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La nuit. Et la neige qui commençait à couvrir plus longtemps le sol. L’Alfa filait sur la route sinueuse alors que les champs et les bois se chargeaient de blanc. De toute sa vie, Domfront n’avait jamais rien ressenti de pareil. Excepté une fois, bien sûr. Une seule fois les ténèbres lui avaient semblé si fortes et si présentes. Une seule fois, il s’était senti cerné par de tels murmures. Il lui en restait une marque étrange sous la tempe et une peur panique à l’évocation de certains souvenirs. Mais ce n’était pas le moment pour penser à cela. Seul Vincent comptait et Domfront n’avait plus de temps à perdre. Il roulait d’ailleurs trop vite à travers le bocage. Depuis son retour en France, les évènements s’enchaînaient, l’emportant sans cesse plus avant dans la peur et les craintes, sans que jamais n’apparaisse le moindre signe d’explication, la moindre réponse. Il y avait trop d’ombres dans cette histoire, trop de silhouettes furtives profitant de la nuit. « La nuit cache tous les évadés… », la phrase du livre trouvé rue Doré retentissait en lui avec une profondeur nouvelle. Ce ne pouvait être un hasard si ces mots l’attendaient contre le sol du bureau de l’appartement. Tout ce paysage de campagne paisible et endormie lui parut d’un trait un véritable piège. Un vieux masque. Toutes ces ravissantes chaumières et ces anciens pressoirs n’étaient là que pour couvrir les traces profondes d’époques embusquées, de règnes immondes et de créatures détestables. Le duvet neigeux des sous-bois avait vu s’allonger les pires êtres et assisté aux crimes les plus ignobles. Toute la région lui parut rire de lui, d’un rire de fer et de soufre. Ses yeux se fermaient.
De nouveau, il se sentait pris par le mal et il se laissait ensorceler. « La nuit cache tous les évadés… ».
Les hautes tours de Jumièges apparurent bientôt à travers la brume neigeuse. Domfront reprit le dessus sur sa fatigue et son angoisse. Il parvint à l’entrée de Sittetot. Une petite file de voitures se formait sur la route devant une barrière qui bloquait le passage. A quelques mètres, un gendarme indiquait aux véhicules le chemin à prendre pour éviter la zone interdite. Les voitures s’engageaient lentement dans une pente, vers une forêt. Domfront s’arrêta à proximité du gendarme.
- Désolé monsieur, il faut emprunter la déviation.
- Je dois parler de toute urgence à un responsable, j’ai des informations à transmettre à propos de maître Dampierre.
- Dans ce cas, garez votre véhicule à côté de l’église, nous allons tout de suite prévenir quelqu’un.
Domfront fit demi-tour sur une centaine de mètres et se dirigea vers une vieille église à l’architecture nordique. L’Alfa se rangea tout contre une haie. Luc Domfront en sortit et traversa la route gelée avec précaution. Il dépassa la barrière et attendit que l’agent se tourne vers lui. Une grande agitation régnait dans le village malgré le temps difficile et on pouvait apercevoir de nombreux uniformes au travers des larges flocons qui inondaient la nuit. Quelques secondes plus tard, le gendarme le salua et lui indiqua enfin une forte silhouette un peu plus bas dans la rue. Domfront le remercia et rejoignit l’homme.
La sensation qui l’envahit était étrange. Revenir aux Lys, se jeter ainsi dans la gueule du loup… Il parvint enfin à celui qui lui avait été désigné. Un homme énorme aux traits tordus, à l’aspect d’ours. De manière surprenante, il ne portait pas d’uniforme mais un pantalon froissé et un pull à col roulé.
- Excusez-moi. Je dois absolument parler à un responsable et on m’a dirigé vers vous, expliqua Luc.
- Je suis l’inspecteur Goubert. De quoi s’agit-il, monsieur ?
- Je m’appelle Domfront, Luc Domfront. Mon frère a disparu depuis plusieurs jours et j’ai découvert dans ses papiers personnels qu’il avait rendez-vous avec maître Dampierre aujourd’hui à 18 heures… j’arrive tout juste de Paris et j’apprends la mort de maître Dampierre ainsi que l’existence d’un autre cadavre, retrouvé hier et qui n’a pas été identifié. Je suis très inquiet…
L’inspecteur hocha la tête.
- En effet, dit-il en observant plus attentivement Domfront. Si vous voulez bien me suivre.
La neige redoublait. Les deux hommes descendirent la rue sur quelques pas puis entrèrent dans un restaurant. Dans le hall, une dizaine de personnes observaient les opérations des gendarmes en buvant du pommeau et en partageant des commentaires discrets. D’autres continuaient à jouer aux dominos en discutant en cauchois. L’inspecteur échangea quelques mots avec celui qui semblait être le patron du lieu. Puis, il indiqua à Domfront une porte sur la gauche qui menait à un petit salon cossu tapissé de rouge.
- Attendez ici, s’il vous plaît. Je fais vite… je vais vous demander une pièce d’identité s’il vous plaît.
L’inspecteur quitta la pièce. Le salon était désert et les quelques tables dressées demeuraient vides. Domfront s’installa dans un confortable fauteuil faisant face à la fenêtre. Au-delà de la vitre, il pouvait apercevoir, un peu plus bas, une partie de la devanture des Lys. C’était là le cœur du mouvement : de nombreux gendarmes circulaient en tous sens et interrogeaient les habitants alors que les lumières des gyrophares claquaient sous la neige. Domfront remarqua que l’inspecteur Goubert s’approchait d’un petit homme à l’allure sévère. Il lui tendit quelque chose puis parla un moment en pointant un doigt rapide dans la direction du salon où il se trouvait. Le petit homme quitta bientôt l’inspecteur et se dirigea vers le restaurant. Nouvelle ombre au milieu des flocons fondus. Il entra bientôt dans le salon.
- Monsieur Domfront ? Je suis le commissaire Larcher, je dirige la cellule mixte qui enquête sur cette affaire, dit l’homme en le saluant. Vous dites que votre frère aurait eu rendez-vous avec Dampierre en début de soirée ?
- Oui, il avait noté le rendez-vous.
- Et votre frère a disparu depuis plusieurs jours, c’est bien ça ?
- Oui. Je rentre d’un long séjour à l’étranger. Je suis revenu hier et je n’ai aucune nouvelle de lui depuis. Ce n’est vraiment pas son habitude. Ses proches ne l’on pas vu depuis plusieurs jours… et…
Domfront marqua un temps d’hésitation avant de se lancer.
- Son appartement a été visité dans la nuit d’hier.
Le commissaire Larcher regarda Domfront un instant. Ses yeux, beaucoup trop grands, luisaient. Son regard s’attarda au niveau de ses yeux rougis et de ses pommettes.
- Vous êtes blessé ? demanda-t-il à Luc.
- Rien de grave.
Larcher hocha de la tête avant de reprendre.
- Savez-vous quel était l’objet de ce rendez-vous ?
- Non, je rentre tout juste en France et je ne connais pas très bien les relations de mon frère.
- Aviez-vous déjà entendu le nom de Dampierre ?
- Non, c’est la première fois.
Le commissaire se tut. Domfront regardait à présent la main de son interlocuteur. Son attention avait été attirée vers son alliance sans qu’il sache trop pourquoi. Une impression de froid. Larcher le remarqua et sembla mal à l’aise. Ils échangèrent un regard.
- Ecoutez, monsieur Domfront, pour l’instant je dirige l’équipe de recherche et j’attends l’équipe scientifique… mais je comprends votre inquiétude. Je vais vous faire accompagner à Rouen tout de suite pour une éventuelle identification. Le plus tôt sera le mieux.
En une seconde, Domfront et le commissaire Larcher étaient à nouveau dehors, sur le perron du restaurant. Une large silhouette ramassée accourait vers eux.
- Goubert, emmenez monsieur Domfront. Si Jannin fait des problèmes, dites que c’est moi qui aie donné l’ordre.
Un jeune gendarme s’approcha d’eux et salua.
- Commissaire, on a enfin quelque chose : plusieurs témoins auraient aperçu un ou deux individus s’enfuir vers les champs. Il se peut qu’il y ait des traces, mais avec cette neige, nous n’avons encore rien trouvé de concluant. Et comme tout le village a fait le pied de grue de l’autre côté du cabinet…
- Et bien instaurez immédiatement un périmètre élargi et continuez d’interroger tout le monde ! Monsieur Domfront, je vais faire en sorte de vous revoir un peu plus tard dans la soirée. A présent, si vous voulez bien m’excusez.
Le commissaire salua Domfront en lui rendant son passeport et s’éloigna vers les Lys aux côtés du gendarme. Luc avait le front brûlant.
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