
 
- Vous mentez ! Vous mentez depuis le début ! Vous savez beaucoup plus de choses que vous ne voulez bien le dire ! Qu’elles sont ces menaces dont je n’ai même pas idée ? Arrêtez ce petit jeu, je déteste les devinettes !
 
Elle ne répondit pas et resta comme plongée dans un geste qu’on attend. Une pierre chancelante dont on devine la chute prochaine.
 
- Vous ne voulez pas répondre ? Très bien. Jérôme Amiel est-il loin d’ici ? demanda Luc avec force.
 
- Qu’est-ce que ?... Je vous ai dit qu’il était malade.
 
- Si nous ne tirons pas ça au clair, il pourrait bientôt être mort !
 
- Vous croyez qu’ils pourraient…
 
La jeune femme ne termina pas sa phrase, paraissant réfléchir dans une respiration sourde. Enfin, elle baissa la tête et parla dans un souffle.  
 
- C’est à quelques kilomètres.
 
- Alors emmenez-moi jusqu’à lui. Et tout de suite.
 
Les grands yeux presque gris de la jeune femme se relevèrent sur Domfront. Une statue fragile, avec une peur installée dans les traits.
 
- De l’autre côté de la forêt… c’est là que nous trouverons mon grand-père.
 

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