Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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La nuit était glaciale. La voiture de police longea longtemps le fleuve puis s’engagea dans une forêt dense et abrupte. L’Alfa de Domfront suivait, à une vingtaine de mètres. Il s’efforçait de ne plus penser à rien. Le risque était trop grand. A un croisement, il crut distinguer le regard fuyant d’une biche mais la forme s’évanouit. La forêt laissa bientôt place à de petites villes avant qu’ils ne parviennent sur une hauteur d’où ils purent percevoir l’immensité des lumières d’une grande cité. Ils changèrent alors totalement d’univers et furent ralentis par des embouteillages. Le monde entier autour de Luc s’était métamorphosé. La luminosité et le trop plein de la grande ville qu’ils traversèrent ensuite paraissaient incroyables. Les illuminations des magasins, les ritournelles de Noël et les nombreux promeneurs semblaient totalement hors de propos, anachroniques. Rassurants aussi, d’une certaine façon. Une victoire passagère sur la nuit froide.  Les voitures passèrent bientôt le fleuve et prirent la direction de hautes tours modernes. Elles entrèrent dans une cour protégée et s’arrêtèrent au milieu d’un parking. Domfront suivit Goubert à l’intérieur du bâtiment. L’inspecteur l’emmena jusqu’à un bureau, situé en hauteur.
 
- Attendez-moi un instant. Je dois m’arranger pour que nous puissions voir… enfin… procéder à l’identification, expliqua-t-il maladroitement avant de disparaître.
 
Domfront restait seul. Il marchait dans la pièce, dévoré par le doute. La salle était grande et froide. Désagréable, même si la vue de la vieille ville illuminée qui s’offrait était superbe.
Il ne voyait pourtant rien, il n’était plus en état de voir. La seule chose qu’il percevait était le corps de son frère étendu sur une des tables de la morgue. Il luttait pour ne pas se représenter cette image. Il se l’interdisait. Mais elle revenait toujours, plus fine, plus certaine. Au bout de quelques minutes, un agent frappa à la porte puis entra dans la pièce.
 
- Excusez-moi monsieur, si vous voulez quelque chose à manger ou un café, il y a une machine juste dans le couloir. N’hésitez pas à vous en servir.
 
- Merci, pas pour l’instant.
 
L’agent sortit, le laissant seul devant les imposantes fenêtres de la salle. Face à lui, après les flèches lumineuses en lisière de forêt, se tenaient de nouvelles tours luisantes, celles de la cathédrale et des nombreux clochers de Rouen. Domfront se força à en admirer les détails, les dentelles de pierre, à en compter les lointaines statues, les arcs. Il se força à n’importe quoi qui puisse distraire ses pensées. Il se força à ne pas tuer son frère.
 
 
Enfin, Goubert revint. Après une hésitation, il parla d’une voix embarrassée.
 
- Si vous voulez bien me suivre.
 
Domfront hocha la tête en signe d’assentiment et suivit l’inspecteur. Ils empruntèrent plusieurs ascenseurs et traversèrent de nombreux couloirs sans qu’un seul mot ne sorte de leurs bouches. Plusieurs fois, Domfront raidit volontairement ses muscles pour ne pas trembler. Le froid, la crainte aussi. La marche interminable continuait, mais il n’était plus si pressé à présent.
Enfin, Goubert s’arrêta et tambourina contre une petite porte. Un homme en sortit. Il portait une blouse et une chemise ouverte qui lui donnaient un air de laborantin d’université. Il adressa un petit signe de tête à Goubert et à Domfront. Puis il les accompagna vers une autre porte, plus loin dans le couloir qu’ils empruntaient depuis plusieurs dizaines de mètres. Il ouvrit cette porte et actionna un interrupteur. Une violente lumière envahit une pièce d’une profondeur surprenante. La température était particulièrement basse. Domfront entra à son tour dans la morgue. Il aperçut l’homme à la blouse qui ouvrait un petit emplacement encastré dans le mur et faisait glisser une longue tablette couverte d’un drap gris. Goubert se tourna vers Domfront. Leurs regards se croisèrent avant que l’inspecteur n’invite Luc à approcher. Il avança vers la table. L’homme à la blouse, qui venait d’enfiler des gants, tourna la tête vers lui. Il se préparait à ôter le drap. Domfront fit un mouvement à peine perceptible du regard. L’homme posa une main sur le drap et commença à le retrousser sur le cadavre. A cet instant, toutes les peurs qui poursuivaient Domfront disparurent. Son esprit se vida entièrement. Il connut une sorte de brève mort, un anéantissement. La pièce semblait tourner dans une brume scintillante. Des mots glissaient autour de lui. Il saisit une phrase.
 
- Reconnaissez-vous votre frère, monsieur Domfront ?   
 
- Non, répondit-il. Non, ce n’est pas Vincent.
 

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