Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Une neige à demi fondue commençait à tomber sur les pavés luisants du quartier latin. Les statues de dragons chimériques de la place Saint-Michel se couvraient d’un voile blanc alors que des groupes d’étudiants et de touristes se serraient entre les éventaires protégés des boutiques. Domfront bifurquait dans la petite rue de Falière. Le numéro soixante-dix neuf. C’était bien là. Devant lui, au rez-de-chaussée d’un ancien hôtel particulier, se trouvait la librairie de l’Aube Nouvelle. Les bourrasques redoublaient. Domfront entra. Il salua l’homme corpulent qui se tenait derrière le comptoir. Celui-ci jeta un coup d’œil vers lui mais ne réagit pas, trop occupé à manipuler de fines cartes devant lui. Domfront avança dans la librairie. Il s’agissait d’une charmante petite boutique, bien tenue avec ses rayonnages nichés sous des poutres briquées. Deux ou trois clients parcouraient les allées dans un silence complet. Au centre du magasin, un homme plus âgé installait des parutions sur une étagère tout en surveillant les clients. Domfront commença à parcourir les rayons, sans réel but. Quelque chose dans l’atmosphère de l’endroit le gênait, sans qu’il puisse définir l’origine de cette sensation. Ce trouble l’empêchait de s’adresser immédiatement au caissier. Etait-ce juste l’ambiance qui régnait ? Ce calme un peu honteux digne des rayons d’un magasin pour adultes ? Ou bien le comportement des quelques clients présents qui semblaient tous s’observer du coin de l’œil ? Ce sentiment étrange s’expliqua finalement, ainsi que le silence et les regards de biais. Domfront ne se trouvait pas dans une librairie classique, il le comprit bientôt.
Sur les présentoirs, aux côtés de livres traitant de l’occulte, du développement personnel et de toutes sortes d’astrologies, trônaient des ouvrages aux titres très explicites comme « La grande guerre : L’Islam contre l’Europe », « Les Israélites, mensonges et délires » ou encore « La révolution française, ou la nation dans la boue. ». Un peu plus loin, étaient disposés différents manuels traitant du maréchal Pétain et de la révolution nationale, des hagiographies de Maurras, et même de petits fascicules illustrés pour les enfants « La véritable histoire de France ». On apercevait aussi des magazines et des revues aux couvertures passées, dont l’une barrée d’un grand « La république des voleurs ». « Voilà donc le genre de pornographie que l’on vient chercher ici », pensa Domfront.  
Un peu plus nerveux, il se dirigea vers l’homme du comptoir. « Tu as besoin de renseignements, fais comme si de rien n’était. Surtout retiens toi de tout commentaire. D’abord, savoir si Vincent est connu ici, d’une manière ou d’une autre… », se répétait-il.
- Excusez-moi, j’ai rendez-vous avec un de mes amis. Vous ne l’auriez pas vu, il s’appelle Vincent Domfront…
- Connais pas. Vu personne, répliqua le colosse sans même réfléchir.
Luc Domfront remarqua que l’autre homme s’approchait. De petits lunettes et un nœud papillon lui donnait l’air d’un instituteur d’un autre temps. Il essaya rapidement autre chose face au géant de la caisse.
- Tant pis alors. Vous pouvez sûrement m’aider. Je cherche un livre traitant de légendes et de « créatures de peur ».

- Vous trouverez peut-être par là-bas, répondit l’homme sur le même ton, en pointant un coin de la boutique.
« Garde ton calme, mon petit Luc… », pensa Domfront en souriant. Il fit un pas en arrière et s’éloigna du comptoir en croisant l’homme qui installait les présentoirs. Avec une décontraction feinte, il atteignit le fond du magasin et, après une recherche rapide, trouva plusieurs exemplaires du fameux livre découvert chez son frère. Il s’agissait de la même édition au papier médiocre et un peu racorni. Il l’emporta.
Alors qu’il payait, le surveillant s’approcha et lui dit sur un ton bonhomme.
- N’hésitez pas à vous inscrire sur nos listes. Vous aurez chaque mois un catalogue de nos parutions et une réduction de vingt-cinq pourcents sur les frais de port. Nos envois sont discrets, cela va sans dire…
Se forçant une fois encore à sourire, Domfront refusa poliment la proposition de l’homme. Bien conscient que toute question supplémentaire était inutile, il ramassa le sac que lui tendait le vendeur et sortit. Il neigeait de plus belle et une brise glacée balayait les rues. Le rire d’un enfant disparaissait au loin.


40 rue Doré. Domfront se sentait encore moins à l’aise dans l’appartement. Il lui semblait que les intrus pouvaient revenir à n’importe quel moment. Ce n’était plus un endroit sûr désormais, le charme qui le protégeait n’opérait plus. Pourtant, assis sur le canapé anglais du bureau, il relisait le livre. S’il avait fait plus sombre, il aurait pu se croire la veille. Même le vent revenait hurler contre les vitres. Qu’avait-il appris ? Quelles explications donnait-il à l’absence de Vincent ? Il était totalement désarmé. Au lieu de l’éclairer, toutes ses recherches n’avaient fait que compliquer les choses. En fait de réponses, de nouvelles questions étaient apparues. Le café n’y pouvait rien : Luc Domfront se décourageait. Et le silence de l’appartement n’arrangeait rien. Les souvenirs fugaces qui lui étaient remontés en tête lors de son retour chez lui, ne faisaient que raviver les craintes pour son frère. Mais plus que tout, il enrageait de ne rien pouvoir faire. La seule réussite de son après-midi avait été d’installer un nouveau téléphone dans le salon. Au cas où Vincent appellerait. Au cas où… il ne restait plus que ce mince espoir, ce « cas où ». Soudain, son portable sonna. C’était Line. Voix tendue.

- J’ai appelé tous les gens qui connaissaient Vincent. Personne ne m’a donné d’informations précises. Personne ne sait où il se trouve. Pour les hôpitaux, je crois que j’ai fait presque tout Paris et banlieue : pas d’admission à ce nom. Et pour vous ?
- Pas grand-chose. Je tourne en rond. Je n’ai rien trouvé qui puisse expliquer son absence.
 - Mais alors qu’est-ce qu’on doit faire ?

- Je crois que nous n’avons pas le choix. Je vais passer à un commissariat pour signaler la disparition. Je ne vois vraiment plus quoi faire d’autre.
- Oui…
Après quelques mots de réconfort pour la jeune femme et la promesse de la tenir informée, Domfront raccrocha. La partie était perdue. Il irait donc voir la police.

Il rangea son téléphone. Une force concentrée grandissait dans son ventre. Tout se mêlait dans sa tête. Et son mal de crâne revenait. Sa tempe battait de plus belle. Domfront était plus seul que jamais. L’appartement lui fut soudain odieux. Infect. Il se leva et se précipita dans la salle de bain pour vomir. Il sentait que tout son corps était prêt à craquer, que tous ses nerfs demandaient à  exploser. Il se força à respirer plus lentement, plus profondément, et s’assit, le dos contre le mur. Toute la douleur de l’appartement revenait, les belles images de la veille se transformaient en cauchemars. Les visages lui revenaient en tête, les lieux, la forêt, la nuit… il ne devait pas se souvenir de cela. Son front brûlait littéralement et une sueur froide courait sur son échine. « Ne pas se souvenir ! », se répétait-il. « Ne pas se souvenir ! » Le passé ne devait pas revenir. Les morts doivent rester des ombres lointaines et fugaces. Surtout quand leurs intentions ne peuvent être que mauvaises. « Ne pas se souvenir… », pensait Domfront. Pourquoi fallait-il qu’une crise lui vienne dans ces instants là ? Pourquoi fallait-il toujours que ce mal le prenne aux pires moments ? Il posa une main contre le sol et laissa un peu retomber sa tête.
Des instants passaient, sa respiration redevenait normale. Il se calmait. Il rejetait les jolies images qui lui revenaient. Son père à son bureau, sa mère lui lisant des histoires, les bagarres avec Vincent, les jeux. Il détruisait ces souvenirs en terminant par des joies. La trappe se refermait, bientôt il n’y aurait plus rien en lui de ce passé. Enfermé pour quelques semaines. Bientôt, tout serait normal, vivable. Jusqu’à la prochaine crise. Bientôt. Juste après cette dernière image de Vincent. Soudain, tout le mal de Domfront disparut. Ses yeux s’aiguisèrent. Il se leva et courut vers le salon. Il venait de se rappeler quelque chose.


A mesure qu’il marchait, Domfront se reprochait amèrement de ne pas s’être souvenu plus tôt. C’est une image qui lui avait soufflé : Vincent et lui, le visage crasseux se faisant disputer par leur mère. Tout le reste avait suivi : Luc s’était souvenu de la cachette, celle où Vincent et lui avaient dissimulé leurs trésors. Enfin, il parvint au salon. Il se dirigea vers la cheminée d’apparat et souleva le volet de fer qui fermait l’âtre. D’un geste trop rapide, il se pencha vers l’ouverture et se cogna l’épaule. Sans ralentir pour autant, il passa le bras à l’intérieur du conduit de la cheminée et chercha, à tâtons. Très vite, sa main toucha la dalle qui obstruait la partie supérieure de la conduite. Il continua son geste un peu plus loin vers la droite. Enfin, il sentit le petit dénivelé d’une brique. Une brique qui n’était pas réellement fixée dans le mur. Il la saisit du bout des doigts et la tira doucement. Elle tourna sur elle-même et finit par tomber au sol dans un bruit sec. La cachette était ouverte.
Peut-être était-ce idiot de croire que le secret de Vincent serait caché derrière une vieille brique noircie de la cheminée du salon ? Les jeux d’enfants sont bien loin des problèmes des adultes. Peut-être… Domfront glissa ses doigts dans l’espace laissé libre par la chute de la brique. Il ressentit un contact froid. Une petite boîte de fer. Il referma sa main sur elle puis immédiatement, il ramena son bras vers l’extérieur de la cheminée. C’était bien une boîte, faite d’un métal un peu rouillé et assez fin. Domfront la posa sur la table du salon. Il s’essuya rapidement les mains avec un mouchoir. Son cœur cognait très fort dans sa poitrine.

- J’espère juste que ce ne sont pas des billes et des autocollants qui traînent là depuis vingt ans, pensa-t-il un instant.
Puis il se pencha vers le couvercle et le souleva dans un bruit de raclement métallique.

Domfront ne s’était pas trompé. Dans la boîte, se trouvait un sachet de plastique. Il s’en saisit. A l’intérieur, il découvrit une forte somme d’argent, en grosses coupures, avec un morceau de papier glissé sous l’élastique de la liasse. Il y avait aussi une petite clef à la forme compliquée. Sur le morceau de papier, on avait noté à la hâte une litanie étrange. Sur une première ligne on lisait : Dampierre, Les Lys, Sittetot-sur-Jumièges, 21 Dec 18 h. Il semblait s’agir d’une adresse et d’un rendez-vous. Sur une seconde ligne était inscrit : Act. 102B.540R236A. L’écriture était maladroite mais c’était bien celle de Vincent. Ces quelques signes de la main de son frère rendirent définitivement à Domfront toutes ses capacités.
Très vite, il revint dans l’instant et se força à penser, à agir. On était le 21 Décembre, il était environ 14 heures. Un passage vers son frère s’offrait enfin à lui. Dans un éclair, Domfront prit la décision qui allait l’entraîner vers les ténèbres. « Il n’y a pas d’autre moyen… je dois y aller ». Il glissa les billets et la clef dans une de ses poches, jeta quelques vêtements dans un sac de voyage et sortit de l’appartement. Il lui restait moins de quatre heures pour parvenir au lieu de l’étrange rendez-vous.

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