Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Domfront attendait avec anxiété. Sur l’autre rive, le bac ne bougeait toujours pas. D’ailleurs rien ne semblait bouger. C’était une vision assez onirique : à quelques pas, le fleuve glissant dans la nuit ; en face, une vieille demeure de passeur d’eau et, plus loin, les tours immenses et ruinées de l’ancienne abbaye. Flèches de lumière combattant les ténèbres. Un son de cloches traversa soudain la nuit. Domfront regarda sa montre. 18 heures. Le rendez-vous était à présent manqué. « J’aurais dû prendre le pont ». Enfin, dans un ronronnement lourd, le bac entama sa traversée. Rien ne lui avait paru jusque là plus long que cette minute. Mais il n’eut qu’un souffle énervé et inutile à offrir. Quand le bac eut déchargé ses passagers, Domfront s’y engagea. Il fallut encore attendre que d’autres véhicules montent à leur tour. Une impression tenace commençait à l’envahir et il choisit de sortir de la voiture. L’air était glacial. Il s’accouda à la balustrade au moment où le bateau commençait sa manœuvre dans une forte odeur de diesel. Alors que le bac traversait enfin le bras d’eau, son regard fut attiré par des reflets mouvants à la surface du fleuve. Mais rien ne pouvait détourner la violence qui lui serrait le ventre. Le temps courait. Luc Domfront pouvait le sentir de tout son corps. La crainte le saisit alors si fort qu’il dût s’accrocher au parapet pour ne pas se plier en deux. « Et s’il est vraiment trop tard ? Si je ne trouve plus rien… ? » La piste sur laquelle il s’était lancé lui sembla bien fragile. Mais le risque qu’il y avait à la perdre était plus grand encore.  Déjà le bac accostait et Domfront retrouva l’intérieur douillet de la voiture.
Il remit son moteur en marche d’un geste sec. L’Alfa descendit du bac et s’engagea sur la petite route qui menait au centre du village de Sittetot. 
 
 
Chaque seconde passée éloignait un peu plus la chance de trouver le mystérieux Dampierre. D’abord, il fallait rapidement localiser Les Lys ou peut-être cet étrange Act. Ces noms n’apparaissaient pas sur le plan de Domfront. Il ne s’agissait sans doute pas d’un quartier ou d’un lieu-dit. Plutôt le nom d’un hôtel ou d’un restaurant. Il gara sa voiture au bout de la petite route, sur un large parking. Deux passants s’éloignaient à quelques mètres de là. Il hésita à leur demander des indications, mais décida d’agir sans attirer l’attention. Sa portière s’ouvrit sur un froid intense. Il remit ses gants et ferma son manteau. Se forçant à ne pas courir, il descendit et jeta un coup d’œil sur la carte lumineuse qui trônait sur un panneau d’information. Mairie, poste, etc. Mais pas de mention des Lys ou d’Act. L’heure passait pourtant. Domfront monta les quelques marches qui menaient jusqu’à la maison du tourisme, à côté du parking. Tout semblait fermé. Plus loin, de l’autre côté de la rue, on apercevait le mur de pierre et les portails gothiques de l’ancienne abbaye désertée. Il vit quelques lumières, celle de Jumièges sans doute. A quelques dizaines de mètres, en remontant la rue principale, il pourrait certainement demander conseil à des commerçants. Il pressa son allure. Mais après quelques pas, il remarqua un petit écriteau sur un bâtiment moderne qui prolongeait un ancien moulin transformé. Les Lys. « Ils donnent des noms aux maisons », pensa Domfront. Il fallait faire vite. Il descendit un petit escalier avec précipitation et parvint à un chemin bas, un mètre sous le niveau du trottoir.
Il se trouvait devant une grosse porte de bois. Sur le mur à droite, une plaque. « Maître Martin Dampierre, notaire ». Domfront sonna. Un son crépitant se fit entendre à l’intérieur du cabinet. Mais on ne répondit pas. Il sonna de nouveau. Pas plus de réaction. « Trop tard… », pensa Domfront. Il fit un pas plus à droite, vers une large fenêtre et observa. Il n’y avait aucune lumière à l’intérieur du bâtiment et il ne put rien distinguer. Il revint à la porte et à tout hasard tourna la poignée. La porte s’ouvrit sans bruit. Trop pressé pour s’en étonner, il entra. Rien ne bougeait.
 
- Il y a quelqu’un ? Je cherche monsieur Dampierre, demanda-t-il à haute voix.
 
Aucune réponse. Domfront se retourna et observa la rue, un peu plus haut. Elle était vide et silencieuse. Son hésitation ne dura qu’un instant. Il prit une respiration plus profonde et entra dans la nuit opaque qui s’offrait à lui. Au-delà du seuil, il referma la porte derrière lui pour ne pas attirer l’attention du dehors. Un regard n’avait pourtant rien manqué de la scène.
 

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