16
16
L’Alfa traversait les bois à toute allure. L’après-midi avançait. Les évènements ne semblaient pas appelés à ralentir leur course et Domfront avait du mal à se souvenir que, trente six heures auparavant, il faisait ses adieux au soleil froid des bords de la mer Noire. Le Caucase lui paraissait un songe d’une autre vie. Une vie où tout lui revenait comme figé, glacial, et triste aussi. Une vie plate, au sein de laquelle il avait cru pouvoir oublier ses cauchemars, refermer cette marque. Une vie où il s’était chaque jour efforcé de devenir quelqu’un d’autre. Une vie brûlée de toute son énergie de fuyard. La forêt se fit soudain moins dense. Le paysage s’éclaircit et il aperçut en dessous de la route toute la vallée du fleuve. D’immenses méandres creusaient le bocage d’une ligne irisée et mouvante. Autour d’eux, des murs à demi écroulés et des rangées d’arbres penchés coupaient la prairie en fines parcelles blanches. Le chemin se poursuivit ainsi longtemps. Enfin, le fleuve s’éloigna et un croisement apparut. Domfront avait reconnu une des voies : celle qu’il avait prise la veille pour suivre les gendarmes jusqu’à Rouen ; la route de Jumièges et de Sittetot. Mais il laissa au loin les hautes tours familières de l’ancienne abbaye et s’engagea à l’opposé. En haut d’une courte côte, il découvrit la ville d’Ysanville et ses larges embarcadères de bord de Seine.
L’Alfa se gara près d’une fontaine, au centre d’un petit lotissement de quatre ou cinq jolies demeures. A l’extrémité de la rue, en presque bord de fleuve, s’élevait une longue grille verte, fixée dans une vieille maçonnerie.
Sur un morceau de marbre, une inscription entourée de fissures : «Val Rebours ». On ne pouvait rien voir d’autre, la grande propriété étant entourée d’un mur mêlé de branches d’arbres. Domfront sortit de la voiture et avança vers le domaine. Il perçut rapidement à travers la grille les ombres d’un gigantesque parc presque sauvage. Arrivé au portail, il découvrit une sonnette électrique. Il hésita. Il n’y avait aucun autre signe distinctif ni nom. Il appuya sur le bouton. S’il y eut une sonnerie, il n’en perçut rien. Attendant une réponse, il continua son observation et devina les lignes d’une bâtisse élégante à environ deux cent mètres du mur. Il sonna de nouveau, mais personne ne répondit à son appel. Alors qu’il désespérait, une voix lui parvint de sa gauche.
- Y’a personne à c’t’heure là, monsieur. Y rentre pas avant la nuit, vous savez.
Quelqu’un remontait du fleuve. C’était un homme assez âgé qui parlait à Domfront, il portait un panier. Un sourire malin envahissait son visage rude.
- Excusez-moi, c’est bien la demeure de monsieur Amiel ? demanda Luc.
- C’est y pas ce qui y’a écrit ?
- Il n’y a rien d’écrit, justement.
- Alors on peut pas en être bien sûr, est-ce pas ?
L’homme ne semblait pas près à l’aider de quelque façon. Une vieille mule au visage marqué par la vie.
- Je dois voir le professeur Amiel, savez-vous où il est ?
- Attendez que quelqu’un rentre, y vous l’diront peut-être.
Coriace, à coup sûr. Le vieil homme s’éloigna et rentra dans une maison aux volets verts, un peu plus haut dans la rue. Il lança un dernier regard vers Domfront avant de refermer la barrière du jardin.
- En voilà un qui va garder un œil sur moi pendant un petit moment, pensa Domfront.
Mais quelle importance, en fait ? Il n’avait rien à se reprocher. Pas encore. Il regagna donc sa voiture et s’installa à bord. La nuit semblait loin. Il ne pouvait se résigner à perdre tant de temps à contempler des jardins brumeux. Il se décida à n’attendre qu’une heure avant de quitter l’endroit.
Alors que le jour commençait à se faire moins lumineux, une voiture longea la rue et s’arrêta devant le portail de Val Rebours. Une silhouette en descendit et ouvrit la porte. La voiture s’engouffra dans le parc et stoppa de nouveau quelques mètres plus loin. La silhouette revint au portail et entreprit de le fermer. Quand elle eut fini, elle jeta un coup d’œil alentour. Observant en tapinois, Domfront ne bougeait plus : il scrutait avec attention la jeune femme qui venait de fermer la porte. La jeune femme aux yeux clairs qu’il avait poursuivie sur la lande. La jeune femme qu’il avait hier débusquée des ombres du bureau où l’on avait massacré Dampierre.
Chapitre suivant : 17