8
8
Ses yeux s’habituèrent rapidement à l’obscurité. Après quelques pas, il comprit qu’il longeait un couloir. A sa droite, il découvrit une première porte, vitrée. Elle était fermée à clef. Il s’agissait sûrement d’un bureau de secrétaire. Domfront avança plus avant. Sa main heurta soudain des cadres accrochés au mur et il se surprit à se demander ce qu’il faisait là.
- Monsieur Dampierre ? continua-t-il.
Toujours aucune réponse. Au moins la question avait-elle rompu le silence des lieux. « Et maintenant, gros malin… ? », murmura-t-il pour lui-même. Soudain, sa main droite ne ressentit plus de mur. Quelques lumières de phares passèrent à travers les fenêtres devant lui, lui permettant de remarquer deux portes : une ouverte sur sa droite et une close devant lui, à l’extrémité du couloir. La porte du fond paraissait solide, sans doute une autre sortie vers l’extérieur. Mais, Domfront fut soudain contraint de quitter ses suppositions. Un profond dégoût emplissait sa gorge. Il prenait conscience de l’odeur. Cette odeur âcre qu’il avait sentie dès son entrée et qui se transformait à présent en immonde vapeur. Remué jusqu’au plus profond, il se força néanmoins à entrer dans la pièce qu’il avait entrevue sur sa droite. La nuit n’était plus totale : de minces rais de lumière, sans doute ceux d’un réverbère, traversaient par endroits les volets métalliques des fenêtres. La pièce semblait vaste même si Domfront ne pouvait qu’en deviner les contours. Il s’approcha de ce qui semblait être un bureau. L’odeur devenait épouvantable. Malgré le danger de cet acte, Domfront osa allumer la petite lampe posée sur le bureau.
Une lumière basse révéla la pièce. Retenant un cri, Domfront fit un pas en arrière. Au-delà du bureau, un corps était étendu. Domfront revenu de sa surprise, s’approcha et se pencha. Il ne put longtemps soutenir la vision qui s’offrit à lui. Au sol, gisait le cadavre d’un homme encore jeune, portant costume sur mesure et bottines de cuir. Les chairs blanches de ses mains et de son visage étaient comme gonflées par endroits. Sous sa tête, on pouvait remarquer une grande plaque de sang. L’homme avait littéralement été saigné. Domfront avait du mal à ne pas vomir. Au niveau de ce qui avait dû être sa gorge, on distinguait des entailles violentes qui formaient une large déchirure. Un arrachage. Mais un arrachage surprenant car les bords de la déchirure semblaient comme géométriques, presque dessinés. L’homme ne portait aucune autre trace de blessure. Juste celles du cou. Domfront se releva et détourna enfin les yeux. Tout n’était que silence. De nombreux papiers étaient renversés tout autour du corps et les tiroirs du bureau gisaient au sol. D’instinct, il éteignit la lampe. La nuit reprit place dans la pièce. Domfront, grande ombre au centre du lieu, se forçait à demeurer calme, à trouver ce qu’il devait faire. Respirer, sentir l’air froid, ne pas se laisser dominer. « Quelle merde… quelle merde… »
Soudain, il tourna la tête. Il y avait eu un bruissement. Du moins l’avait-il cru. Il tendit l’oreille. Rien de plus alarmant que le silence. Il s’éloigna du bureau sans faire le moindre bruit. Lors du court moment où la lampe avait illuminé la pièce, il avait eu le temps de remarquer une petite porte entrouverte dans le coin opposé au bureau.
Il devait s’agir d’une sorte de réserve car on devinait des dossiers fixés au mur. Domfront avança vers la porte et s’arrêta un mètre devant elle. Le renfoncement paraissait minuscule. Il promenait son regard dans les ténèbres mais ses yeux ne trouvaient rien. Pourtant, une partie de lui insistait pour fouiller l’obscurité. Il demeura immobile pendant près d’une minute avant de se décider. Enfin, il fit un pas vers la porte. Aussitôt, il fut renversé au sol et tomba lourdement. Une silhouette indistincte traversa la pièce et s’engouffra dans le couloir. Domfront se releva dans un mouvement rapide, et s’élança à sa poursuite. Il déboucha dans le couloir juste au moment où le fuyard passait la porte du fond. Domfront s’y précipita à sa suite. L’ombre sauta les quelques marches du perron et se mit à courir sur une petite route communale qui longeait les bâtiments. Domfront suivait toujours, le sang bouillonnant, toutes ses forces tournées vers l’action. Il lui sembla revenir sur le fuyard. Ils dépassaient à présent une succession de beaux jardins. Dans la nuit, il avait du mal à évaluer celui qu’il poursuivait. Il apercevait juste une ombre courante, à quelques mètres de lui, portant des vêtements sombres. Soudain, l’ombre bifurqua vers le fleuve, et s’engagea dans un chemin humide et caillouteux. Domfront courait comme si sa propre vie était en jeu. Le village s’éloignait dans son dos, il n’y avait plus d’habitation en vue à présent. La lumière devenait de plus en plus rare, seule la neige donnait quelques éclats par endroits. Mais Luc Domfront continuait à courir. Pour rien au monde il n’aurait abandonné.
Tout près de lui, Domfront entendit hurler des chiens. Le froid lui mordait le visage et son souffle devenait plus court. Le fuyard avançait toujours à travers la nuit. Tout à coup, il quitta le chemin et sauta par-dessus une clôture de fil de fer. Domfront suivit et sauta le grillage. La poursuite continuait. Ils couraient maintenant dans un champ neigeux, posé en bord de fleuve. Les lumières d’un grand navire qui remontait le cours d’eau glissaient à leur côté. Mais la course devenait assez périlleuse car la prairie était jonchée de plaques de glace et se transformait parfois en véritable marécage. Domfront soufflait de toutes ses forces et il lui semblait qu’enfin il se rapprochait de l’ombre. Soudain, la silhouette qu’il poursuivait fit un faux mouvement et tomba au sol. Au moment où le fuyard se relevait, Luc Domfront plongea sur lui. Une lutte s’engagea alors. Domfront prit vite le dessus, alors que l’autre se débattait. Dans un geste précis et brutal, il arracha l’écharpe du fuyard. La surprise le fit reculer : le visage d’une jeune femme aux yeux très clairs venait d’apparaître. Elle profita du désarroi de Domfront pour lui jeter au visage une poignée de terre mêlée de glace. Heurté de plein fouet, celui-ci tomba en arrière. Il dut enlever ses gants pour essuyer ses yeux que la neige brûlait avec force. Sa vision était gênée par les larmes et les picotements. Néanmoins, il se releva bientôt. Il aperçut la fille qui s’enfuyait et tenta de la suivre. Mais ses yeux lui faisaient à présent très mal et sa vue était trop troublée. Il manqua de retomber à terre. Secouant la tête, il reprit sa poursuite en marchant. Mais il était trop tard.
Il avait perdu sa trace à proximité d’un ensemble d’arbres et de buissons. Il n’y avait plus aucun mouvement sur la lande. Elle semblait s’être volatilisée, comme un spectre retourné au néant. Peut-être se cachait-elle dans un des nombreux bosquets qui entouraient Domfront ? Il ne pouvait le dire. « Quel idiot… quel idiot ! », murmura-t-il. Même s’il ne l’avait qu’entrevu, le visage de la jeune femme demeurait inscrit dans sa mémoire.- Je sais ce que vous avez fait ! Je vous retrouverai, j’ai vu votre visage ! cria soudain Domfront dans toutes les directions à la fois.
La douleur sur ses yeux passait. Il inspecta longtemps les alentours mais ne découvrit rien. Il se décida donc à retourner vers Sittetot. Il ramassait ses gants à l’endroit où la fille était tombée quand il remarqua enfin quelque chose : une forme vague au sol. Domfront s’approcha et se saisit de trois feuillets de papier, pliés les uns dans les autres. « Sûrement perdus quand elle est tombée… », pensa-t-il. Le papier était épais et lui sembla assez ancien. Impossible cependant de lire dans la pénombre. Il glissa donc sa découverte dans sa poche et s’éloigna vers le sentier. Alors qu’il s’approchait de la clôture, Domfront sentit une présence, comme une rage tout près de lui. Peut-être était-ce la fille qui revenait prendre ce qu’elle avait laissé échapper ? Il se retourna. Un danger. Un souffle. Un long grognement. Ses yeux cherchaient dans l’obscurité d’un petit groupe d’arbres. Une ombre s’en détacha finalement. Devant Domfront, se tenait un énorme chien qui retroussait les babines et présentait ses crocs. Luc Domfront ne bougeait plus.
Il aurait préféré se trouver devant un loup-garou assoiffé de sang ou face à toute une escouade de vampires. Les chiens avaient toujours provoqué une profonde terreur chez lui. Mais refusant de se laisser gagner par la peur qui lui mangeait le ventre, il commença à parler doucement à l’animal, inconscient de la bêtise de la méthode.- Je vais m’en aller… je ne te veux pas de mal… je pars tout de suite…
Le chien poursuivait ses grognements. Domfront jetait de petits coups d’œil vers la clôture barbelée qui ne se trouvait qu’à une cinquantaine de mètres à sa droite. Il fit un pas vers elle. Aussitôt, le molosse aboya et avança vers lui, plus menaçant que jamais. Luc Domfront parla de nouveau au chien, sans grand succès. A demi caché par la nuit, l’animal tremblait de rage, il n’allait pas tarder à attaquer. Luc se décida en un instant : il s’élança vers la clôture et courut de toutes les forces qui lui restaient. Le chien l’avait pris en chasse et s’approchait sans cesse de lui. Enfin, il parvint à la clôture et sauta par-dessus en s’aidant d’un talus. Il retomba lourdement sur le chemin rocailleux. Le chien s’arrêta en bordure des fils de fer et se mit à aboyer de plus belle. Luc se leva et s’élança à petites foulées vers le village. Le chien le suivit pendant plusieurs centaines de mètres, aboyant de l’autre côté du grillage, puis au passage d’une petite colline, il disparut à la faveur de la nuit.
Domfront regagna Sittetot. Au sortir du chemin, il aperçut des lumières au loin devant lui. Au niveau des Lys. Au niveau de la porte qu’il n’avait pas fermée en poursuivant la fille.
Il s’approcha avec précaution. Le bâtiment était bien illuminé. Devant la porte encore béante, se tenait un petit groupe qui parlait fort et s’agitait. Luc Domfront comprit qu’on avait découvert le corps. « Ils vont arriver, ils vont arriver… », répétait un homme assez âgé. Luc hésita quelques instants puis se décida à regagner sa voiture. Il évita le bâtiment et gagna la rue principale en longeant un chemin obscur. En quelques secondes, il rejoignit le parking et s’engouffra à bord de l’Alfa. Il démarra et s’engagea sur la première route qui se présenta à lui.Il roulait maintenant à travers un paysage de fermettes, de moulins et de futaies. En passant sa main sur sa joue, il essuya quelques gouttes de sang. Un souvenir de la poursuite et de la poignée de glace que la femme aux yeux clairs lui avait jeté. Il traversa bientôt un village sans trop y prêter attention.
- Et maintenant… ? se demandait-il, hagard.
La peur le reprenait. Tous les évènements qu’il venait de traverser lui revenaient en tête. Il comprenait mieux les dangers qu’il avait courus ainsi que le risque que représentait sa fuite actuelle. « Il faut que je réfléchisse… faire le point ». La neige revenait. Dans un bourg un peu plus important, Luc Domfront stoppa la voiture devant un grand bâtiment clair. Un hôtel à l’architecture massive appelé le Clos Fleuri. Il entra dans un hall moelleux où se répandait une musique doucereuse et s’approcha du comptoir. Il y avait une sonnette à l’ancienne. Il la pressa de la paume de la main
- Voilà, voilà, j’arrive, fit une voix.
Une femme un peu ronde sortit de la salle de restaurant adjacente et lui offrit un franc sourire. Domfront choisit une chambre pour la nuit, il réussissait presque à ne pas trembler. Il s’apprêtait à prendre l’escalier quand une dame portant un petit chapeau bleu entra dans l’établissement en appelant. Elle paraissait horrifiée.
- Vous avez entendu les nouvelles ? demanda-t-elle en s’approchant du comptoir.
La femme de l’hôtel fit signe que non.
- Il parait qu’ils viennent de trouver un autre cadavre, à Sittetot. Ce serait le notaire cette fois… le cou tout déchiré, dans son propre cabinet. Un massacre… vous vous rendez compte ! Je vous l’avais dit que ce n’était pas une chose ordinaire.
Domfront resta sonné un instant devant la rapidité avec laquelle se répandait la nouvelle. Alors que la dame continuait de parler de l’horreur de la découverte, il s’approcha d’elle.
- Excusez-moi, que se passe-t-il exactement ? demanda-t-il dans un sourire forcé.
- Il y a eu un nouveau meurtre, répondit la dame trop heureuse de trouver une oreille attentive. Les gendarmes viennent de retrouver le corps du notaire de Sittetot…
- Un nouveau meurtre ? insista Domfront. Il y en a déjà eu d’autres ?
- Oui. Vous n’avez pas suivi l’affaire ? Ils ont découvert le corps d’un inconnu hier de l’autre côté de l’eau, près du pont. Le cou déchiqueté tout pareil, expliqua la patronne de l’hôtel.
Le cœur de Domfront manqua d’exploser.
- Il n’ont rien trouvé sur lui et… il y a un problème ?… Vous partez ? Monsieur ? Vous ne prenez pas la chambre finalement ?
Chapitre suivant : 9