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Café noir. Trop chaud, trop fort. Tout à fait ce qu’il fallait à Luc Domfront.
- Voilà. J’ai toute votre déposition. Si vous voulez bien relire et signer.
Domfront prit la feuille que lui tendait l’inspecteur Goubert. « Déclaration de disparition ». Il parcourut rapidement le document et signa. La porte s’ouvrit et le commissaire Larcher entra. Goubert se leva et ils échangèrent quelques mots que Domfront ne comprit pas. Larcher enleva finalement son manteau et s’assit à la place de Goubert.
- Ca va aller, monsieur Domfront ?
- Je crois oui. J’avais juste besoin de prendre quelque chose. Je n’avais rien mangé depuis longtemps.
Le commissaire Larcher acquiesça d’un sourire en ramassant la déclaration de Domfront.
- J’aurais voulu revenir plus tôt, mais les choses ne sont pas simples. Et comme en plus, il faut que j’explique à des gendarmes que c’est un policier qui va leur donner des ordres sur cette affaire… enfin. Vous n’aviez pas déclaré la disparition de votre frère à Paris ?
- Non, je m’apprêtais à le faire lorsque j’ai découvert l’existence du rendez-vous.
- Ah oui, le rendez-vous. Est-ce qu’il était noté sur un agenda, y avait-il d’autres précisions ?
- Non, il était noté sur un simple morceau de papier.
- L’avez-vous conservé ?
- Oui… mais à Paris.
« Et voilà comment se mettre la tête dans l’eau », pensa Domfront. Le mensonge lui était venu naturellement. L’habitude de fréquenter des policiers corrompus dans des pays perdus, l’habitude aussi de protéger son frère. L’habitude surtout d’agir seul et de ne pas compter sur qui que ce soit d’autre. Habitudes idiotes mais assez efficaces qui lui avaient permis de se sortir de situations périlleuses.
- C’est un peu surprenant, poursuivit Larcher. Vous étiez sûrement bouleversé pour l’oublier de cette façon. Avez-vous découvert d’autres documents en lien avec ce rendez-vous ?
- Non.
- C’est un peu mince… vous êtes certain qu’il s’agissait bien de l’écriture de votre frère sur ce mot ?
- Oui, j’en suis sûr.
Larcher observait Domfront d’un regard impénétrable. Il reprit dans un sourire trouble.
- Vous m’avez déclaré que l’appartement de votre frère avait été visité.
- Oui.
- Des choses ont-elles été dérobées ?
- Tous les tiroirs ont été vidés, je n’ai pu retrouver aucun papier personnel.
Larcher hochait la tête, les choses semblaient prendre tournure pour lui.
- Nous avons découvert chez Dampierre une importante somme d’argent en liquide dans une enveloppe. Pensez-vous que cela puisse avoir un rapport avec votre frère ?
- Je n’en sais rien. Monsieur Dampierre avait-il noté le rendez-vous de 18 heures ?
C’était le point crucial pour Luc. S’il n’existait pas de traces directes d’un lien avec son frère, il lui semblait plus sage de ne pas en créer car cela pourrait s’avérer dangereux pour lui. Par contre, si le nom de Vincent figurait en toutes lettres chez l’avocat, il devenait obligatoire de raconter les moindres détails de l’affaire à Larcher.
- Non. Il n’avait noté aucun rendez-vous…
Larcher se pencha sur la déclaration de disparition et lut quelques secondes.
- Vous dîtes que personne ne l’a vu depuis plusieurs jours ?
- Depuis dimanche.
- Avez-vous une photographie de lui ?
- Oui, mais elle n’est pas très récente.
Domfront plongea la main dans sa poche pour atteindre son portefeuille. Le papier rêche des feuillets trouvés sur la lande frôla ses doigts. Il retint un frisson et leva les yeux vers Larcher qui le regardait. Une nouvelle crainte envahit Domfront. Que contenaient ces mystérieux feuillets ? Que se passerait-il si les enquêteurs mettaient la main dessus ? Mieux valait ne pas trop y penser.
Pas encore. Il déplia son portefeuille et en sortit un petit portrait.- Elle a plusieurs années.
Il tendit la photographie au commissaire. Elle représentait un jeune homme de moins de vingt ans, mal coiffé et souriant.
- C’est toujours un début. Vous pouvez nous en procurer d’autres ?
- Je dois pouvoir en récupérer à Paris.
- Que fait votre frère exactement ?
- Il est linguiste.
- Linguiste ? demanda Larcher comme si on lui présentait un plat exotique peu engageant.
- Oui, il étudie les langues anciennes pour l’institut Tournier à Paris. Il écrit des articles dans des revues spécialisées, participe à des conférences, ce genre de choses…
- Très bien.
Domfront comprit que ce « très bien » n’était pas une simple ponctuation. C’était un départ. Le commissaire avait posé sa déclaration et il tapotait à présent son passeport. Il devenait quelque chose que Domfront connaissait bien pour l’avoir souvent rencontré. Un fureteur.
- Pourquoi revenez-vous en France, monsieur Domfront ?
- Pour passer les fêtes de Noël avec mon frère.
- Vous voyagez beaucoup, dites donc.
- C’est le métier qui veut ça.
- Et quel est votre métier ?
- Je suis ingénieur. Spécialiste des forages.
- Des forages ? demanda Larcher, intéressé.
- Oui, gaz naturel, pétrole, études géologiques…
- Vous ne ressemblez pas beaucoup à un ingénieur.
- Je ne sais pas.
- Pour quelle compagnie travaillez-vous ?
- Toutes celles qui me paient. Je suis free-lance.
- Une sorte de mercenaire ?
- Si vous voulez, répondit Luc en gardant contenance.
Larcher continuait de sourire en tournant les pages du petit carnet.
- Nigeria, Arabie Saoudite… Et bien, vous ne choisissez pas les lieux les plus faciles.
- Les zones pétrolifères sont rarement des zones faciles. C’est pour cela que je suis très bien payé. Mais je croyais que vous vous intéressiez à mon frère.
La voix était encore calme, il n’était pas temps pour Domfront d’éclater sans connaître les intentions exactes de Larcher. « Pose encore quelques cartes, mon vieux. »
- Bien sûr. Je me renseigne donc sur ses proches. Cela est normal, non ? Depuis combien de temps étiez-vous parti ?
- Cinq ans.
- Jamais revenu en France ?
- Non.
- Donc, vous n’aviez pas revu votre frère depuis votre départ ?
- Si. Il était venu au Venezuela. Je travaillais au large de Caracas, je lui ai offert le voyage pour ses vingt et un ans. C’était il y a deux ans.
- Il vous donnait régulièrement des nouvelles ?
- Nous étions en contact plusieurs fois par semaine. Nous sommes très proches… nous avons perdu nos parents assez tôt.
Le commissaire prenait des notes sur un carnet.
- Connaissez-vous ses amis, ses fréquentations actuelles ?
- Très peu. Il ne m’en parlait que rarement. J’ai rencontré sa petite amie hier. Elle semblait bouleversée.
- Le mieux serait qu’elle puisse faire elle aussi une déclaration de disparition. Je vais contacter mes collègues de Paris pour qu’ils l’entendent rapidement.
Le commissaire fit une pause et ferma le passeport sur la table. Il se leva.
- Monsieur Domfront, pensez-vous que la disparition de votre frère puisse être liée à vos activités professionnelles ?
- Je ne comprends pas.
- Vous travaillez dans un secteur sensible, on pourrait chercher à faire pression sur vous ou à vous extorquer de l’argent, des informations. Quelqu’un a-t-il essayé de prendre contact avec vous depuis votre retour en France ?
- Non.
- Des gens étaient prévenus de votre arrivée ?
- Beaucoup, je pense. Je ne m’en suis pas caché… mais je ne vois pas ce qu’on pourrait tirer de moi.
Larcher sourit imperceptiblement.
- Dans ce cas, votre frère avait-il des ennemis ?
- Pas à ma connaissance.
- Etait-il lié à une quelconque mouvance ?
- Mouvance ? Je ne comprends pas…
- S’intéressait-il à la politique ou à certains problèmes particuliers ? précisa Larcher.
- Non, désolé. Mais je ne vois pas très bien où vous voulez en venir.
- Est-ce qu’il aurait pu connaître maître Dampierre dans un contexte politique ?
- Ca n’a pas de sens. Je ne vous suis pas…
- Savez-vous pourquoi une cellule spéciale d’enquête a été mise sur pied, monsieur Domfront ?
- J’imagine que vous allez me le dire.
- Voyez-vous, Maître Dampierre n’était pas un quelconque petit notable de province. Des bruits laissent entendre qu’il avait en sa possession certaines informations qui pouvaient s’avérer dangereuses et qu’il se préparait à les utiliser.
Luc Domfront haussa les épaules. Larcher le regarda sans laisser paraître un quelconque sentiment, puis reprit.
- Est-ce que votre frère a déjà fait preuve de violence en votre présence ?
- Preuve de violence ? Absolument pas, qu’est-ce que vous insinuez ?
- Nous savons que votre frère est lié aux meurtres de deux personnes…
Domfront resta consterné par l’affirmation de Larcher.
- Bien sûr que non ! Qu’est-ce que vous racontez ?! Nous savons juste qu’il avait noté le nom de Dampierre sur un bout de papier ! Ce n’est pas du tout la même chose !
- Ecoutez, vous n’avez pas vu votre frère depuis près de deux ans. Il a pu changer. Des problèmes ont pu le pousser à faire des choses…
- Mais c’est absurde ! Vincent vient juste de terminer ses études ! Il passe sa vie dans les bibliothèques, il serait incapable de s’en prendre à qui que ce soit !
- Ca, vous n’en savez rien, monsieur Domfront. Seule une enquête approfondie pourrait nous renseigner là-dessus.
- Et bien ça y est vous dites enfin ce qui vous trotte en tête depuis la première seconde ! Mon frère a débarqué en pleine campagne, il a déchiqueté la gorge de deux personnes et il attend dans l’ombre d’en surprendre une troisième, c’est bien ça ? Et pourquoi ferait-il ça ? Ca n’a pas de sens !
- Calmez-vous, monsieur Domfront. C’est une hypothèse comme une autre. Elle ne me semble pas très plausible, mais elle existe tout de même.
- Elle est tout simplement ridicule ! Vincent est en danger et il n’a pu que se retrouver malgré lui en contact avec tous ces évènements. Je connais mon frère, commissaire, jamais il ne participerait à ce genre de chose. Jamais !
Le cœur de Domfront étouffait. Larcher fixait son visage de son sourire figé. Que se passerait-il si on découvrait les mystérieux feuillets sur lui ? L’idée de parler de la fille entrevue chez Dampierre lui brûla les lèvres. Mais il se retint. Il était trop dangereux de la mentionner maintenant. Vincent se trouvait en grand danger et ce n’était pas le bon moment pour être placé en garde à vue. Il fallait absolument reprendre son calme.
- Je… je suis certain que vous faites erreur commissaire. Je suis très inquiet pour mon frère. S’il est lié à ce qui se passe, c’est en tant que victime.
- Je le pense aussi, monsieur Domfront…
- Et bien, je crois que nous avons tous besoin de repos, reprit Larcher. Ne m’en veuillez pas trop si j’ai mis en avant certaines idées. La nuit a été assez longue. Mais je n’ai rien contre votre frère, vous savez.
Domfront soutint le regard du commissaire sans dire un mot.
- Je peux être amené à vous entendre de nouveau, où puis-je vous joindre ?
- Je ne sais pas. Je vais peut-être rester quelques jours ici, je veux savoir ce qui est arrivé à mon frère.
- Et s’il rentrait tout simplement chez lui ?
- Je serais vite prévenu par les gardiens de l’immeuble, ils connaissent bien Vincent. Et puis, je peux relever son répondeur.
- Très bien, mais ne faites pas de choses inconsidérées. Nous faisons notre travail aussi vite qu’il peut être fait. Et surtout, surtout, contactez nous si vous avez la moindre information.
- Bien sûr.
Après avoir échangé des numéros téléphoniques, Larcher accompagna Domfront jusqu’à la porte.
- Si je peux vous donner un dernier conseil, monsieur Domfront. Nous avons déjà découvert deux cadavres et la disparition de votre frère y est liée d’une manière ou d’une autre. Pour sa propre sécurité, il vaudrait mieux que nous le retrouvions rapidement.
Cette affaire sent mauvais. Très, très mauvais. Alors prenez garde...
Larcher fixait Domfront de ses grands yeux luisants. Il souriait.
- Les choses ne sont parfois pas comme elles le paraissent, monsieur Domfront. Soyez prudent. Et prenez garde de ne pas vous faire dévorer…
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