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Quinze minutes plus tard, Luc Domfront traversa le hall de l’hôtel et déposa sa clef. Le réceptionniste le salua dans un sourire sympathique. Domfront engagea la conversation.
- Pouvez-vous me dire où se trouve la bibliothèque centrale de la ville, les archives ?
- Je crois qu’elle est dans le bâtiment des Beaux-Arts. A l’opposé de l’entrée du musée. Vous pouvez y aller à pieds, ce n’est qu’à cinq ou six cents mètres d’ici. Vous longez la rue du Gros Horloge vers la cathédrale et vous prenez vers la gauche. Si vous avez le temps, je vous conseille de jeter un œil au musée, vraiment. Il y a une belle collection de tableaux impressionnistes mais aussi de toutes les époques. Entre autres plusieurs Rubens et la « Flagellation du Christ » de Caravage. Vous avez aussi tout le cœur médiéval de la ville…
Tout en jouant au guide touristique, l’homme offrit un plan du centre ville à Domfront en lui indiquant quel chemin suivre. Celui-ci l’écoutait gentiment. Ne jamais être grossier avec un réceptionniste, règle de base de qui cherche des renseignements.
Domfront trouva facilement l’imposante bibliothèque. Un vieux gardien en ouvrait tout juste les grilles. Il indiqua avec précision le lieu où demander des renseignements avant de s’installer derrière une petite guérite de verre bruni. Luc monta l’immense escalier quatre à quatre. Tous les murs étaient couverts de gigantesques fresques symbolistes : l’endroit était décidément impressionnant.
Et désert. Il parvint enfin à une énorme porte de bois et entra dans une salle de lecture aux plafonds hauts.
- Bonjour. Je souhaiterais consulter les revues et journaux locaux traitant de la période Août-Septembre 1884, s’il vous plaît.
- Bien sûr. Je vais vous demander un petit instant.
La bibliothécaire s’éloigna d’un pas boitillant. Domfront jeta un coup d’œil sur la salle. Profonde et compliquée. Quelques rares étudiants et curieux s’installaient aux extrémités.
- Voilà. Vous avez la Chronique de Rouen, le Postier de Caux et le Petit Journal de Rouen. Je vais juste vous demander de remplir ce formulaire et de me présenter une pièce d’identité, s’il vous plaît.
- Bien sûr, répondit Domfront en présentant son passeport.
- Très bien, vous avez une salle de lecture spécialisée… la porte juste là, sur votre gauche.
Après avoir remercié de son plus beau sourire, Domfront s’installa dans la petite salle réservée aux études de documents plus rares. Dans sa hâte de consulter les journaux, il ne remarqua pas l’homme arborant un petit badge blanc qui approchait de lui. Celui-ci lui demanda la fiche que l’on venait de lui remettre et vérifia rapidement les informations qui y figuraient. Domfront se plongeait déjà dans la lecture des documents quand l’agent s’éloigna en le remerciant et se rassit derrière un bureau.
Dès les premières pages de recherche, une sensation étrange envahit Domfront. Une impression mal définie qu’il ne parvînt pas à s’expliquer. Peut-être la peur de ne comprendre les choses que trop tard ? La crainte de ne pas pouvoir retrouver la piste de Vincent ? Pas de temps à perdre dans tous les cas. Surmontant son trouble, il commença à lire avec avidité.
Domfront tournait lentement les pages des journaux, aucune mention en date du 5 septembre 1884. Ni du 6. Il poursuivait aux éditions suivantes quand enfin, son regard s’arrêta sur un faire-part de décès paru dans le Petit Journal de Rouen. Domfront sortit un carnet et commença à copier. « Monsieur D’Acriel et son épouse, ont la peine immense de vous faire part du rappel à dieu du Comte Antoine Henri Charles de Nauville, chevalier dans l’ordre de la légion d’honneur, croix du combattant, héros des campagnes de Tunisie et du Tonkin. La cérémonie funèbre sera célébrée en l’abbaye Saint Georges de Boscherville… ». S’en suivaient les modalités et formules d’usage. Malgré ses recherches, il ne put découvrir aucune autre citation de la mort de Nauville. Pas un seul article ne la relatait, pas une ligne n’en faisait mention. Comment la mort d’un personnage aussi prestigieux avait-elle pu échapper à toutes les chroniques locales ? Cela semblait invraisemblable, impossible. Pas une ligne ?
Domfront remonta dans le temps jusqu’au tout début du mois de Septembre. Enfin, il découvrit quelque chose dans le Postier. Un court entrefilet : « On a découvert hier, dans les bois de la Heurte, le corps mutilé d’un vagabond près de l’antique chêne connu comme le « Chêne Torve ».
La gendarmerie a diligenté une enquête ». Voilà pour le premier crime. Mais cela ne menait pas à grand-chose. Les suivants ? 3 Septembre, dans le Petit Journal de Rouen : « Les gendarmes ont constaté hier le meurtre de mademoiselle Eugénie Loisel dans le cadre funestement connu des jardins du manoir avoisinant. L’enquêteur en charge de l’affaire a annoncé que le crime était l’œuvre d’un rôdeur qui avait tenté de s’infiltrer dans la demeure à la faveur de la nuit, sans doute dans un but de vol. Il s’est refusé à faire un parallèle avec la mort de Gérard Floquin, ouvrier agricole sans feu ni lieu, dont le corps a été découvert dans les bois de la Heurte, à moins d’une lieue du manoir. A la connaissance de ces horribles forfaits, certains n’hésitent pas à rappeler les sanglants évènements de l’hiver 1862 qui ont tant marqué les esprits, et à effectuer de bien sombres prédictions. » Domfront notait toujours. Il ne put trouver grand-chose d’autre. Rien de plus précis. On sentait chaque fois le souci des rédacteurs de ne pas prononcer le nom de Nauville tout en insistant pour que les lecteurs cultivés le comprennent à chaque ligne. De même pour les évènements de l’hiver 1862 dont on ne citait jamais la nature. Domfront se leva et retourna à l’accueil.- Je voudrais effectuer une autre recherche, s’il vous plaît. Sur la période Décembre, Janvier et Février 1862.
Domfront se réinstalla à la table. La bibliothécaire ne lui avait cette fois proposé qu’un unique volume qu’il commença à feuilleter avec attention. De longues minutes passèrent sans qu’il ne trouve la moindre trace. Publicités surannées, scandales en tous genres, fêtes de villages, faits divers sordides, compte rendus des comices agricoles : les vies entières d’un pays disparu défilaient sous ses yeux.
Soudain, une vibration parcourut sa veste : son téléphone. Il se leva et rejoignit rapidement les toilettes. Personne ne semblait lui prêter attention. A peine la porte franchie, il se saisit de l’appareil. Une voix féminine, pressée.- Allo, ne quittez pas, je vous passe monsieur Chanin.
Une musique douce emplit la ligne alors que Domfront s’asseyait sur un vieux radiateur de fonte.
- Allo, ici Chanin. On m’a dit que vous vouliez me parler. Je vous écoute.
- Oui, bonjour. Je m’appelle Luc Domfront et je crois que nous devrions nous rencontrer.
- Ah oui ?
- Je pense disposer de certaines informations qui vous intéresseraient, à propos de Martin Dampierre.
- Très bien, je vous écoute.
- Je préférerai vous parler de cela directement, en tête-à-tête.
A l’autre bout du fil, Chanin semblait hésiter sur la conduite à tenir.
- Vous êtes en ville ? finit-il par demander.
- Oui, à la bibliothèque.
- Ecoutez, je n’ai pas beaucoup de temps… il y a un bar, « Le Navire », en face du journal, près de l’abbatiale Saint-Ouen. C’est plutôt tranquille. Venez m’y retrouver dans une heure.
- Bien, j’y serai.
Domfront rangea son téléphone et sortit des toilettes. Il regagnait sa place quand il se mit soudain à courir. Sur le bureau, le volume qu’il était en train de consulter avait été arraché. De nombreuses pages manquaient ; celles comprises entre les 20 et 29 Décembre 1862. Domfront promena son regard dans la pièce. Aucune trace, aucun indice. Il passa la porte et rejoignit la grande salle. Il se précipita vers la bibliothécaire et lui expliqua rapidement ce qui venait de se passer. Elle semblait affolée.
- Arracher des pages en pleine étude… j’appelle en bas…
Le gardien de l’entrée n’avait rien remarqué de particulier. Quelques personnes étaient sorties, rien de plus. Soudain, une idée vint à Domfront.
- L’agent pourrait sûrement nous renseigner ! Il a dû remarquer si quelqu’un est entré !
- L’agent ?
- Oui, celui qui surveille les lecteurs dans la petite salle.
La bibliothécaire regardait Domfront d’un œil surpris.
- Aucun agent ne surveille les lecteurs dans la petite salle.
En quelques instants, Domfront comprit la sensation qui l’avait envahi dès son arrivée à la table. Une impression de déjà vu, de déjà entendu. Une impression qu’il avait cru liée à sa peur pour son frère, mais qui était en fait née d’un détail que son esprit pressé n’avait qu’à peine remarqué.
- Vous avez raison, dit la bibliothécaire en raccrochant le téléphone, le gardien a bien vu sortir un homme qui portait des taches de rousseur sur les joues, il n’y a pas deux minutes.
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