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La neige toujours. « Déjà 17 heures… », pensa Domfront en allumant ses phares. Il suivait l’autoroute de Normandie depuis plus d’une heure maintenant, pourtant il commençait seulement à se sentir à l’aise dans sa conduite. Il n’aimait pas ce genre de voiture trop puissante mais il n’y avait pas d’autre modèle disponible à l’agence de location. « Si c’est pour un usage immédiat, je ne vais pouvoir vous proposer que du haut de gamme », lui avait dit le vendeur dans un sourire faussement désolé. Domfront avait donc loué une jolie Alfa Romeo GT noire et quitté la capitale vers l’Ouest. Fidèle à son habitude, il n’avait pas allumé l’autoradio. Seul le va-et-vient monotone des essuie-glaces dégageant la neige fondue du pare-brise rythmait le trajet. La voiture filait et il devait se forcer pour respecter les limitations, même dans ces conditions climatiques très troublées. La crainte d’arriver trop tard agissait en lui comme une drogue. Il n’avait que le visage de Vincent en tête. « Ce n’est peut-être rien », se répétait-il, « peut-être rien ». La neige tombait plus fort à mesure que Domfront évitait la ville de Rouen. Le jour diminuait. Sur sa droite, il dépassa bientôt les ruines tourmentées d’un vieux donjon médiéval. Un souffle froid envahit l’habitacle et le fit frissonner. « Ce n’est peut-être rien. »
Bourg-Achard. C’était la bonne sortie ; Domfront s’y engagea. Il avait réussi à localiser le village de Jumièges sur le vieux dictionnaire des Nunes. « Commune de la Seine-Maritime sur la Seine ; 1729 hab. (Jumiègeois) Ruines imposantes d’une abbatiale du milieu du XIème s.
» avait lu doctement monsieur Nunes. Sittetot-sur-Jumièges se trouvait visiblement plus au Sud et n’avait pas droit aux honneurs d’une définition. Drôle de lieu pour un rendez-vous à près de deux cents kilomètres de Paris, pensait Luc Domfront. Surtout pour Vincent qui n’avait pas de voiture. Enfin pas à sa connaissance. Mais que savait-il vraiment de son frère à présent ? Après toutes ces années passées loin de lui ? Quelques bribes, quelques phrases, rien de vraiment fiable. Et s’il avait manqué des actes importants ? Des rencontres, des choix ? Domfront passa un dernier péage et quitta l’autoroute. Il s’engagea vers le Nord, à travers une campagne où paissaient des chevaux. Le ciel se dégageait à mesure que le jour baissait. Il jeta un coup d’œil à la petite pendule de bord. 17h45. Après avoir parcouru d’immenses plaines, il parvint à une forêt inondée par la neige. La nuit s’était installée depuis longtemps et les arbres prenaient un malin plaisir à retenir le peu de lumière que lançaient ses phares. Luc Domfront devenait plus tendu encore. La fatigue le gagnait et son dernier repas remontait déjà à plus de vingt-quatre heures. Sa tête battait de nouveau. La peur qui l’avait un peu quitté revint, amplifiée par les souvenirs que murmurait toute la forêt. « Ne pas se souvenir ». Toujours la même rengaine douloureuse. Encore et encore. Seul le visage de son frère avait le droit de s’inscrire dans ses pensées. Mais cette fois, le sourire de Vincent n’était pas un réconfort. Juste une peur de plus. Enfin, la voiture dépassa les bois et déboucha à proximité du fleuve, au sommet d’une petite falaise. Domfront hésita sur le chemin à suivre. Son regard cherchait l’accès le plus simple sur une petite carte, achetée à la hâte dans une station-service.
Au loin sur sa gauche, il pouvait apercevoir une gigantesque silhouette illuminée : celle d’un pont posé au creux d’une boucle des eaux. Devant lui, à quelques kilomètres au-delà de la Seine, se tenaient deux énormes tours surgissant de nulle part et entourées par les arbres. Les tours blanches de l’abbatiale de Jumièges. Après une minute, il se décida à prendre le chemin le plus proche, celui qui descendait jusqu’au fleuve. Il s’engagea à vive allure dans la brume naissante.
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