Julien Lefebvre - Le signe de l'Ogre - texte intégral

In Libro Veritas

Le signe de l'Ogre

Par Julien Lefebvre

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Table des matières
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- Voilà. 40 rue Doré, monsieur.
 
Domfront reprit conscience dans un souffle. Il émergea de la voiture alors que le chauffeur sortait ses bagages. Il lui souhaita une bonne soirée en lui donnant l’autre moitié du billet qu’il avait déchiré un peu plus tôt, sur le parking de l’aéroport, à son grand amusement. « Vous êtes un malin monsieur, avait-il dit, un vrai malin. C’est l’époque qui veut ça. Se méfier, toujours se méfier…»
 
La voiture fit un demi-tour puis s’éloigna très vite vers la place Gambetta, le laissant seul au milieu de la neige. La rue Doré était en faite une impasse comme en compte beaucoup le vingtième arrondissement de Paris et, mis à part les riverains, peu de gens l’empruntaient. La neige avait cessé à présent, tout était calme, comme exclu du mouvement, hors du monde. Domfront leva les yeux vers les façades Art déco qui triomphaient sur toute la rue. Il reconnut les sculptures de lions et de nymphes du petit immeuble en face. Ce retour n’allait peut-être pas demander tant d’efforts, finalement ? Les choses ne seraient peut-être pas si difficiles à surmonter. Il saisit les poignets de ses valises et fit quelques pas vers la haute grille du numéro 40. Il se demanda si le code qu’il connaissait était encore valable. Quatre, non déjà cinq ans après ? 4598A. Un cliquetis sonore retentit et il entra dans une longue cour. De jolis petits ensembles de quatre étages apparurent. Il avançait avec un peu de peine, traînant ses deux lourdes valises sur la mince couche de neige qui recouvrait le sol. Le 40 était composé de trois immeubles distincts, enchevêtrés les uns dans les autres et qui réunissaient leurs sorties dans un espace compliqué, une cour biscornue.
Domfront s’enfonçait plus avant dans cette voie quand il aperçut, à quelques mètres devant lui, une silhouette fermant la porte inclinée d’un petit appentis. Il reconnut immédiatement le pas lourd, puis la moustache et l’accent qui lui avait été si familiers.
 
- Pas possible ! s’écria l’homme. Le petit Luc qui revient du bout du monde !
 
Avec une grande chaleur, Luc Domfront lui serra la main et lui sourit.
 
- C’est ma femme qui ne va pas en revenir ! Le petit Luc est revenu ! Venez boire un café ! Venez !
 
- Ce serait avec plaisir monsieur Nunes, mais Vincent m’attend, et je suis déjà très en retard…
 
- Je vous comprends mais ne vous inquiétez pas, votre frère n’est pas encore rentré. Vous voyez…
 
Et Luc voyait. Les fenêtres de l’appartement où vivait son frère, quelques mètres plus haut, ne laissaient filtrer aucune lumière.
 
- Venez donc prendre un café en l’attendant ! Venez, insistait le concierge en souriant.
 
Et joignant le geste à la parole, il ramassa les deux valises et les emmena vers une porte toute proche de la grille du 40. Domfront suivit, après tout heureux de revoir les Nunes.
 
 
L’intérieur de la loge était étriqué mais bien aménagé. La salle à manger où entra Domfront semblait tout droit sortie des pages d’une revue touristique vantant les mérites de l’Algarve. Des meubles vernis, des napperons colorés, au mur de vieilles photos et partout une ménagerie de bibelots : petits coqs dressés, tortues brillantes ou oiseaux curieux aux teintes vives.
 
 
- Viens voir qui est là Manuela, dit Nunes en riant d’avance.
 
Madame Nunes sortit de la cuisine et se dirigea vers Luc Domfront.
 
- Bonsoir monsieur Domfront. Vous allez bien ? Vous avez eu des problèmes ? Je croyais que vous deviez arriver cette après-midi ?
 
Monsieur Nunes était consterné. Il regardait sa femme avec les yeux d’un chat mordu par une souris.
 
- Votre frère m’avait dit que vous seriez là aujourd’hui, expliqua-t-elle en narguant son mari. Un petit café ?
 
 
 
Luc demeura près de trois tasses de café chez les Nunes. Le temps de se souvenir tous les jours qu’il avait passé au 40, de donner quelques nouvelles de ses voyages et d’apprendre que Joachim Nunes travaillait dans une banque, à la grande fierté de sa mère et que Lucia étudiait les sciences mais que « son cœur était toujours à prendre », comme disait son père en riant. « D’ailleurs, c’est votre frère qui lui a gentiment trouvé un appartement. », ajouta le concierge.
 
La conversation était agréable et pleine de gentillesse, mais les regards de Luc vers la cour et l’appartement de son frère devenaient plus fréquents.
 
- Vous ne savez pas à quelle heure il rentre habituellement, ces temps-ci ? finit-il par demander.
 
- Je ne sais pas trop… je ne surveille pas, bien sûr, répondit madame Nunes. Mais parfois j’entends qu’il rentre assez tard de l’Institut, vers minuit.
Je pense qu’il doit y avoir une femme… même si elle n’est jamais venue au 40… enfin je pense… sinon il y a souvent de la lumière la nuit, il doit étudier très tard. Mais vous savez mieux que moi comme il est travailleur.
 
 
Luc commençait à être épuisé. Les heures de vols ajoutées aux attentes, aux taxis, aux discussions l’avaient marqué. Alors qu’elle lui proposait une nouvelle tasse, Madame Nunes s’en rendit soudain compte.
 
- Vous devez être fatigué après tous ces trajets et tout ! Hector va vous aider à monter les valises chez vous.
 
- C’est gentil à vous, mais je n’ai plus de clefs. J’ai laissé les miennes à Vincent quand je suis parti.
 
- Je le sais bien, répondit-elle avec un sourire. Il me les a confiées pour les urgences. Ne vous en faites pas, je vais vous ouvrir.     
 
- Gardez les clefs, vous vous arrangerez avec votre frère. Et si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas. On se couche assez tard.
 
Domfront remercia de nouveau monsieur Nunes et referma la porte derrière lui. Il se retrouvait dans les ténèbres. Dans une odeur familière. Les contours des meubles, les recoins de l’appartement, les ombres projetées par la lumière du réverbère, tout lui rappelait sa vie d’avant. Il tourna le verrou de la porte par réflexe mais il n’alluma pas. Le son aussi lui revenait. L’air ambiant ramenait des voix perdues depuis bien longtemps. Domfront s’étonna lui-même du tiraillement de son ventre. Enfin, il alluma. La lumière dissipa les nombreux fantômes.
 
 
Il prit le temps de revoir chaque pièce avec lenteur. Cinq ans après son départ, ce n’était plus vraiment chez lui et pourtant… il se revoyait assis au bureau, profitant de l’absence de son père, jetant de l’eau sur les passants en riant avec Vincent, il se voyait aidant sa mère pour le traditionnel gâteau du dimanche et parfois tapant le mur dans une colère sourde. Il revoyait les draps blancs qui avaient protégés les meubles durant tant d’années et puis la joie et la douleur mêlées qu’ils avaient eues, Vincent et lui, à les arracher quand ils étaient revenus vivre ici. Décidément, les retrouvailles n’étaient pas des plus faciles, surtout en l’absence de Vincent. 
 
 Il ouvrit le vieux frigo de la cuisine et découvrit de la bière. Comme Vincent n’en buvait pas, elle devait être pour lui. Gentille attention, même s’il n’avait pas vraiment choisi ce qui se faisait de mieux. Il attrapa tout de même une bouteille. Trop fatigué pour prendre une douche, il se dirigea d’instinct vers le bureau. La pièce la plus douce, celle qu’il aimait tant quand il était enfant. Avant. A l’intérieur, tout était si bien rangé, si fidèle à son souvenir, qu’il comprit vite que son frère n’y venait pas souvent. Ce n’était pas si surprenant. Cette pièce avait toujours été particulière et Vincent ne s’y était jamais senti à l’aise. Les rangées de livres et les vitrines étaient trop nettes. Certains lieux gardent plus que d’autres le souvenir de ceux qui les ont hantés, à tel point que l’on croit parfois y entendre des murmures. Presque rien n’avait changé après son départ. Personne ne travaillait ici depuis bien longtemps.
C’était d’ailleurs la seule pièce de l’appartement qui était toujours restée inchangée. La seule dont ils avaient eu trop peur pour la transformer. Mais à cette minute, l’endroit semblait paisible et Luc Domfront se surprit à le revoir avec un certain plaisir. Près du bureau, il remarqua pourtant une chose qui lui fit plisser les yeux. Il y avait un livre. Tombé face contre terre. Il le ramassa avec curiosité. Sur la page ouverte, un passage était souligné :
 
 
- « La nuit cache tous les évadés, elle permet à tous les fuyards d’être provisoirement sauvés. C’est donc au creux de la nuit que les antiques puissances déchues se réfugièrent et échappèrent aux nouveaux dieux triomphants ».
 
Dans la marge, une question étrange, griffonnée au crayon:
 
- « Qui les y aida ? ».
 
C’était l’écriture de Vincent. Il feuilleta le livre et remarqua que de nombreuses autres notes de la main de son frère figuraient au fil des pages. « Les regards des dieux ouvrent les chemins », avait-on encadré plus loin. Cela sembla plus que surprenant à Domfront. Son frère n’aurait jamais laissé un livre traîner par terre, et il aurait encore moins osé écrire sur une page ! Vincent avait toujours été maniaque, surtout avec les livres. Ses précieux livres, qu’il chérissait plus que tout ! Luc retourna finalement l’ouvrage et en lut le titre : « Vies et morts des créatures de Peur, de Jérôme Amiel ».
 
- Tout un programme, pensa-t-il.
 
 
Il s’assit dans le vieux canapé anglais et examina le livre avec plus d’attention. Après tout, c’était un moyen comme un autre d’attendre le retour de son petit frère. L’ouvrage ne manquait pas d’intérêt bien qu’il fut rédigé dans une langue un peu raide et surannée. En dix chapitres, l’auteur analysait la naissance, les développements et la disparition de nombreux mythes, et donnait quelques pistes pour comprendre l’abandon de certaines craintes grâce au développement de la connaissance. Instructif, même si Domfront n’était pas familier du vocabulaire employé et ne saisissait pas toujours très clairement la pensée de l’auteur. Mais il ne pouvait s’empêcher de parcourir les notes laissées par son frère dans les marges. Elles se groupaient surtout autour d’un chapitre traitant de l’exil du dragon où, d’après l’auteur, « une créature de peur à la présence ancestrale accepte une défaite passagère et un départ lointain ». Vincent s’était visiblement passionné pour cette étude, ce qui n’était pas vraiment le cas de Luc dont les yeux commençaient à se clore. La nuit avançait. Il se leva et augmenta l’intensité du chauffage. Son inquiétude grandissait. Il essaya de nouveau de joindre son frère mais ne put que laisser un message de plus sur sa boîte vocale. Son absence devenait plus qu’étrange. Et puis, qu’y a-t-il de plus insupportable que d’attendre, impuissant, devant l’inconnu ? Il regarda longuement une photographie de son frère accrochée au frigo : Vincent y apparaissait radieux, appuyé contre une tour bizarre avec dans son dos un immense lac aux éclats mordorés. Luc repensait à leur dernière conversation. Deux jours plus tôt, au téléphone. Son frère lui avait paru en pleine forme.
Il chercha dans sa mémoire quelques mots qu’il aurait prononcés, quelque chose de particulier qu’il aurait pu dire, mais rien ne revint. Un certain enthousiasme dans la voix de Vincent, peut-être. Domfront se retourna vers la table de la cuisine et se fit couler du café. L’odeur suffit à lui redonner des forces. Il jeta un coup d’œil dans la pièce qui avait été la chambre de ses parents. Vincent y avait installé son « bureau » : les murs étaient couverts de dictionnaires, d’encyclopédies et de toutes sortes de livres plus épais que des briques. Depuis son plus jeune âge, les mots fascinaient Vincent. A neuf ans, il pouvait déjà passer des heures sans autre mouvement que celui de tourner les pages d’un index latin. Malgré l’angoisse qui montait, Luc ne put s’empêcher de sourire à ce souvenir. Il n’y avait pourtant rien de plus dans la pièce et il n’osa pas trop fouiller, même s’il était aussi chez lui. Il gagna le salon. Sur un guéridon, le téléphone clignotait. Après une hésitation, Domfront appuya sur le bouton de lecture des messages du répondeur : après tout, peut-être son frère avait-il appelé pour expliquer son retard ? 
 
 
- Vous avez deux messages, commença la voix métallique de l’appareil. « Oui, c’est Luc. Je suis à Vienne. Je suis bloqué pour des contrôles. Je vais sûrement manquer mon avion. Le suivant arrive vers 18 heures à Paris. Le temps que j’en sorte, je te propose un rendez-vous vers… disons 18h30. De toute façon, je me débrouillerai pour rentrer à la maison si tu ne peux pas venir, ne t’inquiète pas. J’essaie de te joindre ailleurs. Salut. »
 
Domfront attendait à présent le second message avec un certain espoir.
 
- « Vincent, c’est Line. Finalement, je ne suis pas libre demain matin, mais, si tu veux, tu passes me prendre à la boutique avec ton frère vers 13 heures. Je suis désolée mais avec l’affluence, ils ont décalé l’heure de ma pause… On pourrait manger ensemble au Taine, c’est le plus sympa dans le coin même s’il est un peu bondé. Je pense à toi. Appelle-moi si tu peux. Ah oui, au fait ! Tu as encore oublié de me le rapporter, je compte sur toi cette fois. ». 
 
Le message datait de 17 heures. Luc restait perplexe. La neige redoublait au dehors. Son frère était sûrement bloqué quelque part. Oui, sûrement.
 
 
A demi allongé sur le canapé anglais, Luc Domfront parcourait de nouveau le livre, comme s’il espérait y trouver des réponses. L’ouvrage ne portait aucune marque d’éditeur, seulement le tampon à demi effacé d’une librairie appelée « l’Aube Nouvelle ». Luc lisait et relisait cette histoire de dragon et de peur. Et il trouvait quelque chose de rassurant dans la contemplation des annotations de son frère. Une trace. Comme un message qui disait « je ne suis pas loin » malgré l’absence. Mais la fatigue gagnait : ses yeux se fermaient sans cesse un peu plus. Peu à peu, les monstres sanguinaires et les esprits des eaux sortaient des pages du livre pour peupler son esprit. Il éteignit alors la petite lampe Art nouveau du bureau inspirée de Tiffany et s’endormit. Derrière lui, on percevait à travers la vitre la nuit neigeuse. Il rêva longtemps. Il se voyait dans une vieille demeure ruinée. Comme pris dans un mur. Au-dessus de lui, une frappe lancinante. Un bruit. Mais retenu par la pierre, il ne pouvait lever la tête. Il essayait pourtant. Mais impossible. Et le bruit continuait toujours. Soudain, Domfront ouvrit grand les yeux. Son rêve se dissipa dans l’instant. Il revenait au canapé anglais du 40 rue Doré. Le bruit était bien réel et venait du couloir, plus précisément de la porte d’entrée. Ce bruit, c’était le bruit d’une clef que l’on tourne dans une serrure. Mais ce bruit n’était pas normal : quelque chose n’allait pas. Cela durait, trop. On ne savait pas laquelle des deux serrures tourner. On essayait plusieurs possibilités, plusieurs clefs. Domfront comprit que ce n’était pas son frère. Dans le couloir, la porte s’ouvrit. Puis tout bruit cessa. Il se leva lentement. Il ne percevait toujours aucun son, aucun mouvement. La porte fut refermée avec une infinie douceur. Puis, de nouveau, le silence. Domfront saisit une petite statue d’ébène sur la bibliothèque, assez lourde pour servir en cas de problème. Il approcha de la porte du bureau. Toujours aucun bruit, si ce n’était le souffle ambiant de plus en plus menaçant. Ce pouvait-il qu’il ait rêvé ? Confondu ses songes et la réalité ? Rien ne bougeait. Le visage figé dans l’entrebâillement de la porte, Domfront scrutait les ténèbres. Il ne bougeait pas, il écoutait. Mais rien. Devant le silence, il se décida et poussa la porte. Elle s’ouvrit sans le moindre bruit. Domfront avançait dans le couloir à présent. Si quelqu’un était entré, il devait se trouver dans le salon, de l’autre côté du passage. Et en effet, en tendant l’oreille, il entendit enfin quelque chose. Un léger craquement. Puis, il aperçut le reflet d’un faisceau lumineux sur un des murs du salon. Avec lenteur, il avança vers la pièce, bien décidé à affronter l’intrus, quel qu’il soit. Il finit par atteindre la porte. A l’intérieur du salon, le faisceau dansait toujours sur le mur. Des bruits s’échappaient plus distinctement. On fouillait un meuble. Domfront était résolu à agir, il tenait le bibelot avec force. Il préparait son attaque : entrer en allumant la lumière, puis foncer vers l’origine du faisceau et profiter de la surprise. Il reprit sa respiration avant de s’élancer. Mais il ne put poursuivre son mouvement car une douleur intense envahit son crâne. Il perdit l’équilibre. Sans pouvoir réagir, il tomba lourdement sur le sol. Avant de sombrer dans les limbes, il eut juste le temps d’apercevoir un faisceau tournoyant au plafond, puis une ombre immense qui approchait de lui. Une ombre immobile, presque flottante. Puis ce fut la nuit.

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